L'écrivain et romancier Bernard Clavel publie successivement au début des années 1970, Le Silence des armes puis deux autres ouvrages, Lettre à un képi blanc, réponse à ses détracteurs, et Le Massacre des innocents, fruit de son combat en faveur des enfants victimes de la guerre ou de mauvais traitements. Ils traduisent son engagement dans sa lutte contre la violence, la haine et la guerre, lutte qu'il continue à mener tout au long de sa vie.
Il concrétise ainsi dans le domaine de l'écriture son admiration pour des hommes comme Gandhi ou Romain Rolland qu'il cite à de nombreuses reprises et dont le nom revient souvent sous sa plume et ce combat qu'il mène avec des hommes comme Edmond Kaiser le responsable de Terre des Hommes, le père Lelong, pour sauver les enfants martyrs ou menacés de famine, contre la peine de mort et avec son ami Louis Lecoin aux côtés des objecteurs de conscience, à propos de qui il a écrit : Voir son hommage à Louis Lecoin dans Le Massacre des innocents
Introduction Dans la période 1970-75, Bernard Clavel poursuit son évolution, lui qui avait tant admiré son oncle capitaine dans les bataillons d’Afrique, vers un pacifisme militant qui le mène à combattre aux côtés des déshérités et à défendre les objecteurs de conscience.
Sur le plan de l'écriture, son engagement se traduit par la publication de trois ouvrages :
Un roman, Le Silence des armes, dénonçant la guerre d’Algérie, la torture et la « pacification » musclée, à travers la révolte de Jacques Fortier, un engagé qui refuse de retourner se battre en Algérie ;
La publication de ce roman suscite une vive polémique et une réponse d’un caporal de la Légion étrangère, à laquelle Bernard Clavel répond lui-même dans un livre intitulé Lettre à un képi blanc ;
Sa rencontre à Lausanne avec le responsable de l’organisation humanitaire Terre des Hommes et leurs échanges épistolaires que Bernard Clavel transcrit dans un ouvrage intitulé Le Massacre des innocents.
Chacune de ces trois œuvres reprend comme en écho les thèmes qui y sont développés quand, par exemple dans Lettre à un képi blanc, il lance ce cri repris inlassablement dans Le massacre des innocents : .
Ses romans les plus récents sont eux aussi pleins de cet engagement contre la guerre, de Brutus, un roman paru au début des années 2000, qui se passe à une époque où les Romains persécutaient les chrétiens dans tout l’empire, , jusqu'à Les Grands Malheurs où il stigmatise le massacre des guerres mondiales du et dénonce l'arme nucléaire ».
Le Silence des armes Présentation
De tous les romans que Bernard Clavel a écrits en dénonçant la violence et la guerre, celui-ci est le plus fort, ayant suscité le plus de réactions. Ses détracteurs ne s'y sont pas trompés qui l'ont attaqué avec véhémence, pugnacité à laquelle l'écrivain a répondu avec une grande sérénité dans sa Lettre à un képi blanc.
Ici s'affrontent deux conceptions, deux attitudes devant la vie : celle des « va-t-en-guerre » à la Déroulède qui prônent la violence ou lui cèdent par faiblesse, celle de ceux qui refusent le recours à toute forme de violence, Romain Rolland et Jean Giono qu'il cite dans son livre ou son ami le pacifiste Louis Lecoin, auquel il rend hommage et à qui il dédie son roman.
La mémoire du caporal Jacques Fortier se fige dans les images insoutenables qui le submergent inopinément, quand Son village jurassien lui rappelle
Tous ces enfants dont il évoquera le calvaire dans Le Massacre des innocents. Des images d'une sauvagerie telle que Jacques ne peut se pardonner son aveuglement.
