Les Xipéhuz est une nouvelle de J.-H. Rosny aîné publiée initialement en dans le recueil L'Immolation aux éditions Albert Savine. Parce qu’il inaugure un « âge d'or de la science-fiction française » qui dure toute la première moitié du , ce récit a acquis au fil des décennies le statut de classique du genre merveilleux-scientifique. Néanmoins, bien qu'elle soit régulièrement rééditée en France, la nouvelle ne s'exporte véritablement qu'à partir de la seconde moitié du .
Le récit, se déroulant en pleine période néolithique, décrit le combat mené par le peuple nomade des Zahelals, guidé par Bakhoûn, contre une nouvelle forme de vie intelligente inorganique, les Xipéhuz, sortes de cristaux pensants.
Écrite à la fin des années 1880, la nouvelle paraît durant une décennie féconde en récits fantastiques dans la littérature occidentale. Elle est surtout l'occasion pour J.-H. Rosny aîné d'apporter un regard original et bienveillant sur la question de l'altérité. En outre, en construisant l'affrontement entre les humains et les Xipéhuz sous le prisme d'une lutte pour la vie darwiniste, l'auteur met en exergue la consécration de la pensée rationnelle comme élément déclencheur de l'hégémonie humaine sur les autres espèces vivantes.
Genèse de l'œuvre Des débuts littéraires en rupture avec le naturalisme représenté par Émile Zola gauche|vignette|alt=photographie en noir et blanc de Rosny aîné|Malgré la signature commune des deux frères, J.-H. Rosny aîné est l'unique auteur de la nouvelle Les Xipéhuz. Originaire de Belgique, Joseph Henri Honoré Boex « J.-H. Rosny aîné » s'installe à Paris en .. À ses débuts, il écrit en collaboration avec son frère Séraphin Justin François « J.-H. Rosny jeune » sous le pseudonyme commun J.-H. Rosny. Il publie ainsi avec son frère un premier roman, Nell Horn, en 1886. À la suite de la parution de ce roman de mœurs anglaises, les deux frères apparaissent alors comme de nouvelles figures du mouvement naturaliste représenté en France par Émile Zola. Cependant, J.-H. Rosny aîné prend violemment ses distances avec le « maître » l'année suivante au moment de la parution de La Terre. En effet, dans une lettre ouverte, dont il est le rédacteur et signée par quatre autres jeunes confrères , J.-H. Rosny aîné reproche à Émile Zola non seulement sa recherche systématique du vulgaire, voire du pornographique, mais également une profonde ignorance médicale et scientifique qu'il compense en puisant dans les clichés.
Ainsi, après deux récits naturalistes , les deux frères publient en le recueil L'Immolation, dans lequel se trouve la nouvelle Les Xipéhuz au côté de quatre autres textes. Si ce récit est signé sous le pseudonyme commun J.-H. Rosny, il a en réalité été écrit par J.-H. Rosny aîné seul. Avec cette nouvelle, l'auteur s'éloigne du naturalisme qui caractérisait jusqu'à présent ses textes pour produire une littérature qu'il souhaite dans sa compréhension de l'univers tout entier et en particulier des individus. Ainsi, en cherchant à se démarquer du regard pessimiste que porte Émile Zola sur l'inéluctable décadence de l'humanité, Rosny aîné entreprend d'explorer au contraire les autres types possibles d'évolution . Néanmoins, malgré sa prise de distance, il ne rompt pas totalement avec le mouvement naturaliste puisque dans l'édition de 1925 parue au Mercure de France, il dédie la nouvelle à Léon Hennique, écrivain naturaliste et ami de l'auteur.
Un paysage littéraire fécond en récits fantastiques Les années 1880 sont une décennie productive dans le genre fantastique dans la littérature occidentale. Ainsi, Edwin Abbott Abbott publie Flatland en 1884 ; Henry Rider Haggard Les Mines du roi Salomon l'année suivante ; en 1886 paraissent Le Horla de Guy de Maupassant, L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson ou encore L'Ève future d'Auguste de Villiers de L'Isle-Adam ; enfin Mark Twain clôt cette faste décennie avec Un Yankee à la cour du roi Arthur en 1889. C'est donc dans un riche contexte pour la littérature de l'imaginaire que les frères Rosny publient Les Xipéhuz.
