Jean Giono, né le à Manosque dans les Basses-Alpes., où il est mort le , est un écrivain et cinéaste français.

Ses œuvres, souvent ancrées dans le monde paysan provençal, n'en ont pas moins une portée universelle. Bien qu'ami de nombreux écrivains et artistes célèbres (André Gide, Henry Miller, Bernard Buffet…), il demeure en dehors des courants littéraires dominants de son époque, développant pendant plus de quarante ans une œuvre d'une grande originalité.

Il vit principalement à Manosque, et sa culture — notamment littéraire — est essentiellement autodidacte (il a quitté le collège à 16 ans pour travailler), se fondant d'abord sur des œuvres classiques, avant de s'élargir à la modernité. Membre de l'académie Goncourt de 1954 à sa mort, il est parfois perçu comme un simple écrivain "régionaliste", mais ses écrits transcendent les frontières et abordent des thèmes qui concernent la condition humaine.

Giono poursuit également une réflexion très personnelle sur l'art de l'écriture, notamment dans son roman Noé (1948), où il explore la relation entre le romancier et son imaginaire, ou encore dans son Journal.

Biographie Jeunesse et formation thumb|left|Plaque sur la maison natale de Giono au 2, rue Torte à Manosque. Jean Fernand Giono naît le à Manosque de Jean Antoine Giono (né en 1845 à Saint-Chamas, mort en 1920), cordonnier anarchiste d'origine piémontaise, et de Pauline Victorine Pourcin (née en 1857 à Saint-Cloud, morte en 1946), d'ascendance picarde par sa mère et provençale par son père, qui dirige un atelier de repassage. Giono a évoqué son enfance dans Jean le Bleu, avec la « belle figure de guérisseur libertaire » de son père, qui a marqué profondément l'écrivain.. Son père aurait accueilli et aidé nombre de proscrits et d'exilésSylvie Giono, , ..

Pour Pierre Citron, son biographe, l’enfance de Giono, issu de cette famille modeste, dont il est le fils unique (et très aimé), [C'est l'auteur qui souligne] : . Repris par le ..

thumb|Jean Giono vers 1900, âgé d'environ . Photo exposée devant sa maison natale, 1, rue Torte, à Manosque).|gauche En 1911, un an avant son baccalauréat, la mauvaise santé de son père et les faibles ressources de la famille l'obligent à interrompre ses études. Il travaille dans une banque, le Comptoir national d'escompte.. Il doit parallèlement s'instruire en autodidacte pour assouvir sa soif de savoir. Car il est déjà un lecteur passionné et se constitue l'amorce d'une bibliothèque où figurent les plus grands auteurs, notamment de l’Antiquité grecque et latine, mais aussi Lamartine, Victor Hugo, Stendhal, et la lecture sera toujours pour lui une activité vitale. Dès 1910, il commence à écrire, avec un texte en prose, "Apporte Babeau" (repris plus tard dans le recueil de nouvelles L'Eau vive), puis un roman médiéval, Angélique, qu’il reprendra à plusieurs reprises avant de l’abandonner en 1924 (Gallimard publiera ce manuscrit, bien avancé, en 1980).

En 1914, avant d’être mobilisé, il rencontre Élise Marie Maurin (1897-1998)., fille d'un coiffeur et d'une couturièrePierre Citron, Giono, 1895-1970, Seuil, 1990. ; elle est interne au lycée d’Aix, puis institutrice à Redortiers, surveillante d'internat à Ajaccio puis au collège de Manosque. Jean Giono lui lit les textes et poèmes qu’il compose alors. C'est, presque tout de suite, le grand amour réciproque. Du fait de la guerre, ils ne se marieront que le ., peu après la mort du père de Giono, le . Ce mariage civil fait « soupirer » Pauline Giono, la mère de Jean, d'après son biographe Pierre Citron. Jean et Élise Giono ont deux filles : Aline (1926-1984) et Sylvie, née le , qui publieront des livres de souvenirs sur leur père.

