(littéralement « Champs de fraises pour toujours ») est une chanson des Beatles, parue en 1967. Écrite par John Lennon, elle est cependant créditée Lennon/McCartney, comme toutes les pièces des Beatles composées par l'un ou l'autre.
Fin , est la première chanson enregistrée pour leur prochain album, qui ne porte pas encore de titre mais qui deviendra Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band. Toutefois, elle n'y figurera pas, ayant été précédemment publiée en « double face A » avec Penny Lane de Paul McCartney ; leur manager Brian Epstein voulait en effet maintenir la popularité du groupe après une inhabituelle période de six mois sans publication inédite. Le single sort ainsi le aux États-Unis et le au Royaume-Uni. Au mois de , est à nouveau publiée sur la version américaine de l'album Magical Mystery Tour.
John Lennon se trouve en Andalousie, sur le tournage du film , lorsqu'il compose la chanson. Parti du thème de la nostalgie et de l'enfance , il en fait une chanson introspective et abstraite sur sa vision personnelle du monde qui l'entoure. L'ambiance surréaliste et onirique qui en résulte, augmentée du thème musical rappelant les effets du LSD, fait de Strawberry Fields Forever un des morceaux fondateurs du rock psychédélique.
Libérés des contraintes liées aux tournées mondiales, les Beatles prennent tout leur temps pour l'enregistrement de la chanson qui s'étale sur un mois entier ; c'est le début des « années studio » pour le groupe. Le résultat est une synthèse de tout ce qu'ils ont appris en quatre ans d'enregistrements aux studios EMI, et annonce les innovations de leur futur album, Sgt. Pepper, publié le . Unanimement encensée par la critique, est considérée comme une des œuvres majeures des Beatles.
Genèse et composition est composée durant une période de changement. En , les Beatles décident à l'unanimité d'abandonner définitivement les concerts, décision motivée notamment par les conséquences désastreuses de la montée en épingle de propos anodins de John à propos de Jésus-ChristDes menaces de mort et des autodafés des disques du groupe ont eu lieu aux États-Unis, à la suite des déclarations de Lennon selon lesquelles les Beatles seraient devenus plus populaires que Jésus. et la tournée catastrophique aux Philippines, d'où ils ont presque dû s'enfuirLes Beatles y sont très mal accueillis, pour avoir décliné une invitation de l'épouse du dictateur local, Imelda Marcos.. Par ailleurs, le groupe ne peut plus rendre justice à ses chansons les plus récentes (comme celles de l'album Revolver) sur scène, d'une part en raison des hurlements continus du public, d'autre part car elles sont de plus en plus complexes et de moins en moins aptes à être interprétées en concert avec seulement deux guitares, une basse et une batterie. , en dit John Lennon à l'époque. Sur le plan personnel, son mariage avec Cynthia Powell bat de l'aile, et il consomme en outre des quantités grandissantes de drogue, en particulier du LSD.
thumb|C'est sur une plage d'Almería qu'est composée . Avec la fin des tournées frénétiques et des horaires surchargés, John Lennon se trouve désemparé : . Il avouera plus tard que c'est à cette époque qu'il commençait à envisager de quitter les Beatles, mais qu'il n'avait pas osé. En attendant, il se trouve un nouveau projet avec un rôle dans un film de Richard Lester. John Lennon appréciait beaucoup Lester, qui avait réalisé les deux premiers films mettant en scène les Beatles, et Help!. Ce nouveau film, intitulé How I Won the War, est anti-militariste et s'accorde donc à des principes que Lennon partage déjà ; celui-ci y incarne le soldat Gripweed, un second rôle. Sa participation au film est annoncée dès le et le tournage débute le . Pour son rôle de militaire, Lennon doit se couper les cheveux et porter des lunettes rondes réglementaires. Véritablement myope, il avait toujours refusé d'en porter jusque-là par peur du ridicule ; après le film, il ne s'en départira plus jamais.
Si Lennon finit par se rendre compte qu'il n'est pas fait pour le métier d'acteur, il tire de cette expérience une des chansons les plus importantes de sa carrière, . En effet, le temps d'attente entre les prises est plutôt long, et Lennon s'ennuie beaucoup. Pour remédier à cela, il s'est fait accompagner par son ami et Neil Aspinall, et reçoit des visites ponctuelles de Ringo Starr, en vacances avec sa famille. Durant ces fréquents temps morts, il écrit une première ébauche de alors qu'il se trouve sur une plage à Almería, où le film est réalisé en utilisant les décors naturels du désert de Tabernas. Il y travaille durant les six semaines de tournage et la termine dans une villa de location près de Santa Isabel.
thumb|left|Une plaque à l'entrée de l'orphelinat Strawberry Field.
Strawberry Field, sans « s » final, est le nom d'un orphelinat de l'Armée du salut, situé au coin de la rue où Lennon passa son enfance, à Woolton, dans la ville de Liverpool. Il jouait souvent au milieu des arbres derrière l'orphelinat avec ses amis Pete Shotton et Ivan Vaughan. L'un des grands moments de l'enfance de John Lennon était la fête ayant lieu chaque été dans ses jardins.
L'immeuble de style victorien qu'était Strawberry Field est détruit à la fin des années 1960 et est remplacé par un bâtiment spécifiquement construit pour accueillir des enfants. Inauguré en 1973, le bâtiment est baptisé John Lennon Court.. À sa mort, Lennon lègue de l'argent à l'orphelinat et, en 1984, sa veuve Yoko Ono donne plus de sterling pour qu'il puisse rester ouvert. En 2005, on juge préférable d'envoyer les quelques enfants restants en famille d'accueil et l'orphelinat est fermé.. En , le portail original de Strawberry Field est retiré et remplacé par une réplique, pour le protéger des dégradations causées par le passage de nombreux fans..
