Sodome et Gomorrhe (en hébreu סְדוֹם ועֲמֹרָה / Səḏōm w ʿĂmōrāh) sont des villes mentionnées dans la Bible. La tradition biblique les situe au sud de la mer Morte, dans l'actuelle Jordanie, mais leur localisation reste incertaine.
D'après le récit biblique, Sodome où réside Loth, parent d'Abraham, et la ville voisine de Gomorrhe sont détruites par le soufre et le feu, victimes de la colère divine, pour des péchés dont la nature est débattue épargnant toutefois Loth et les siens. Le Coran évoque la destruction de la « cité de Loth » et des « villes renversées » sans nommer celles-ci.
Au , Augustin d'Hippone est le premier auteur chrétien à associer le crime des habitants de Sodome à l'homosexualité. Depuis qu'une loi de l'empereur byzantin datée de 543 évoque explicitement cet épisode, il a été régulièrement utilisé pour justifier la répression de l'homosexualité ou d'autres types de rapports sexuels à visée non reproductive.
Diverses hypothèses ont été avancées pour localiser les deux villes et expliquer leur destruction. Récit biblique thumb|200px|La destruction de Sodome, Bible française du .Le récit fait partie du Livre de la Genèse : Dieu, alerté par « le cri contre Sodome », dont le « péché est énorme », est résolu à détruire la ville pour punir ses habitants (Genèse 18:20-21). Il envoie alors deux anges vérifier si le « péché » est avéré. Ces anges arrivent à Sodome et Loth, le neveu ou le frère d'AbramDans le récit de la Genèse, Loth est tantôt décrit comme le « frère » d'Abram, tantôt comme le « fils de son frère » ; dans le livre des Jubilés (non-canonique), où il est présenté exclusivement comme le « fils du frère » du patriarche, Loth apparaît comme un fils de substitution de ce dernier dont l'épouse est infertile ; ou encore , les invite à loger chez lui. Tous les hommes de la ville entourent la maison de Loth en demandant qu'il leur livre les deux étrangers pour qu'ils les « connaissent » (Genèse 19:5). Dans ce passage, les habitants de Sodome disent à Loth : « Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Amène-les nous pour que nous les connaissions. » (yada’ en hébreu). Loth propose ses deux filles vierges en échange mais les habitants refusent.
Convaincu de leur crime, Dieu détruit la ville par « le soufre et le feu » en même temps que la cité voisine de Gomorrhe qui apparaît dans le texte sans autre précision, réunie avec Sodome dans un sort que connaissent en définitive la plupart des villes aux alentours de la mer Morte cité par :
D'autres passages ainsi que des sources non bibliques évoquent la destruction, en plus de Sodome et Gomorrhe, des cités pécheresses d'Admah et Zéboïm. Seule la cinquième ville de la vallée de Siddim, Zoar, où Loth et ses filles ont trouvé refuge, est épargnée. Ces cinq cités sont communément désignées dans la Bible sous le terme des « villes de la Plaine ». Une guerre est mentionnée (Genèse, 14) au cours de laquelle les rois des cinq villes de la vallée de Siddim sont alliés, et font face aux quatre rois d’Élam, de Goyim, de Shinar et d'Ellasar.
Les péchés de Sodome Bien que la nature exacte du « péché de Sodome » ne soit jamais précisée dans le récit de la Genèse, l'épisode de Sodome et Gomorrhe a donné lieu à nombre d'interprétations, souvent controversées, assimilant le « péché de Sodome » à l'orgueil humain, à l'inhospitalité et à la violence ou encore à la débauche sexuelle voire particulièrement à l'homosexualité et ..
Orgueil et égoïsme thumb|Loth fuit Sodome avec l'ange et ses deux filles, tandis que son épouse est transformée en statue de sel. Gravure sur bois issue de la Chronique de Nuremberg (1432).
Les textes prophétiques, comme le Livre d'Ézéchiel, chapitre 16, verset 49, expliquent que Sodome a été détruite en raison de son orgueil, son insouciance et de ne pas avoir secouru les pauvres et les malheureux.
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D'après la tradition juive et plusieurs commentateurs, la faute des Sodomites était d'abord de nature sociale.
