thumb|Page extraite d'un Psautier du , avec des drolleries dans la marge de droite et un laboureur en bas
Piers Plowman (en français, Pierre le Laborieux ou le Laboureur) ou Visio Willelmi de Petro Ploughman (La Vision de William sur Piers Plowman) est le titre d'un poème allégorique de plus de sept mille vers en moyen-anglais, composés entre 1360 et 1387 par William Langland. Il est écrit en vers allitératifs et divisé en deux parties nommées passus (qui veut dire « pas » en latin). Piers est considéré par de nombreux critiques comme l'une des toutes premières grandes œuvres de la littérature anglaise au Moyen Âge, au même titre que Les Contes de Canterbury de Chaucer, et Sire Gauvain et le Chevalier vert.
Piers Plowman a été édité en français pour la première fois en 1999, sous le titre William Langland : Pierre le laboureur. L'ouvrage, publié par la Sorbonne, a été traduit (avec introduction et commentaires) par A. Mairey.
Synopsis Le poème est à la fois une allégorie théologique et une satire sociale. Un narrateur relate sa dure quête à la recherche de la vraie vie chrétienne, qui est présentée sous le point de vue de la mentalité chrétienne occidentale du Moyen Âge. Cette quête met à la suite une série de visions venues en rêve, et l'étude de la vie de trois personnages allégoriques : Dowel ("Do-Well", soit Fais-Bien), Dobet ("Do-Better", Fais-Mieux), et Dobest ("Do-Best", Fais-Meilleur).
Le poème commence sur les collines de Malvern, à Malvern (dans le Worcestershire). Un homme appelé Will s'endort et a la vision d'une tour au sommet d'une colline et d'une forteresse dans une vallée profonde; entre ces symboles du ciel et de l'enfer se retrouve un beau champ plein de personnes (fair field full of folk) et qui représente le monde de l'humanité. Dans la première partie du poème Piers, l'humble laboureur évoqué dans le titre, apparaît et offre au narrateur de le guider vers la Vérité. Tandis que la deuxième partie de l'ouvrage est centrée sur la recherche par le narrateur des trois personnages Dowel, Dobet and Dobest.
Titre et auteur On accepte communément que Piers Plowman ait été écrit par William Langland, au sujet duquel on sait bien peu de choses. Cette attribution du poème à Langland repose principalement sur la preuve d'un manuscrit datant du début du (donnant la version C du texte—voir plus bas) et qui est aujourd'hui conservé au Trinity College de Dublin, à la cote (MS 212). Ce manuscrit attribue le travail à un certain 'Willielmus de Langlond' :
D'autres manuscrits nomment l'auteur "Robert ou William langland", ou encore "Wilhelmus W." (ce qui pourrait être l'initiale pour "William de Wychwood").
L'attribution à William Langland est aussi basée sur des preuves inhérentes au texte : une partie du Passus 5 du poème (dans sa version C) est, selon toute apparence, autobiographique. Le principal narrateur du poème dans toutes ses versions s'appelle Will, quant à Langland (ou Longland), il semble indiquer un surnom que le narrateur évoque par allusions; par exemple, dans l'une de ses remarques : "I have lyved in londe…my name is longe wille", (B.XV.152). Ce propos pourrait être une référence masquée au nom du poète, dans le style de la littérature médiévale tardive. La légitimité de Langland en tant qu'auteur de Pierre le laboureur est, cependant, toujours discutée, comme en témoigne le travail récent de Stella Pates et C. David Benson.
Au , quand Piers fut imprimé pour la première fois, il fut attribué par différents éditeurs (tels que John Bale) et des poètes à John Wycliffe ou Geoffrey Chaucer, parmi d'autres noms. Certaines personnes du ont considéré que le poème serait d'un auteur anonyme et/ou l'associèrent aux textes se rapportant à la tradition littéraire de la complainte sociale, et particulièrement les textes de Chaucer, le Conte du laboureur (The Plowman's Tale) et la croyance de Pierce le Laboureur (Pierce the Ploughman's Crede). Ce dernier texte fut, d'ailleurs, joint à l'édition de Piers Plowman par l'imprimeur Owen Rogers, en 1560—cette même édition était une version de moins bonne qualité des éditions de 1550, par Robert Crowley. Le personnage de Piers lui-même est considéré par beaucoup de lecteurs comme étant l'auteur, d'une certaine manière.
La première version éditée par Crowley donne pour auteur "Robert Langland". Langland est décrit comme un probable protégé de Wycliffe. Avec les éditions de Crowley, le poème suit une convention de l'époque et qui lui restera de prendre pour titre La vision de Piers (ou Pierce) le laboureur (The Vision of Piers [or Pierce] Plowman), qui est en fait le titre conventionnel de l'une des parties du poème.
Certains médiévistes et critiques littéraires, à commencer par John Matthews Manly, ont avancé différentes théories concernant la paternité du poème. Cette question revient périodiquement dans les productions universitaires. Un spécialiste actuel met en cause l'hypothèse de l'auteur unique, il suppose que le texte fut composé par deux à cinq personnes et se base sur l'évolution du concept d'auteur. Dans le courant des derniers travaux universitaires portant sur la critique de textes, les théories de la critique et l'histoire du livre, Charlotte Brewer (parmi d'autres) avance plutôt la thèse suivante: ceux qui ont copié et leurs superviseurs peuvent être considérés comme des éditeurs, se rapprochant du rôle d'auteurs dans la création de Pierre le laboureur et d'autres textes dans les débuts de la période moderne; mais cette thèse n'a rien à voir avec l'argument de Manly.
