L'herméneutique (du grec , « art d'interpréter ».) est la théorie de la lecture, de l'explication et de l'interprétation des textes.

L'herméneutique ancienne est formée de deux approches complètement différentes : la logique d'origine aristotélicienne (à partir du Peri Hermeneias ou De l'interprétation d'Aristote) d'une part, l'interprétation des textes religieux (orphisme ou herméneutique biblique par exemple) et l'hermétisme d'autre part.

L'herméneutique moderne se décline en sous-disciplines : « littéraire » (interprétation des textes littéraires et poétiques), « juridique » (interprétation des sources de la loi), « théologique » (interprétation des textes sacrés ; on parle aussi d'exégèse et d'herméneutique biblique), « anthropologique » (interpréter la culture comme un texte ; autrement appelée l'anthropologie interprétativeGagnon Éric (2018) "Interprétation", in Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines.) « historique » (interprétation des témoignages et des discours sur l'histoire) « philosophique » (analyse des fondements de l'interprétation en général, et interprétation des textes proprement philosophiques). « numérique » (interprétation des objets numériques (textes, images, etc.))

Définition générale Champs de l'herméneutique thumb|Le Fonds Ricœur à Paris. On parle d'« herméneutique » pour l'interprétation des textes en général.

L'interprétation des Écritures saintes, qu'il s'agisse de la Torah, de la Bible chrétienne ou du Coran, est un sujet qui demeure délicat. L'interprétation des symboles religieux et des mythes s'appelle l'herméneutique sacrée (ou herméneutique biblique lorsqu'elle se limite à la Bible, c'est-à-dire aux textes du judaïsme et du christianisme). Elle se révèle nécessaire pour le philosophe et théologien Xavier Tilliette, selon lequel « la Bible est un ouvrage complexe et même scellé. Le Livre des livres est un livre de livres. Il est donc susceptible d'interprétation, il ne va pas sans une herméneutique. […] Il n'y a pas d'acheminement direct à la Bible, il faut toujours une médiation au moins implicite »Xavier Tilliette, Les philosophes lisent la Bible, Cerf, 2001, ..

L'interprétation de symboles divinatoires fait également appel à des herméneutes, comme en Chine et au Japon, lors de séances de scapulomancie, de plastromancie, d'achilléomancie ou autres formes d'arts divinatoires.

L'étude, la traduction et l'interprétation des textes classiques (antiques) naît à la Renaissance : c'est la philologie.

On désigne aussi par « herméneutique » la réflexion philosophique interprétative, inventée par Friedrich Schleiermacher, développée par Wilhelm Dilthey et rénovée par Martin Heidegger et Hans-Georg Gadamer.

L'herméneutique trouve des applications dans la critique littéraire ou historique, dans le droit, dans la sociologie, en musique, en informatique, en théologie (domaine d'origine), ou même dans le cadre de la psychanalyse. Cette dernière discipline fait néanmoins problème. Ainsi le psychanalyste Jean Laplanche n'admet-il pas que la psychanalyse se trouve « enrôlée » dans l'herméneutique comme Jean Laplanche, « La psychanalyse comme anti-herméneutique », Entre séduction et inspiration : l'homme, Paris, Quadrige/PUF, 1999, ..

Questions de méthodologie La méthodologie du dévoilement ou de la restitution d'un texte pose deux questions : Quel statut donner aux scripteurs (car le terme d’auteur pose lui aussi des problèmes) du texte biblique ? Inspiration, diction (inerrance) ? Dans quelle mesure l’interprétation du lecteur doit-elle être prise en compte et est-elle valide (par rapport à la tradition religieuse et à une lecture collective représentative du groupe porteur de cette tradition) ?

Histoire de l'herméneutique L'« herméneutique » ancienne L'herméneutique est aussi ancienne que le sont les religions, les spiritualités et la philosophie. Cependant, le terme d'herméneutique n'est apparu qu'à l'époque moderne sous la plume de Friedrich SchleiermacherHerméneutique : Pour une logique du discours individuel, éd. Le Cerf, 1989. et Wilhelm Dilthey.

