Philibert Tsiranana, né le à Ambarikorano (Mandritsara) et mort le à Antananarivo, est un homme d'État malgache. Il est le premier président de la République malgache, de 1959 à 1972.

Pendant douze ans, la République de Tsiranana connaît une stabilité institutionnelle qui tranche face aux troubles politiques qui secouent l'Afrique francophone à la même époque. L'économie progresse lentement en suivant la voie d'un socialisme pragmatique. Madagascar se voit attribuer le surnom d'« Île heureuse ». Cette particularité participe à la construction de sa popularité.

Son bilan aurait pu apparaître honorable s'il n'avait pas connu une fin de mandat plus que mitigée. Usé sur le plan physique et politique, corrompu par le pouvoir, Tsiranana peine à dissimuler derrière l'image populaire d'un bienveillant maître d'école, son penchant pour l'autoritarisme. Il demeure toutefois une figure politique malgache de premier plan et reste connu dans son pays comme le « père de l'indépendance ».

Le parcours républicain d'un colonisé malgache Les années de formation (1910-1955) Du bouvier à l'enseignant thumb|right|Zébu de Madagascar Philibert Tsiranana naît, selon sa biographie officielle, le . à Ambarikorano dans le district de Mandritsara. Sa naissance remonterait en fait à 1910. Il est le fils de Madiomanana et de Fisadoha, des éleveurs aisés de zébusBiographies des députés de la IVe République : Philibert Tsiranana et des notables ruraux côtiers chrétiens du pays tsimihety.. Destiné à devenir bouvier, il garde à cet effet le troupeau de bœufs familialPhilibert Tsiranana 1e partie (25 mai 2007), Émission de RFI « Archives d'Afrique » jusqu'à l'âge de onze ans mais à la suite de la mort de son père, il est confié à son frère ainé Zamanisambo qui l'envoie à l'école primaire d'Anjiamangirana.

En 1926, il est admis sur 25 à l'école régionale d'Analalava où il obtient son certificat d'études du second degré. En 1930, il entre à l'école formatrice des futurs cadres de la société malgache, « Le Myre de Vilers » de Tananarive où il suit les cours de la « section normale ». Sorti major avec un diplôme d'instituteur, il commence une carrière d'enseignement dans sa région natale, puis s'oriente en 1942 vers le professorat et obtient en 1945, grâce à des cours de perfectionnement à Tananarive, le concours de professeur-assistant(équivalent d'un poste de professeur d'école régionale). En 1946, il bénéficie d'une bourse lui permettant de poursuivre ses études à l'École normale d'instituteurs de Montpellier.

Du communisme au PADESM En 1943, Philibert Tsiranana adhère au Syndicat professionnel des instituteurs puis en 1944, à la CGT. Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de l'Union française par la Quatrième République, la société coloniale à Madagascar se libéralise. Les colonisés ont désormais le droit de s'organiser politiquement. Tsiranana adhère ainsi en aux Groupes d'études communistes (GEC) de Madagascar, sur les conseils de son mentor Paul Ralaivoavy. Il y assure les fonctions de trésorier. Les GEC lui permettent de rencontrer les futurs cadres du PADESM (Parti des déshérités de Madagascar), parti dont il est un des membres fondateurs en .

Le PADESM est une organisation politique composée essentiellement de Mainty et de Tanindrana originaires du littoral (les « côtiers »). Le PADESM est né à la suite de la tenue des élections constituantes françaises de 1945 et 1946. Pour la première fois Madagascar prend part à des scrutins métropolitains, des colons et des autochtones sont élus à l'Assemblée nationale française. Afin qu'un des deux sièges de député attribués aux indigènes de Madagascar leur soit concédé, les côtiers auraient approché le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM) dirigé par les Merinas des Hauts-PlateauxLes Merina formaient à l'époque précoloniale l'essentiel de l'aristocratie malgache.. Les côtiers souhaitent la circonscription de l'ouest pour Paul Ralaivoavy, laissant la circonscription de l'est aux Merinas avec Joseph RavoahangyAssemblée nationale - Les députés de la : Joseph Ravoahangy. L'accord n'est pas respecté, le Merina Joseph Raseta remporte le second siège en et . Inquiets par un éventuel retour de « pouvoir Merina », les côtiers fondent alors le PADESM afin de contrer les revendications nationalistes du MDRM, s'opposant de fait à l'indépendance, une position justifiée en 1968 par Tsiranana : « si on l'avait demandée dès 1946, c'était à coup sûr la guerre civile car les côtiers n'étaient pas d'accord. Étant donné leur niveau intellectuel à l'époque, ils seraient restés de petits chefs de villages, des subordonnés, des subjugués, pour ne pas dire des esclaves, tant le fossé entre gens des côtes et gens des hauts-plateaux était énorme ».

En , du fait de son proche départ pour l'École normale de Montpellier, Tsiranana aurait refusé le poste de secrétaire général du parti. Tsiranana se serait fait remarquer par ses contributions au journal du PADESM, Voromahery dans lequel il signe ses articles sous le pseudonyme de Tsimihety, en référence à sa province natalePage en malgache citant les rédacteurs de la publication de Voromahery.

Le séjour dans la métropole thumb|right|La place de la Comédie à Montpellier. Ce voyage dans la France d'après-guerre en pleine reconstruction, sujette aux aléas politiques de la IVe République, lui permet d'échapper à l'insurrection malgache de 1947 et à toute compromission dans ces événements sanglants. Ému par cette tragédie, Tsiranana qui pourtant n'est pas un partisan de l'indépendance, participe le à une manifestation anti-coloniale à Montpellier.

