La guerre civile chilienne de 1891 fut la conséquence de l'opposition entre le Congrès National du Chili et le président José Manuel Balmaceda, qui se termina par le suicide de ce dernier dans l'enceinte de l'ambassade d'Argentine, le , où il avait finalement trouvé refuge après la défaite de ses partisans.

Origines et prémices Tensions entre Présidence et Congrès National (1888-1890)

thumb|right|Le Président Balmaceda thumb|Le Président Domingo Santa María (1824-1889), le prédécesseur d'Almaceda, avait déjà lui-même été renversé par le Congrès. thumb| La mutinerie de la flotte pro-parlementaire de à Valparaiso ouvre une nouvelle page sanglante de l'Histoire intérieure mouvementée du Chili

Le président Domingo Santa María, prédécesseur de José Manuel Balmaceda — qui en avait été le premier ministre —, avait déjà fait les frais d'un pronunciamento du Congrès national, organe particulièrement sourcilleux quant à ses pouvoirs et prérogatives, désireux de réduire le mandat présidentiel à une simple fonction protocolaire et symbolique.

Libéral réformateur, José Manuel Balmaceda est élu à la fonction présidentielle chilienne en 1886. Sous son mandat, les grandes infrastructures du pays connaissent un développement important, mais son caractère entier aux tendances autocratiques l'oppose régulièrement au Congrès sur la question de l'élargissement des pouvoirs présidentiels. Lequel Congrès tire profit de l'appui de la Marine nationale pour contrer les ambitions présidentielles, provoquant la crise gouvernementale et institutionnelle ainsi que la mutinerie pro-parlementaire de la Marine qui en résulte et finit alors par plonger le pays dans une nouvelle guerre civile, qui se déroule de janvier à On Line Encyclopedia : The Chilean Civil War 1891.

Après la victoire militaire à l'issue de la guerre du Pacifique, la soumission des indiens Araucanias et l'assouplissement démocratique des lois électorales par abolition du cens, le mandat du libéral Balmaceda s'ouvrait plutôt dans de bonnes conditions, dans un Chili était confiant en l'avenir : la guerre du Pacifique avait permis d'importants gains de territoires, riches en nitrates, au détriment du Pérou et de la Bolivie, et les immenses revenus procurés par les minerais permettent au pays de maintenir la fiscalité au plus bas, tout en permettant le développement économique généralisé du Chili, notamment au niveau de ses infrastructures (chemins de fer, ports, etc.)Pour le contexte socio-économique du conflit voir par exemple Solène Bergot : Les palais de Santiago du Chili. Éclectisme et hybridation (1860-1891) et . C'est un Chili triomphant qui annexe l'île de Pâques en 1888.

Toutefois, le gouvernement et l'oligarchie ne firent aucune tentative pour réformer le système du papier-monnaie sous-évalué, ce qui excluait mécaniquement une partie des plus pauvres de la prospérité générale. De plus, le parti des Libéraux, celui du Président, était divisé tandis que ses adversaires conservateurs étaient coalisés pour lui reprocher son anticléricalisme et affirmer leur opposition à la montée des « nouveaux riches » libéraux — proches des opinions philosophiques du Président — en créant l'Université Catholique du Chili à Santiago, en 1888Encyclopædia Britannica, édition du bicentenaire (1968) .. Enfin, de par ses méthodes de gouvernement autocratiques, Almaceda finit par s'aliéner le soutien des Libéraux .

L'incident de Punta Arenas (janvier 1891)

Peu après la fondation de la colonie de Punta Arenas en 1848, le gouvernement chilien décida d'utiliser ce lointain site méridional comme colonie pénitentiaire, pour y reléguer les criminels de droit commun particulièrement dangereux. Les prisonniers y étaient placés directement sous la garde de militaires, eux-mêmes faisant pour la plupart l'objet de mesures disciplinaires. En dépit d'une violente mutinerie en 1851, dirigée par le lieutenant Cambiazo, la localité de Punta Arenas se développa de manière régulière.