Ainsi, l'idée de départ de est la nostalgie qu'éprouve Lennon pour son enfance à Liverpool. Penny Lane, l'autre face du futur single, est composée par Paul McCartney et partage le même thème, Penny Lane étant un quartier de la ville. Toutefois, si McCartney se tient au sujet et décrit vraiment son quartier, John Lennon fait énormément évoluer sa chanson : parti de l'idée de composer un blues lent évoquant l'orphelinat, il s'en éloigne pour lui donner une forme plus imagée et plus introspective, sur la conscience et ses états.
Enregistrement Début d'une nouvelle ère
Le , les Beatles font leur retour dans les locaux des studios EMI pour commencer l'enregistrement de . Ils n'ont plus rien enregistré depuis le et la mise en boîte de She Said She Said pour l'album Revolver. Entre-temps, ils ont effectué une tournée mondiale au terme de laquelle ils ont décidé que ce serait la dernière. Ensuite, ils sont partis en vacances, ou ont travaillé sur des projets personnels.
Cette décision d'arrêter définitivement les concerts a deux conséquences importantes sur les futures productions des Beatles et leur façon de travailler. D'abord, ils n'ont plus à se plier aux contraintes horaires des tournées pour composer et enregistrer, et peuvent ainsi y consacrer tout le temps qu'ils désirent. Ensuite, ils peuvent créer tous types de sons étant donné qu'ils n'auront plus à jouer leurs chansons sur scène, ce qu'explique John Lennon à George Martin :
C'est dans cet esprit qu'est lancé le projet d'album qui n'a pas encore de nom mais qui deviendra Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band. Les « années studio » des Beatles et le projet Pepper commencent donc un jeudi, dans le studio 2 du complexe EMI, avec l'enregistrement de qui est destinée à figurer sur l'album. Le lendemain, ils créent leur disque de Noël annuel ; une production, pour la première fois, très élaborée..
En utilisant le magnétophone 4-pistes, matériel traditionnel des studios EMI à l'époque, et les techniques de ou Procédé consistant à libérer des pistes en les regroupant sur un autre magnétophone., l'enregistrement prend quarante-cinq heures en tout, s'étalant sur une période de plus de cinq semaines, jusqu'au dernier jour de l'annéeCe délai très long, pour une seule chanson, contraste beaucoup avec celui de l'enregistrement du premier album des Beatles, Please Please Me, qui n'avait nécessité qu'une journée.. Le morceau évolue considérablement à partir des premières versions mises sur bande le , et est même complètement réenregistré par le groupe à plusieurs reprises avant de parvenir au résultat final. est une des chansons des Beatles ayant subi le plus grand nombre de transformations au cours de son enregistrement.
La production innovante du morceau par George Martin et Geoff Emerick et les arrangements complexes illustrent la maîtrise presque totale du groupe sur le studio d'enregistrement et leur approche de la musique de plus en plus avant-gardiste. Elle emploie un overdubbing extensif, des séquences passées à l'envers et en boucle, avec une compression et une égalisation sonores importantes. En plus des classiques guitare, basse et batterie, les arrangements incluent piano, mellotron, trompettes, violoncelles, ainsi que des instruments plus inhabituels comme le swarmandal, un instrument à cordes indien qui produit le son, proche de celui d'un sitar, qui revient à la fin du refrain.
Deux versions en une L'enregistrement de la chanson commence sous le titre de travail , que Lennon conçoit d'abord comme une douce chanson onirique, et dont il enregistre chez lui une démo. Lorsqu'il la joue pour la première fois en studio, à la guitare acoustique, le producteur George Martin s'exclame : , Paul McCartney, tout autant impressionné, lâche : . L'ingénieur du son Geoff Emerick note, pour sa part : . George Martin regrettera de ne pas avoir enregistré cette version, pour pouvoir la publier sous cette forme. Simple et dépouillée, il était plus facile de prêter attention au message passé par les paroles.
thumb|L'introduction est jouée au mellotron par McCartney.
La première prise du groupe est marquée par la présence d'un ancêtre de l'échantillonneur : le mellotron, instrument qui produit un son de flûte dans la chanson. L'instrument, acheté par John Lennon un an plus tôt et apporté spécialement dans les studios, est joué par Paul McCartney qui a composé le passage introductif. Selon George Martin, c'est Lennon qui en a suggéré l'utilisation. , explique Paul McCartney. Les Beatles sont ainsi l'un des premiers groupes de rock à utiliser un mellotron et ont ouvert la voie à d'autres groupes comme Traffic, Family, les Rolling Stones et les Moody Blues, Led Zeppelin, Genesis et King Crimson.
La version finale de est issue de deux performances distinctes. Le groupe a enregistré de multiples prises de deux versions très différentes du morceau. La première est une interprétation simple du titre de John Lennon, sans arrangements particuliers. Pour la prise initiale du , la chanson commence par un couplet (), comprend une harmonie à trois voix sur le troisième couplet et inclut des instruments assez basiques : guitare, basse, batterie, maracas, mellotron et guitare slide sur les refrains. Poursuivant dans la même configuration, le groupe part sur une nouvelle structuration du morceau le . Avec, cette fois, l'introduction au mellotron, suivie du refrain (). La cinquième prise de cette session est conservée pour y ajouter des overdubs (notamment les vocaux de Lennon passés dans l'Procédé inventé par l'ingénieur des studios EMI Ken Townsend permettant de ne plus avoir à doubler sa propre voix. Un signal renvoyé d'un magnétophone à l'autre crée cet effet de doublage. Autre application dérivant de l'ADT : le flanger.) et elle sera éditée en tant que prise 7.