Avec cette nouvelle, Rosny aîné s'initie à la fiction préhistorique, genre qu'il a contribué à populariser. Elle est également le premier récit conjectural dans lequel il traite du thème de la survie de l'espèce. Il met à profit ses connaissances scientifiques afin de créer un imaginaire tout à fait original dans lequel une tribu d’humains préhistoriques affronte une forme de vie inédite. Cette approche de l'altérité le distingue de ses contemporains, en particulier de Jules Verne qui utilise la fiction comme prétexte à l'enseignement de la science. En inversant le raisonnement, Rosny aîné utilise au contraire la science pour écrire de la fiction. En imaginant un minéral vivant, il installe son récit sur une hypothèse scientifique dont il tire les conséquences. Comme nombre de ses contemporains, il pense que le développement de la science va permettre de dévoiler l’invisible, l’imperceptible. C'est en ce sens que l'écrivain et théoricien Maurice Renard rattache rétroactivement Les Xipéhuz au genre merveilleux-scientifique tel qu'il l'expose à partir de 1909. Reconnu comme premier écrivain du merveilleux scientifique, Rosny aîné participe ainsi pleinement avec ce récit à l’émergence de ce genre littéraire en France.
Description vignette|upright=1.3| C'est ainsi au cœur du Proche-Orient néolithique qu'apparaissent les Xipéhuz.|alt=carte des anciens sites du Proche-Orient. Dans sa version définitive, la nouvelle est découpée en deux « livres », eux-mêmes divisés respectivement en six puis deux chapitres.
Résumé Livre premier Durant l'ère préhistorique, la tribu nomade de Pjehou rencontre dans une clairière de mystérieux cristaux vivants. Ces formes attaquent subitement les humains en tuant principalement les guerriers de la tribu, les survivants prennent la fuite. La poursuite s’arrête à une certaine limite.
À la suite de ce massacre, les prêtres des différentes tribus qui forment le peuple zahelal se rassemblent et décident d’offrir aux « Formes » des taureaux, onagres et étalons en sacrifice. Ils entreprennent de délimiter ensuite le domaine des Formes pour prévenir toute incursion accidentelle sur leur territoire.
Au printemps suivant, deux tribus approchant le territoire des Formes se font brusquement massacrer. Ayant appris de la bouche des rares survivants que les Formes se sont fortement multipliées en quelques mois et que leur territoire s’est en conséquence agrandi, les prêtres y interdisent toute nouvelle intrusion des humains. Malheureusement, à l’automne, une tribu ayant établi son campement à proximité de la forêt est à nouveau massacrée.
Bakhoûn, un homme sage qui a quitté la vie nomade et professe des idées nouvelles fondées sur la raison au détriment des superstitions, est approché par une délégation zahelale. Il part alors se consacrer à l’étude de ces êtres nouveaux , dont il retranscrit dans un livre toutes ses observations.
Bakhoûn étudie ainsi les Xipéhuz pendant plusieurs années. Il observe ainsi que ces êtres vivants sont capables d’émotions envers leurs congénères , qu’ils se reproduisent entre eux et sont mortels. Après avoir remarqué qu’ils utilisent des rayons pour communiquer, Bakhoûn découvre leur point faible : l’étoile à la base de leur corps est vulnérable aux flèches.
Après avoir fait construire un arc qui étend la portée classique d’un arc commun, Bakhoûn vise l’étoile des Xipéhuz. Parvenant à tuer une créature, il exulte devant sa découverte.