Le traumatisme de la Grande Guerre Jean Giono est mobilisé fin 1914. Il est envoyé comme élève aspirant à Montségur, dans la Drôme. Il ne sera jamais aspirant, n’ayant manifestement pas le sens de l’armée, ni le goût de la chose militairePierre Kyria, « Jean Giono, une vie, une œuvre », France Loisirs, .. En , pendant la Première Guerre mondiale, il est incorporé comme soldat de deuxième classe à Briançon au régiment d'infanterie.

Il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Champagne, Verdun, la Somme, le Chemin-des-Dames) et en ressort traumatisé. Son meilleur ami, Louis David, et nombre de ses camarades sont tués par les Allemands.

En 1916, Jean Giono voit sa compagnie décimée, et il est commotionné par l'explosion d'un obus tout proche. Plus tard, en 1918, au cours de la bataille du mont Kemmel, en Belgique, il est « légèrement » gazé. Il reste cependant choqué par l'horreur de la guerre, les massacres, la barbarie, l'atrocité de ce qu'il a vécu dans cet enfer, et il devient un pacifiste convaincu« absolu », selon le mot de sa fille, .« adhérent de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires et engagé dans la lutte pour la paix », Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, « Le Maitron » : Jean Giono., comme bon nombre d’anciens soldats français poilus. Son pacifisme ne sera pas d'abord rationnel, mais viscéral et existentiel.

Démobilisé en , il aura traversé la guerre sans blessure trop grave malgré son gazage, « sans avancement, sans décoration et sans avoir tué personne », dira-t-il fièrement.

Giono écrivain n'abordera frontalement cette période traumatisante de sa vie que dans les années trente (à l'exception de la nouvelle "Ivan Ivanovitch Kossiakoff", publiée en revue en 1925 avant d'être reprise dans le recueil Solitude de la pitié en 1932). Il le fera d'abord par le biais du roman (Le Grand Troupeau, 1931), puis sous la forme de l'essai pacifiste (Refus d'obéissance, 1937). Mais le souvenir des horreurs de la guerre se prolongera bien au-delà, jusque dans Le Hussard sur le toit (1951), à travers la description d'une épidémie de choléra au .

Écriture et engagement dans l'entre-deux-guerres thumb|Jean Giono (à droite) et son cousin le peintre Serge Fiorio, dans les années 1930. La lecture des écrivains classiques (en particulier Virgile et Homère - voir les allusions à « l'Iliade rousse » dans Jean le Bleu) renforce la vocation de Giono pour l'écriture. Le peintre Lucien Jacques, qui a découvert ses premiers poèmes publiés dans la revue marseillaise La Criée, devient son ami, l’encourage et publie dans sa revue Les Cahiers de l’Artisan son recueil Accompagnés de la flûte (1923).

Après un premier roman refusé par Grasset, Naissance de l'Odyssée (qui sera publié en 1930), Colline, qui paraît en 1929 chez le même éditeur, est très bien accueilli et l'introduit dans le milieu littéraire parisien (rencontre d'André Gide, de Jean Paulhan, de Léon-Paul Fargue). L'écriture prend de plus en plus d'importance dans la vie de Giono, si bien qu'après la liquidation, en 1929, de la banque dans laquelle il travaillait, il décide de cesser toute autre activité professionnelle pour se consacrer exclusivement à son œuvre.

Ses deux romans suivants, Un de Baumugnes (1929) et Regain (1930), rencontrent également le succès, ce qui lui permet d’acquérir sa maison « Le Paraïs » à Manosque. D'ailleurs, il reçoit en 1929 le prix américain Brentano pour Colline, ainsi que le prix Northcliffe en 1930 pour son roman Regain. Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1932.

La "montée des périls" au début des années 1930 le pousse à s'engager politiquement. Il adhère à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (mouvance communiste) et participe à différentes actions, mais prend assez rapidement ses distances avec les communistes, par pacifisme et désaccord sur l'URSS de Staline.