Ce roman est traversé de lourds silences qui le parcourent, qui donnent toute leur ampleur au vent et à la pluie, à la fureur des éléments qui vaut bien celle des hommes. Au Silence des armes répond d'autres silences qui marquent le temps dans ce village du Revermont jurassien près de Lons-le-Saunier, selon les saisons, « ici, c'était toujours le calme et le silence » quand « il y eut un long moment de ce silence tout vivant des mille cris de la terre et du village » avec des pauses troublantes quand « la reculée invisible grondait sourdement avec par intervalles, des silences oppressants. »
Densité du silence quand la voix de sa mère « résonne dans le silence de la cuisine » ou silence ténu, celui de « la respiration des choses endormies. » Jacques se souvenait que « la mémoire des vivants est une plaque sensible », des colères de son père qui voulait « imposer silence aux imbéciles », d'un silence si chargé de secrets.
En tout cas, Le silence s’oppose ainsi au fracas des armes dominé par cette question obsédante :
Contenu et résumé
Après un séjour en Algérie et quelques séquelles de la guerre qui s’y déroule, le caporal Jacques Fortier revient chez lui, dans son Jura natal, pour passer quelques semaines de convalescence. C’est l’enfant prodigue qui revient, celui qui a laissé ses parents, sa terre, et pour cette raison dans le village, on lui en veut, peu semble avoir approuvé son engagement.
Maintenant, tout est à l’abandon, la maison et les vignes, sa mère est morte pendant qu’il était 'là-bas', il se retrouve seul, juste avec son ami Désiré Jaillet et sa femme Yvonne, avec cette maison qu’il a vendue mais dont il ne parvient pas à se détacher. Ce qui le porte, ici, dans le jardin qu’il essarte, arrache les ronciers qui le rongent, dans la maison qu’il aère, dans le souffle du vent qui s’engouffre dans la reculée de « La Pionnerie », c’est le souvenir de ce père pour qui toute vie était sacrée, même celle d’un petit oiseau comme le traqueur rieur, ce père dont lui, le fils, s’est engagé dans l’armée.
En haut du village sur le plateau, Jacques nettoyait les extérieurs avec rage et les paroles de son père résonnaient encore dans sa tête quand il disait à son valet : Mais parfois, surtout sur ces hauteurs, le vent se déchaîne,
Après cette embellie, vint la douche froide, l’hébétude : le notaire avait tout vendu, la maison, les terres, les militaires, les morts de la guerre d’Algérie, tous le pourchassaient sur le plateau balayé par une pluie tenace. En Algérie, il a eu peur, constamment,
Il s’est barricadé chez lui, avec ce « chien rouge » qui le suit partout, décidé à rester là, à ne plus faire la guerre, tour à tour apaisé par les paroles du curé et de plus en plus énervé par les détonations des tirs au pigeon d’argile qui s’élèvent jusque chez lui. Dans l’après-midi, n’y tenant plus, il ressort les armes de son oncle Émile, le militaire de la coloniale, et tire sur les tireurs qui, pris de panique, s’enfuient dans la campagne. Maintenant, Jacques est seul dans sa maison, barricadé avec ses armes, assiégé par des gendarmes. Il n’a aucune revendication à formuler, rien qu’un immense cri de haine contre la violence et la guerre, l’immense poids à porter de ce passé qui l’étreint. Ils sont tous là à le guetter avec leurs armes mais il le sait, il ira jusqu’au bout. Dans l’esprit de Jacques, tout se mêle, les gendarmes qui le poursuivent et lui tirent dessus, l’Algérie et les embuscades,
Pas plus que le troupeau de jadis dans l’histoire que lui contait son père, il ne se résolut à fuir par le petit chemin de la « Fontaine aux Daims » et c’est ici dans l’épaisseur de la forêt qu’enfin il rejoignit son père. C’était sa victoire,
Lettre à un képi blanc
Si pour le caporal Mac Seale, le pacifisme est synonyme de lâcheté, pour Bernard Clavel, il dépasse la naïveté de l’enfance, aussi respectable que ce que Camus appelle « la sordide et gluante fraternité devant la mort militaire ». Restent surtout les souvenirs les plus heureux, la nostalgie et un certain romantisme, ce que note Jean Guéhenno : « On ne revient pas de certaines impressions de l’enfance. Elles marquent la couleur de l’âme. » L’enfance de Bernard Clavel a été marquée par les récits héroïques de son oncle militaire, auquel il fera ensuite allusion dans son roman Quand j'étais capitaine et figure centrale d’un autre roman Le Soleil des morts. « Sidi-bel-Abbès, caporal, quel nom ! Et comme il éclatait de soleil et de joie dans les récits de nos oncles… »
Pour se « désintoxiquer », il lui faut longtemps, « une longue marche forcée » pour résister aussi à cette violence qui l’habite. Elle n’est, dit Pierre Mac Orlan « qu’un grand monument élevé à la misère des hommes » et il ajoute que la guerre lui « apparaît comme une maladie contagieuse, comme la peste, le typhus et la lèpreVoir Bernard Clavel Paroles de paix, Éditions Albin Michel, 2003, ».