Excédés par un rallongement arbitraire du temps de service et par des retards de paiement des soldes, une unité d'artilleurs se mutina une nouvelle fois en 1877. Les 11 et , la localité fut saccagée par les mutins. Tous les bâtiments publics, excepté la chapelle, et de nombreuses propriétés privées furent incendiées, avec un bilan de 52 victimes, civiles et militaires. Les meneurs furent déférés devant les tribunaux ou s'enfuirent en Argentine toute proche. Le gouvernement chilien renonça à maintenir le bagne de Punta Arenas, tout en maintenant une garnison sur place.

L'élection du président José Manuel Balmaceda amena un nouveau développement des colonies — ports civils et militaires et, d'une manière générale, de toute l'infrastructure nationale des services publics — et également l'achat de nouveaux vaisseaux en Europe pour la Marine chilienne. Malheureusement pour le camp présidentiel, la corruption marqua fortement l'attribution de ces marchés publics.

Fin 1890, la tension politique entre le Congrès National et le président Balmaceda règne à Santiago et dans tout le pays, proche du point de rupture. En , lorsque deux nouveaux navires de guerre venant d'Europe arrivent dans le port de Punta Arenas, leurs officiers chiliens défient l'autorité du Gouverneur civil Valdivieso, partisan du Président. Le Gouverneur reprit promptement les choses en main et pour éviter une répétition des dramatiques événements de 1877, redirigea les vaisseaux vers Buenos Aires, en Argentine. Il renforça ensuite la sécurité locale en obtenant l'envoi de 60 hommes de l'armée. Si elle restaura localement l'ordre, la mesure ne suffit cependant pas à empêcher la mutinerie de la Marine dans le reste du pays.

Le pronunciamento congressiste thumb|right|Les membres de la Junte de Iquique

C'est qu'entre-temps, la tension entre le Congrès et le Président était encore montée d'un cran : lorsqu'il était apparu que Balmaceda manœuvrait en vue d'imposer un de ses amis personnels à sa succession, l'assemblée refusa en effet de voter le budget du gouvernement. Balcameda chercha le compromis en acceptant d'agréer un cabinet ayant les faveurs des mandataires politiques mais celui-ci, à peine nommé, remit sa démission en signe d'opposition à la nomination à sa tête de Claudio Vicuna, le poulain de Balcameda à la présidence. Dans la foulée, une session extraordinaire de l'Assemblée pour la discussion du budget de 1891 fut annulée.

Balmaceda tenta de passer outre à l'opposition de ses adversaires politiques en publiant dans la grande presse un Manifeste à la Nation pour dénoncer les résultats catastrophiques pour l'économie du Chili, alors en plein essor, qu'aurait le blocage « politicien » du Budget, prenant ainsi l'opinion publique à témoinBalmaceda tenta en vain de rallier l'appui populaire à sa cause : grand bourgeois issu de l'oligarchie lui-même, il s'était aliéné toute sympathie populaire en envoyant l'armée réprimer des grèves de mineurs dans le nord au début de son mandat. « Tous les auteurs soulignent la passivité populaire, l'absence de mobilisation du pays (dans ce conflit) » note .. L'assemblée considéra que Balmaceda avait outrepassé ses prérogatives en agissant de la sorte, nomma le capitaine de marine Jorge Montt au titre de Président ad interim et somma Balmaceda de se soumettre à son autorité .. Avant de purement et simplement le déposer, forte de l'appui militaire apporté par la mutinerie de la Marine dans le port de ValparaísoErnest Lavisse et Auguste Gauvain, La Vie politique à l'étranger - 1891, G. Charpentier & cie, 1892 pour cette section, .

La chronologie des évènements de étant assez confuse, il est difficile cependant de préciser si la mutinerie de la Marine favorisa le pronunciamento anti-présidentiel parlementaire ou si la Marine se rallia au coup d'État institutionnel de l'Assemblée nationale, l'arraisonnement des bâtiments à Punta Arenas par un partisan présidentiel en étant le déclencheur.