Livre deuxième Ayant appris le moyen de défaire les Xipéhuz, le Grand Conseil envoie plus de cent mille guerriers issus du peuple zahelal et des tribus voisines affronter l’ennemi. Après une démonstration de Loûm, le fils de Bakhoûn, les guerriers lancent l’attaque. Passée la surprise, les Xipéhuz adaptent néanmoins leur stratégie pour parvenir à contrer les guerriers humains, puis à les défaire. Au terme de cette première bataille, Bakhoûn met au point une nouvelle tactique. Favorisés par leur nombre trente-cinq fois supérieur, les humains parviennent ainsi à tuer les créatures minérales, au prix cependant d’immenses pertes.
Après avoir vaincu définitivement la race des Xipéhuz, Bakhoûn, seul à l’orée de la forêt de Kzour, regrette la disparition de l’espèce.
Le peuple des Zahelals vignette|gauche|alt=peinture représentant un homme habillé en peaux de bête tenant un arc à la main|C'est en observant les Xipéhuz pendant plusieurs années que Bakhoûn met au jour leur talon d'Achille. L'intrigue des Xipéhuz se déroule en l'an du calendrier zahelal, , soit à l'aube du VI millénaire av. J.-C. au Proche-Orient.
La région est peuplée de tribus nomades formant différents peuples. Ainsi, la première rencontre entre les humains et les Xipéhuz est faite par la tribu de Pjehou. Celle-ci fait partie des Zahelals, un peuple nomade et animiste composé de cinquante tribus dont les chefs se soumettent aux avis du Grand Conseil zahelal . Impuissants face à la menace xipéhuze, les prêtres requièrent alors l'aide de Bakhoûn, un solitaire contestataire issu de la tribu des Ptuh néanmoins réputé pour sa sagesse. En effet, parce qu'il professe non seulement une vie sédentaire, mais également une défiance envers la religion, Bakhoûn préfigure le philosophe empiriste qui base ses jugements uniquement sur l'observation et l'expérience. Il semble également pourvu d’un idéal démocratique, qui le pousse à refuser le pouvoir monarchique qu’on lui offre après sa victoire sur les Xipéhuz.
Endossant le rôle de l'explorateur , Bakhoûn découvre le point faible des Xipéhuz. Il est alors investi du commandement suprême pour mener les guerriers à la bataille. À la tête de zahelals et de issus de peuples voisins , il permet le triomphe de l'humanité sur les Xipéhuz. Cette victoire afflige néanmoins Bakhoûn, consterné que la survie d'une espèce n'ait pu se faire qu'en raison de la disparition d'une autre.
Les Xipéhuz
Les Xipéhuz forment un règne qui apparaît durant l’époque néolithique et qui a failli remplacer l'être humain.. Leur présence inexplicable dans la forêt de Kzour est découverte accidentellement par la tribu de Pjehou.
Ces êtres minéraux, qui se déplacent en glissant sur le sol, n’ont pas de forme fixe. Celle-ci varie en effet tout au long de la journée en cône, strate ou encore cylindre, qui peut également être de différentes couleurs. Une étoile éblouissante est située à la base de leur corps, d'où sortent des rayons.. Ces derniers sont utilisés pour attaquer les êtres humains ou bien pour réduire en cendres des oiseaux qu’ils ont mystérieusement attirés et d’ailleurs sans motif apparent. Ces rayons leur permettent également de communiquer entre eux, grâce à des idéogrammes dessinés sur leurs congénères. C'est ainsi que, douée d'intelligence et même de personnalité, cette nouvelle forme de vie semble avoir un niveau de civilisation plus avancé que celui de l'humanité. Elle est ainsi capable d'apprendre et de transmettre le savoir entre les générations. Paradoxalement, leur seule vulnérabilité se situe au niveau de l’étoile.
Les Xipéhuz se reproduisent à quatre reprises dans l’année : après s'être réunis par groupes de trois, ils donnent naissance à des nouveau-nés très imposants, qui rétrécissent pendant quelques mois pour finalement atteindre leur taille d’adulte. Au plus fort de leur expansion , les Xipéhuz comptent plus de .
Les thèmes abordés La « guerre des règnes » ou le darwinisme à l’œuvre