Durant son séjour, il prend conscience du problème du recrutement des élites malgaches. Il constate que sur les 198 étudiants malgaches en France, seuls 17 sont côtiers. Or dans son esprit, il ne peut y avoir d'union franche entre tous les Malgaches s'il demeure entre la côte et les Hauts-Plateaux, un écart culturel. Afin d'y remédier, il fonde successivement deux amicales : l'Association des étudiants malgaches côtiers (AEMC) en , puis l'Association culturelle des intellectuels malgaches côtiers (ACIMCO) en à Madagascar. Ces créations, mal vécues par les Merina, lui sont reprochées.

De retour sur la Grande île en 1950, il est nommé professeur de l'enseignement technique à l'École industrielle de Tananarive située sur les Hauts Plateaux. Il y enseigne le français et les mathématiques. Mal à l'aise dans cet établissement, il est affecté à l'école « Le Myre de Vilers » où ses compétences sont plus appréciées.

Un progressiste ambitieux thumb|right|Le sénateur Norbert Zafimahova, représentant Madagascar au Conseil de la République de 1948 à 1959 Reprenant ses activités au PADESM, il milite à l'aile gauche du parti dans le but de le réformer. Il considère le comité directeur trop inféodé à l'administration. Surtout, il entend mener une action d'union avec l'ensemble des Malgaches, toute composante confondue<. Dans un article publié le dans Varomahery, intitulé « Mba Hiraisantsika » (Pour nous unir), il invite les côtiers et Merina à une réconciliation pour les prochaines élections législatives. En octobre, dans le bimensuel Ny Antsika (« Les Nôtres ») qu'il a fondé, il lance un appel aux élites malgaches afin qu'elles « forment une seule tribu ». Cet appel au rassemblement cache une manœuvre électorale : Tsiranana aspire à prendre part aux législatives de 1951 dans la circonscription de la côte ouest. La tactique échoue car loin de faire l'unanimité, soupçonné par la classe politique côtière d'être communisant, il est contraint de renoncer à sa candidature en faveur du « modéré » Raveloson-MahasampoAssemblée nationale - Les députés de la : Raveloson-Mahasampo.

Le , il est élu conseiller provincial dans la de Majunga sur la liste unique « Progrès social ». Il cumule cette fonction avec celle de conseiller à l'Assemblée représentative de Madagascar. Aspirant toujours à un mandat métropolitain, il se porte candidat en , aux élections qu'organise l'Assemblée territoriale de Madagascar pour l'envoi de cinq sénateurs au Conseil de la République. Sachant que deux de ces fauteuils, conformément à la pratique du double collège électoral, sont réservés à des citoyens françaisLa participation de l'ensemble des colonies aux assemblées parlementaires françaises commence en 1945. Il s'agissait de représenter à la fois les autochtones et les colons, les élections se déroulaient donc à travers un 'double collège électoral'. Dans ce système, chaque collège votait pour ses propres candidats. Il y avait le collège des 'citoyens de l'Union française', appelé également collège des autochtones ou second collège. Initialement les autochtones bénéficiaient de la citoyenneté de l'Union grâce à leur statut social : chefs, anciens combattants, fonctionnaires, employés de sociétés… Les citoyens de statut français, disposant également de la citoyenneté de l'Union, pouvaient se présenter indifféremment dans le collège qui leur était réservé ou dans le deuxième collège., Tsiranana simple citoyen de l'Union française ne peut prétendre qu'à un des trois fauteuils attribués au collège des autochtones. Il est battu par Pierre RamampyAnciens sénateurs de la : Pierre Ramampy, Norbert ZafimahovaAnciens sénateurs de la : Norbert Zafimahova et Ralijaona LaingoAnciens sénateurs de la : Ralijaona Laingo. Affecté par cette défaite, Tsiranana se met à accuser ouvertement en 1954, l'administration coloniale de « discrimination raciale » Avec d'autres élus autochtones, il suggère à Pierre Mendès France, l'instauration d'un collège électoral unique.

Cette même année, il adhère à la nouvelle Action madécasse, « troisième force entre nationalistes durs et partisans du statu quo » qui prône la réalisation de la paix sociale dans l'égalité et la justice. Tsiranana cherche à se donner une image nationale dépassant le seul caractère côtier et régional du PADESM, d'autant que désormais, ce n'est plus seulement un État libre dans l'Union française qu'il revendique mais une indépendance progressive obtenue par négociation avec la France.

L'irrésistible ascension politique (1956-1959) Le député de Madagascar au Palais-Bourbon thumb|right|Le Palais Bourbon En 1955, de passage en France dans le cadre de ses congés administratifs, il adhère à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) en vue des élections législatives de . Durant sa campagne électorale Tsiranana a pu compter sur le soutien du Front national malgache (FNM) dirigé par des Merina issus de l'Action madécasse, et surtout sur celui du haut-commissaire André Soucadaux qui voit en lui le nationaliste raisonnable que recherche l'administration. Fort de ces soutiens et de la notoriété qu'il s'est construite les cinq dernières années, il est triomphalement élu député par voix sur dans la circonscription de l'ouest.

Au Palais Bourbon, il s'inscrit dans le groupe socialiste. Il gagne rapidement une réputation de franc-parleur : en , il affirme l'insatisfaction des Malgaches pour l'Union française, simple continuité selon lui, du colonialisme sauvage (« tout cela n'est que façade, le fond reste le même »). Il en arrive à réclamer l'abrogation de la loi d'annexion d'. Enfin, prêchant la réconciliation, il réclame en , la libération de tous les prisonniers de l'insurrection de 1947. Par cette politique liant amitié avec la France, revendication indépendantiste et recherche de l'unité nationale, Tsiranana acquiert une stature nationale.