Entre 1930 et 1934, il a une liaison avec la journaliste Simone Téry (1897-1967). Cet épisode n'est pas étranger à la "crise morale" qu'il dit avoir traversée à cette époque. Les infidélités conjugales de Giono, longtemps tues par respect pour sa famille, sont aujourd'hui reconnues.vignette|redresse|Giono à la fin des années 1930.|gauchethumb|Ferme des Graves à Redortiers, qui a abrité les réunions des amis de Giono au Contadour.|gauche

vignette|redresse|Portrait de Jean Giono en 1937 par Eugène Martel.|centréAprès Le Grand Troupeau (1931), Jean le Bleu (1932), et Le Chant du monde (1934), il publie en avril 1935 Que ma joie demeure, qui connaît un grand succès, particulièrement auprès de la jeunesse. Ce titre est une allusion explicite à la cantate de Jean-Sébastien Bach, Jésus que ma joie demeure, par laquelle il souhaitait exprimer sa foi en une communauté des hommes, au plus près de la nature, par-delà les religionsJean Giono. « Préface de 1936 », Les Vraies Richesses, Grasset.. Batailles dans la montagne (1937) sera son dernier roman publié avant la Seconde Guerre mondiale.

Il commence à traduire Moby Dick en français (avec Lucien Jacques et Joan Smith), qui sera publié en 1941, avec un roman intitulé Pour saluer Melville, récit d'un épisode imaginaire de la vie de l'écrivain américain.

Pendant l'été 1935, sa fille ayant contracté une primo-infection, il fait un premier séjour à la montagne, à Lalley, dans le Trièves, où il reviendra plusieurs fois après la guerre, pour fuir la chaleur de Manosque.

En septembre 1935, Giono conduit quelques amis et une cinquantaine de personnes pour une randonnée sur le plateau du Contadour, dans la montagne de Lure. Bloqués accidentellement, et subjugués par la beauté des lieux, ils décident de s'y retrouver régulièrement : ainsi naissent les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront deux fois par an jusqu'à l'été 1939. C'est l'époque de la publication de l'essai Les Vraies Richesses (1936), dédié "À ceux du Contadour". Entre 1935 et 1939, Giono a une liaison avec la militante pacifiste Hélène Laguerre (1892-1980).

Les prémices d'une nouvelle guerre se manifestent bientôt. Jean Giono publie alors ses essais d'inspiration pacifiste, et qui font l'éloge de la civilisation paysanne contre le progrès technique et les villes déshumanisées : Refus d'obéissance (1937), Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Le Poids du ciel (1938), Précisions (1939), Recherche de la pureté (1939).

La déclaration de guerre interrompt la neuvième réunion au Contadour. Les « disciples » attendent la réaction de Giono. Elle est difficile pour cet homme libre qui ne voulait pas être directeur de conscience et qui avait écrit : « Vous êtes, vous, de l’humain tout frais et tout neuf. Restez-le ! Ne vous laissez pas transformer comme de la matière première […]. Ne suivez personne. Marchez seuls. Que votre clarté vous suffise. ».

Malgré son "refus d'obéissance", et pour préserver sa famille, il rejoint son centre de mobilisation à Digne.. Cependant, à cause d'un tract pacifiste signé de son nom, il est arrêté le et emprisonné au Fort Saint-Nicolas de Marseille. Suite aux protestations de plusieurs personnalités du monde culturel et intellectuel, en particulier André Gide et Abel Gance, il est libéré le 11 novembre 1939 après un non-lieu, et dispensé de ses obligations militaires.

La même année s'est nouée une relation passionnelle entre Giono et Blanche Meyer (1908-1988), épouse du notaire de Manosque, dont l'œuvre du romancier porte les traces, inspirant en particulier le personnage d'Adelina White, l'héroïne de Pour saluer Melville, grand amour fictif de l'auteur de Moby Dick. Les nombreuses lettres adressées par Giono à Blanche Meyer jusqu'à la fin de sa vie sont déposées à la bibliothèque de Yale University.

L'Occupation : une période critique