D'Aristote à la science contemporaine Dans son traité De l'interprétation (Organon II), Aristote ( av. J.-C) avait défini des règles essentiellement logiques d'interprétation des textes. Il y développe notamment sa théorie du jugement affirmatif et négatif, de la contradiction et de la contrariété. Son point de départ est l'analyse des éléments sémantiques : la lettre, le nom, le verbe, la proposition. Il aboutit à une métaphysique qui hiérarchise les degrés d'être, après avoir exposé la théorie des , laquelle influence les débats médiévaux sur le problème théologique de la prédestination.

Ce traité est abondamment commenté par les philosophes médiévaux AverroèsAverroès, Commentaire moyen sur le De interpretatione d'Aristote, Paris, Vrin, Sic et Non, 2000., Thomas d'AquinThomas d'Aquin, Commentaire du Traité de l'Interprétation d'Aristote, Paris, Belles Lettres, 2004., Jean Duns ScotJean Duns Scot, Signification et vérité. Questions sur le Peri hermeneias d'Aristote, Paris, Vrin, Translatio, 2009., Guillaume d'OckhamGuillaume d'Ockham, Traité sur la prédestination et la prescience divine des futurs contingents, Paris, Vrin, Translatio, 2007., et fixera pour longtemps la norme de lecture des textes.

Les herméneutes contemporains tels que Umberto EcoUmberto Eco, Sémiotique ou philosophie du langage, 1984, disponible aux éditions PUF. ou Paul RicœurPaul Ricœur, La Métaphore vive, Paris, Seuil, 1975. se réclament également de la philosophie aristotélicienne, mais davantage de la Poétique et de la Rhétorique que de lOrganon à proprement parler, ce dernier étant plutôt vu comme un prélude à l'élaboration du discours scientifique, que comme un ensemble de traités sur l'interprétation concrète des textes en général.

On peut mesurer ainsi le changement de paradigme de l'époque médiévale à l'époque contemporaine : la logique, c'est-à-dire l'ancienne herméneutique de lOrganon, est devenue la logique symbolique, tandis qu'une nouvelle herméneutique a émergé. Cette dernière explore des champs d'interprétation comme la poétique, la rhétorique, la littérature, mais aussi la sociologie, la psychologie, l'histoire, l'anthropologie. L'une des causes principales de ce changement est la naissance des sciences humaines qui livrent une autre approche du monde que celle des sciences naturelles et de la métaphysique traditionnelle.

Néanmoins, certains auteurs de la deuxième moitié du , comme Paul Feyerabend, soutiennent que le discours scientifique est lui aussi une interprétation du monde et que son mode de production ne diffère pas de celui des autres discours, littéraires, mythologiquesPaul Feyerabend, Contre la méthode, Seuil, Points Sciences, 1975. On trouve cette idée avant Feyerabend chez Nietzsche, Par-delà bien et mal, « Des préjugés des philosophes », §22..

En ce sens, aucun champ n'échapperait à l'herméneutique, pas même la science dite univoque, c'est-à-dire non sujette aux querelles d'interprétation, et rigoureuse, non affectée par la contingence des images humaines.

Stoïcisme Les stoïciens développent un naturalisme herméneutique qui assimile les dieux comme représentations à des forces physiques.

Judaïsme La tradition du judaïsme rabbinique connaissait depuis longtemps des règles d'interprétation de la Torah. Hillel Hazaken ( AEC) avait défini sept règles d'interprétation. Rabbi Ishmael, développant les sept règles d'Hillel, exposa treize principes.

D'autre part, le judaïsme rabbinique connaissait quatre sens (Pardes) pour interpréter la Bible hébraïque : peshat (évident, littéral), remez (allusif), drash (interprétatif), et sod (secret/mystique). Par exemple, le sens littéral (peshat) s'avérait souvent insuffisant pour comprendre en profondeur le sens des textes sacrés.