Le texte thumb|Première page du manuscrit Pierre le laboureur est considéré par les spécialistes comme l'une des compositions en moyen-anglais les plus ardues à analyser. Le nombre de manuscrits qui nous sont parvenus est de 50 à 56, car certains n'existent plus que de manière fragmentaire. Aucun d'entre eux n'est réputé être de la main même de l'auteur, et aucun d'entre eux ne dérive directement d'un autre.
Toutes les discussions contemporaines sur le texte se basent sur le travail de classification de Walter William Skeat. Skeat est parti du principe qu'il peut y avoir une dizaine de versions du poème mais que seules trois peuvent vraiment faire autorité : les textes A, B et C; bien que le caractère « d'autorité » reste toujours discutable vu le contexte. Selon l'hypothèse des trois versions, chacune d'entre elles représente une différente tradition du manuscrit qui dériverait de trois étapes distinctes et successives du travail de l'auteur. La datation précise du poème fait débat, mais l'on considère généralement que les textes A, B et C sont le fruit du travail d'un auteur seul dans une période de vingt à vingt-cinq ans.
D'après l'hypothèse des trois versions, le texte A fut écrit vers 1367-70 et est le plus ancien. Il s'arrête brutalement, apparemment inachevé, au Livre 11 et le Livre 12 est écrit par un autre auteur ou intermédiaire. Le poème fait environ vers. Le texte B (le ur-B text de Warner) a été écrit vers 1377–79; il remanie le texte A, ajoute de nouveaux éléments, et fait trois fois la taille du texte A. Il contient environ 7300 vers. Le texte C a été écrit dans les années 1380 comme une révision importante du texte B, à l'exception des dernières parties. Il existe une discussion à savoir si le poème doit être considéré comme achevé ou non. Il inclut des additions, des omissions et des transpositions; il n'a pas une différence de taille significative comparé au texte B. Certains universitaires le considère comme une révision conservatrice du B qui aurait eu pour but d'effacer les connotations aux Lollards et au radicalisme politique et religieux de John Ball pendant la grande Révolte des paysans de 1381. En effet, dans ses discours et dans ses lettres, John Ball s'appropriait les mots de Piers et des autres personnages du poème. Cependant, il y a peu de preuves fondées pour cette théorie et beaucoup de preuves du contraire.
Walter William Skeat estimait que le texte A était incomplet et, de fait, a édité le poème dans la version du texte B telle qu'elle se trouve dans un manuscrit conservé à Oxford (MS. Laud Misc. 581). Il pensait à tort que ce manuscrit devait être un holographe. Les éditeurs modernes, tels George Kane et E. Talbot Donaldson, suivirent Skeat et ont conservé la logique de sa théorie: il y avait trois textes achevés par l'auteur, ils sont maintenant perdus, mais on peut les reconstruire, bien qu'imparfaitement et sans certitude, en se débarrassant de la « corruption » et du « dommage » faits par les copistes.
Les éditions de Kane, Kane-Donaldson, et Russell-Kane des trois versions (publiées par Athlone Press) ont été controversées, mais elles sont considérées parmi les plus grandes réussites éditoriales sur les études contemporaines en moyen-anglais. A. V. C. Schmidt a aussi publié des éditions du A, du B et du C; un second volume annoncé devait, entre autres, contenir la liste complète et détaillée de ses décisions éditoriales sur le texte, mais il n'a pas encore paru. À l'heure actuelle, l'édition de Schmidt – considérée comme irremplaçable dans les salles de classe et, d'un certain point de vue, pour sa position dans l'histoire du poème en lui-même – est moins indispensable pour les étudiants en lettres qui lui préfèrent une édition critique.
A. G. Rigg et Charlotte Brewer ont avancé l'hypothèse de l'existence d'un texte Z qui précéderait le A et contiendrait des éléments du B et du C. Ils basent leur texte Z sur un manuscrit de la bibliothèque bodléienne d'Oxford (MS. Bodley 851) qu'ils ont mis en forme pour le publier. C'est la version la plus courte et son authenticité est discutée. Ralph Hanna III a remis en question l'approche de Rigg et Brewer qui se base sur des preuves codicologiques et de logique interne du texte; par conséquent, le texte Z est maintenant plus souvent considéré comme une mauvaise copie du A auquel furent greffés des éléments du C. Plus récemment, Lawrence Warner a démontré que ce que l'on appelait le texte B incorpore, en réalité, des éléments qui appartiennent au texte de révision appelé C: donc si B circulait avant C, il ne ressemblait pas du tout à ce que l'on a pu supposer.
Il y a plusieurs universitaires qui remettent en question la chronologie A, B, C des textes réunis, et Jill Mann est le plus catégorique. Il y a aussi un courant de pensée (minoritaire) qui avance que deux auteurs ont contribué aux trois versions du poème. Mais ces approches innovantes dans la tradition du texte sont généralement considérées comme peu fondées.
Le texte est la première mention littéraire de Robin des Bois. William Langland met en scène un prêtre bavard qui se vante de pouvoir raconter les exploits de Robin Hood et de Randolf, comte de Chester :
Édition, publication et histoire de sa réception s John Ball, un prêtre impliqué comme meneur dans la grande Révolte des paysans de 1381, citait Pierre et les autres personnages du poème dans ses propres textes. Si Pierre le laboureur pouvait être perçu à la base comme relié aux Lollards, les appropriations par Ball du poème n'ont fait qu'augmenter l'impression de leurs sympathies à l'égard de ce courant. Cependant, les vraies convictions exprimées dans le poème et les liens que l'on peut trouver entre celui-ci et la révolte demeureront toujours, pour cette raison, mystérieux et sujets à discussion.