La Junte congressiste et la Marine contre le Président et l'Armée thumb|right|Pavillon de la Marine chilienne thumb|Le torpilleur Almirante Patricio Lynch, un des vaisseaux les plus modernes, fabriqués en Europe, de la Flotte chilienne thumb|right|Emil Körner, au centre, dans ses fonctions de commandant suprême de l'armée chilienne (1900-1910), assura la formation des forces de la Junte pendant la guerre civile. Premiers combats

Le à Valparaíso, une partie des parlementaires opposés au président embarquent avec Jorge Montt Alvarez sur la frégate Blanco Encalada qui le lendemain, cingle vers le large en compagnie d'une partie de la Flotte en direction de Tarapaca. À ce stade, l'armée « présidentielle » ne réagit pas. Balmaceda par contre fait publier un décret dénonçant la « trahison » de Montt et de ses compagnons et mobilise pour faire face à la sédition parlementaire. Lorsque les nouveaux navires arrivant d'Europe entrent dans les eaux territoriales chiliennes, il prend les mesures pour faire éloigner ces puissantes unités et les empêcher de se joindre aux mutins (cfr incident de Punta Arenas).

Le , les premiers coups de feu sont tirés par la Blanco Encalada contre les forts de Valparaiso tenus par l'armée. Dans les semaines qui suivent, des unités débarquent sur différents points autour du port et un peu partout sur la côte chilienne. Les forces présidentielles tiennent Iquique, Coquimbo, Valparaíso, Santiago et Conception mais sont isolées faute de communications correctes. La flotte rebelle met alors le cap sur Pisagua. Si dans un premier temps les forces parlementaires remportent dès l'abord quelques succès locaux (16-), elles essuient ensuite quelques coups d'arrêt qui ne les empêchent cependant nullement de recruter des partisans et de récupérer un important butin d'armes et de munitions qui lui faisaient cruellement défaut. Le 26, elles reprennent Pisagua et le , la garnison balmacediste de San Francisco, commandées par Eulogio Robles est défaite à son tour. Cependant, Robles se replie le long de la voie ferrée, rameute les troupes fidèles d'Iquique, contre-attaque et bat l'adversaire le 17 à Huara.

Entretemps, Iquique, privée de sa garnison, tombe le 16 entre les mains de la fronde congressiste qui y débarque de nouvelles troupes qui, sous le commandement du colonel Estanislao del Canto, marchent contre Robles. Le choc a lieu le à Pozo Almonte. Le combat est âpre mais les troupes de del Canto, supérieures en nombre, prennent le dessus. Robles est tué et ses forces sont dispersées. Apprenant la nouvelle, les troupes nordistes fidèles au Président abandonnent la lutte. Une partie se réfugie au Pérou, une autre en Bolivie et le reste se replie péniblement à travers les Andes vers Santiago.

La sédition parlementaire, qui avait mis du temps à réellement s'organiser, commence à prendre confiance. Le , la Junta Revolucionaria de Iquique est officiellement constituée sous la présidence de Ramón Barros Luco et la direction militaire de Jorge Montt. Le nord du Chili est virtuellement en état de sécession.

Le , la flotte congressiste perd la Blanco Encalada, torpillée de nuit par l'Almirante Patricio Lynch alors qu'elle relâchait en rade de Caldera. Quelque 300 hommes périssent et cette perte affaiblit notablement les forces de la séditionLa destruction du Blanco Encalada à la bataille de Caldera in Cent ans de marine de guerre de Léon Haffner et suiv..

La Marine s'étend sur ces entrefaites emparée des ports nitratiers, elles disposaient cependant des moyens financiers de se renforcer, par d'importants achats d'armes en Europe notamment. Convoyées par un navire britannique puis transférées sur un bateau à vapeur chilien dans la baie de Fortuna en Terre de Feu, à proximité du détroit de Magellan et des Îles Falkland, elles avaient été acheminées vers Iquique où elles avaient été débarquées en toute sécurité au début du mois de Sur le rôle occulte présumé de la Grande-Bretagne dans ce conflit, thèse avancée par les historiens de gauche chiliens, voir .