La kabbale, dès Eléazar de Worms et Abraham Aboulafia (vers 1290), a développé la science des lettres (hokhmat ha-zeruf) et ses trois procédés pour déchiffrer la TorahJohannes Reuchlin, De arte cabbalistica (1517), trad. François Secret : La kabbale, Aubier-Montaigne, 1973. Encyclopaedia Judaica.. La gematria dévoile la valeur numérique d'un mot ou d'une phrase pour révéler les équivalences avec les mots ou les phrases d'égale valeur. Selon J. Gikatella (mort en 1325), Echad (Un) vaut 13 (1 + 8 + 4) et, comme tel, il équivaut à Ahabah (Amour) (1 + 5 + 2 + 5). Le notarikon permet, à partir des lettres d'un mot (initiales, médianes, terminales), de construire des phrases consistant en des mots dont les initiales, mises bout à bout, reconstituent le mot d'origine, et donc en révèlent les significations secrètes. Ainsi, le nom Adam, formé des lettres alef, dalet, mem, renvoie à Adam, David, Messiah (Messie) pour dire qu'Adam engendrera David et de la lignée de David viendra le Messie. La temura consiste à substituer chaque lettre d'un mot ou d'un groupe de mots à une autre lettre conformément à un système de substitution. Par exemple, Bavel, "Babylone" devient Shéshak dans Jérémie XXV, 26, si la lettre tav (la dernière de l'alphabet) remplace sin (l'avant-dernière) et ainsi de suite.

Dans le judaïsme, la période médiévale a vu le développement de beaucoup de nouvelles catégories d'interprétation rabbinique et d'explication de la Torah, incluant l'émergence de la Kabbale et des écrits de Maïmonide. Les commentaires bibliques et les commentaires du Talmud s'inscrivent dans cette tradition.

Christianisme Dans le christianisme, l’herméneutique biblique s’est appuyée sur diverses doctrinesWatson E. Mills, Roger Aubrey Bullard, Edgar V. McKnight, Mercer Dictionary of the Bible, Mercer University Press, USA, 1990, p. 372-375.

Origène au a formulé un principe d'interprétation de l'Écriture selon trois sens (littéral, moral et spirituel) à partir de la méthode juive d’interprétation (midrash) utilisée par Paul de Tarse dans l’Épître aux Galates chapitre 4Kevin J. Vanhoozer, Dictionary for Theological Interpretation of the Bible, Baker Academic, USA, 2005, p. 283-284. Il l'appliqua à la prière (Lectio divina).

Jean Cassien (dont s'inspire la fameuse règle de saint Benoît) l'introduisit dans les monastèresBruce Corley, Steve Lemke, Grant Lovejoy, Biblical Hermeneutics: A Comprehensive Introduction to Interpreting Scripture, B&H Publishing Group, USA, 2002, p. 102.

Hugues de Saint-Victor a contribué à l'herméneutique par son traité De ScripturisGilbert Dahan, Lire la Bible au Moyen Âge, essais d'herméneutique médiévale, Droz, 2020, p. 135-160.

Le « système » des quatre sens de l'Écriture ainsi progressivement mis au point pendant le Moyen Âge pour l'interprétation des textes sacrés eut un succès relativement important aux Gilbert Dahan, Lire la Bible au Moyen Âge, essais d'herméneutique médiévale, Droz, 2020, p. 199-224. Il joua un rôle dans la naissance de la scolastique. Par ailleurs, le sens allégorique, l'un des quatre sens, inspira une grande partie de la littérature médiévale profane, à la suite de Prudence.

Pour le philosophe et théologien catholique Xavier Tilliette, …

Renaissance Retour à la littéralité

L'étude et l'interprétation des textes classiques (antiques) naît à la Renaissance : c'est la philologie. Les savants apprennent le grec et le latin, et développent des méthodes pour prouver l'authenticité ou l'inauthenticité d'un texte, et pour établir des éditions critiques des œuvres. C'est le retour aux sources et à la littéralité des textes. L'un des éminents représentants de cette nouvelle tendance est Guillaume Budé, illustre humaniste. L'une des victoires les plus éclatantes de la nouvelle philologie est la démonstration par Lorenzo Valla de la fausseté de la donation de Constantin. Cet acte porte également une charge politique, car il démonte les fondements de l'autorité papale, qui s'appuyait sur ce fameux texte.