Selon nombre d'exégètes contemporains, l'objet initial du texte est de condamner la transgression des traditions de l'hospitalitévoir par exemple : , , , , , , , , , , qui est une valeur fondamentale des civilisations antiques, une des vertus par excellence dont l'inobservation constitue une faute particulièrement grave. L'idée de la punition de toute une ville par un déluge est un thème de la mythologie antique attesté. Dans le récit mythologique de Philémon et Baucis relaté par OvideOvide, Métamorphoses, Livre VIII, 611-784, passage en ligne. : Zeus et Hermès se présentent déguisés dans une ville dont les citoyens les rejettent ; la ville est alors punie par une inondation, à l'exception de Philémon et Baucis qui les ont accueillis. On trouve un épisode semblable dans le Livre des Juges, 19-20, cité par . Dans le chapitre 10 de l'Évangile selon Matthieu. ainsi que dans un passage parallèle dans l'évangile selon Luc., Sodome et Gomorrhe sont décrites comme des villes inhospitalières en général et dans le onzième chapitre de Matthieu, la destruction de Sodome est évoquée dans un passage relatif à Capharnaüm pour rappeler ce qui arrive à ceux qui se rebellent contre Dieu.
Abus sexuel et homosexualité
thumb|220px|La Pudeur de Sodome par Félicien Rops, 1888. Pour bon nombre d'interprètes également, le comportement licencieux des hommes de la ville qui demandent à « connaître » deux visiteurs de Loth semble relater une tentative d'abus sexuel vanThanh Nguyen, John Prior, God’s People on the Move: Biblical and Global Perspectives on Migration and Mission, Wipf and Stock Publishers, USA, 2014, p. 25. De nombreuses discussions ont néanmoins porté sur le sens de la demande des habitants de Sodome, qui pourraient résulter d'une mauvaise lecture du passageMark D. Jordan, The Invention of Sodomy in Christian Theology, éd. University of Chicago Press, 1997, p. 31. Le terme traduit par le mot « connaître » en français a pour racine yāda’ qui signifie « connaître », « savoir ». Il constitue parfois un euphémisme pour « rapport sexuel » mais cela concerne généralement les rapports hétérosexuels. Dans le cas d'un rapport homosexuel, d'autres occurrences bibliquesPar exemple utilisent le verbe sakan qui signifie « coucher ».
Certains exégètes expliquent donc que le terme yada’ signifie « faire connaissance avec » dans le sens d'une demande de l'identité de voyageurs qui, arrivés le soir chez un étranger habitant en ville, n'aurait pas été vérifiée à l'entrée de la villeRandall C. Bailey, « They're Nothing but Incestuous Bastards: The Polemical Use of Sex and Sexuality in Hebrew Canon Narratives», in Fernando F. Segovia et Mary Ann Tolbert, Reading from this Place: Social location and biblical interpretation in the United States, vol 1, éd. Forteress Press, 1995, , article en ligne, cité par .. La réaction de Loth, qui semble choqué de la demande, laisse penser qu'il s'agit d'une demande d'ordre sexuel, n'impliquant pas nécessairement l'homosexualité : celui-ci répond à la demande des habitants de la ville par la proposition de leur offrir ses propres filles ce qui remet en question cette supposée homosexualité, de la même manière qu'il est douteux que tous les habitants de la ville, y compris les gendres de Loth, aient pu être homosexuels. Le crime des habitants de Sodome semble donc s'apparenter au crime grave pour l'Antiquité du déni des lois de l'hospitalité à travers l'agression sexuelle motivée par l'agressivité, l'orgueil et l'inhospitalité de Sodome. thumb|260px|Destruction de Sodome et Gomorrhe par Matthieu Dubus.