Toute guerre charrie sa cohorte d’estropiés et de morts, les rivières de larmes des veuves et des orphelins, avec la mise en scène des 'héros' aux noms gravés sur des monuments ou alignés dans des cimetières militaires comme celui de Montluel près de Lyon dont nous parle Bernard Clavel. Raison et déraison. « La mort militaire est toujours une défaite de la raison. Une défaite de l’humainVoir Les Travailleurs Face à L'armée, Jean Authier, postface de Bernard Clavel, Moisan Union pacifiste de France. »
L’aventure que certains voient dans la guerre est encore bien vivace, « moi j’ai le goût de l’aventure et la guerre en est une » affirme l’un d’eux. En 1940, Bernard Clavel lui-même défend encore cette idée lors de la débâcle. Il était alors jeune, malléable et comprend ceux qui ont suivi un autre chemin. Au maquis dans le Jura, il fait 'ses universités', assistant aux tortures d’un nommé Jacquot qu’il connaissait un peuVoir son autobiographie Écrit sur la neige, Éditions Stock. La torture, question essentielle mais « si l’on accepte la guerre, il faut que ce soit dans sa totalité » et il ajoute en faisant allusion à son action avec Terre des Hommes, « j’ai tenu dans mes bras trop d’enfants mutilés ou brûlés pour entendre encore parler de guerre propre sans m’insurger. » Et de conclure : « Moi, je n’entre pas les détails, c’est le droit à la guerre que je vous refuseVoir Écrits, Louis Lecoin, extraits de 'Liberté' et de 'Défense de l'homme', préface de Bernard Clavel,(UPF), 1974. »
Il cherche les raisons de cet engagement pour l’armée et la guerre, cite Bonnecarrère qui pense que les hommes espèrent ainsi s’évader de la médiocrité, se transcender à travers le mythe du culte du héros. Pour Bernard Clavel, « le crime de guerre est un pléonasme » et tout soldat, pas seulement un général comme La Bollardière, devrait avoir le droit de se retirer et de se déclarer objecteur de conscience comme dans son roman Le silence des armes. Même le procès de Nuremberg et la notion de crime contre l’humanité ont failli à imposer une structure internationale pour mettre la guerre hors la loi. Selon lui, seules la non-violence et la résistance passive –comme la grève générale à Amsterdam en 1941 pour empêcher les déportations- seraient vraiment efficaces. Mais le mal est si grave, les gens si conditionnés que l’espèce humaine est « menacée par ses propres découvertes » et qu’elle souffre « d’une maladie de cœurVoir Gandhi l'insurgé : l'épopée de la marche du sel, Jean-Marie Muller, préface de Bernard Clavel, Éditions Albin Michel, . »
Nous vivons toujours le combat millénaire entre ceux qui construisent et ceux qui détruisent, le maçon et le guerrier. L’objecteur de conscience est considéré comme un mauvais français et un couard mais, bien que cette réalité reste cachée, taboue, nul soldat dans le combat ne peut nier la peur qui l’a étreint. Cette terrible réalité, Gabriel Chevallier l’a évoquée dans son livre La Peur, écrivant « j’ai honte de la bête malade […] j’ai une peur abjecte. C’est à me cracher dessus. » Après la parution du livre, il fut particulièrement décrié, « la peur et la honte du sang répandu étaient pourtant ce qu’il fallait retenir d’abord de ce carnageVoir Gabriel Chevallier, La Peur, page 95. »