L'interprétation du passage comme une demande de rapports homosexuels semble apparaître aux , dans des textes qui ont peut-être été motivés par la rencontre de la culture juive avec la civilisation grecque qui vouait un culte aux éphèbes, à la nudité et à la pédérastie. Elle apparaît d'abord dans le Livre des Jubilés, les Testaments des douze patriarches et le Testament de NephtaliOuvrage écrit vers 109-106 ; cf. Mina Martens, In Mélanges André Arbel, vol. 3, éd. Brill, 1974, p. 153, en ligne. ou le Testament de Lévi même si les allusions restent discrètesL'Église et l'homosexuel : un plaidoyer, éd. Labor et Fides, 1982, , en ligne.. Les premières assimilations explicites du crime de Sodome à l'homosexualité apparaissent chez Philon d'Alexandrie vers l'an 24 puis, vers l'an 96, chez Flavius Josèphe, bien que ce dernier mentionne le mépris pour les pauvres et les étrangers comme cause principale de la destruction.
Dans un premier temps, l'homosexualité passive est principalement visée et condamnée, étant considérée dans l'Antiquité comme une faiblesseJohn Boswell, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité, Paris, Gallimard, 1985, p. 239.. Cette confusion de rôles est proscrite dans le Lévitique. Au , dans le texte De Ebrietate, le philosophe juif Philon d'Alexandrie applique la notion grecque d’aplestia, le « désir insatiable », à Sodome dont le nom est traduit par « stérilité » et « aveuglement » qui évoque la cécité dont sont frappés les habitants qui veulent forcer la porte de Loth dans un contexte où Philon parle du vice de « gloutonnerie » et des vices d'insensibilité et d'insatiable désir qu'engendre l'ébriétéCf. Philon d'Alexandrie, De Ebrietate, 220-224, cité par Jacques Cazeaux, La trame et la chaîne, II — Le cycle de Noé dans Philon d'Alexandrie, éd. Brill, 1989, , extraits en ligne.. Enfin, dans le Nouveau Testament, l'Épître de Jude, rédigé à la fin du , évoque « l'impudicité [et les] vices contre nature » auxquels se sont livrés les habitants de Sodome et Gomorrhe, à l'instar de certains anges rebelles qui ont quitté leur résidence céleste lui préférant les plaisirs terrestres, comme l’une des raisons de la destruction des deux villes.
thumb|left|La fuite de Loth, gravure de Wenceslas Hollar, vers 1650.
Si l'on admet que le passage condamne le viol homosexuel, la condamnation de toute forme d'expression homosexuelle sur la base de ce passage sur les violences sexuelles est un pas supplémentaire : l'épisode s'est en effet progressivement imposé, principalement dans le christianisme, comme un traité anti-homosexuel, particulièrement à partir d'Augustin d'Hippone qui est le premier auteur à interpréter Genèse 19 pour faire de l'homosexualité un crime contre natureMaurice Lever, Les bûchers de Sodome, éd. Fayard, 1985, cité par .. Cette lecture va avoir des effets majeurs dans la législation et la civilisation judéo-chrétienne. Si l'homosexualité est déjà réprouvée et condamnée au en 314, à partir du règne de l'empereur Théodose , à la fin du , l'homosexuel sera condamné au bûcherThomas Römer, Le cycle d'Abraham : alliances, guerres et sacrifice scandaleux, cours d'Histoire biblique au Collège de France, 4 février 2010, cours en ligne, dans une loi du promulguée par Théodose, Valentinien II et Arcadius et reprise dans le Code théodosienCode théodosien, IX,7,6, cf. . Ces lois ne semblent pas avoir été appliquées avec rigueur et sont renforcées par Justinien dans ses novellae de 538 dans une liaison implicite avec l'épisode biblique de Sodome, probablement motivée par la crainte des tremblements de terre et des épidémiesRandall C. Bailey cité par ., alors qu'une série de catastrophes naturelles ont détruit plusieurs cités d'Asie mineureÉdesse, Anazarba, Pompeiopolis et d'EuropeCorinthe et Dyrrachium. En 543, une épidémie de peste ravage Constantinople et Justinien réitère la condamnation dans une novella qui nomme explicitement Sodome :
Influence du récit thumb|Mosaïque byzantine de Monreale. Dans la tradition chrétienne, ces passages bibliques sont évoqués comme fondements de la condamnation de la sodomie et de l'homosexualité. L'interprétation chrétienne est utilisée par les traités d'éthique chrétienne qui se fondent sur cette lecture particulière du passage de Genèse 19, et inspire la plupart des traités de droit criminel condamnant l'homosexualité jusqu'au avec rigueur.