vignette|Dicé offrant un banquet à Francus, en présence de Hyante et de Climène, œuvre de Toussaint Dubreuil exposée au musée du Louvre.

La légende des origines troyennes des Francs est un mythe de fondation apparu au siècle et couramment utilisé jusqu'à la seconde moitié du . Il fut popularisé par les écrivains et les chroniqueurs de Frédégaire à Ronsard. Il évolua progressivement et intégra celui de l'origine troyenne des Gaulois. Dans le cadre de l'étude du mythe des origines troyennes des peuples européens, des historiens comme Colette Beaune ou Jacques Poucet ont cité et analysé cette légende dans une optique comparative.

Sources de la légende Créée sur le modèle de la légende antique de la fondation de Rome par les exilés troyens d'Énée, la légende franque est issue de deux textes datant de l'époque mérovingienne.. Autour de 660, lHistoria Francorum de Frédégaire introduit Francion, fils de Friga, frère d'Énée, qui fonde avec ses compagnons un puissant royaume entre le Rhin et le Danube. Il bat les Alains et obtient le nom de Franc ou féroce. En 727, pour le Liber Historiae Francorum ou Gesta Regnum Francorum, la migration s'effectue autour d'Anténor et du jeune Priam. Ces derniers fondent la ville de SycambriaSycambria fut identifiée au Moyen Âge avec Buda. À la fin du , Pierre Choque, accompagnant Anne de Foix promise au roi de Hongrie, visitera et admirera les ruines de Sicambrie, ruines qui s'avéreront plus tard être des vestiges de la ville romaine d'Aquincum. sur le Danube en Pannonie et battent les Alains, obtenant ainsi une exemption de tribut pour dix ans de l'empereur romain Valentinien.

L'évolution de la légende La plupart des textes de l'époque des Carolingiens puis des Capétiens n'apportent pas de nouveautés par rapport à ces deux versions.. Parfois ces deux versions originelles sont regroupées en une seule.

Le prince troyen Francion et ses compagnons quittent Troie en flammes et fondent la ville de Sicambrie. Leurs descendants y demeurent pendant des siècles et à la demande de l'empereur Valentinien, qui les exempte de tribut pour dix ans, ils exterminent les Alains réfugiés dans le Palus Méotide. Dix ans plus tard, refusant de reprendre les paiements, ils se retirent en Germanie. Établis sur le Rhin, ils pénètrent en Gaule avec le chef franc Marcomir au siècle. La plupart des textes médiévaux font du fils de Marcomir, Pharamond, le premier roi des Francs de l'histoire.

Le nom du fondateur de Sicambrie De même, le nom du fondateur de Sicambrie en Pannonie change selon les auteurs. Il s'agit soit de Francion, soit d'Anténor..

L'origine de Francion a ainsi évolué. Pour Guillaume Le Breton et pour Rigord, Francion serait directement d'ascendance royale comme fils d'Hector et petit-fils de Priam. Au Moyen Âge, Hector est considéré comme un des Neuf Preux. Cette nouvelle ascendance confère un surcroît de prestige à Francion et à ses descendants francs et français. Cette ascendance a néanmoins un inconvénient : les textes antiques ne mentionnent comme fils d'Hector qu'Astyanax que la plupart disent mort lors de la prise de Troie. Des auteurs médiévaux imaginent qu'Astyanax a finalement attendri les Grecs par sa beauté et aurait été surnommé par eux Francion à cause de sa hardiesse.

Anténor, l'autre fondateur possible du royaume troyen sur le Danube, est mieux attesté dans les textes antiques. Virgile évoque son sort heureux dans l'''Énéide. Il fonde Padoue et Venise. Mais on lui attribue un rôle négatif : il fut accusé d'avoir trahi sa patrie, non seulement parce qu'il reçut chez lui les ambassadeurs venus pour redemander Hélène, mais aussi parce que, ayant reconnu dans Troie le roi Ulysse déguisé, il n'alerta pas les Troyens.

La mise en avant des origines troyennes des Gaulois L'un des phénomènes remarquables de l'histoire de la légende des origines troyennes des Français est la montée en puissance de la référence à la Gaule et aux Gaulois..

Rigord modifie le premier la présentation de l'arrivée des descendants des Troyens en Gaule en introduisant l'idée d'une arrivée de ces derniers en deux phases correspondant respectivement à l'installation des Gaulois puis des Francs, peuples partageant la même origine troyenne..

Ainsi, une partie des Troyens quittent Sicambrie bien avant l'épisode des Alains sous la conduite du duc Ybor. Ces derniers s'installent en Gaule et fondent Lutèce et les grandes villes gauloises dès le

L'adjonction de cet épisode a pour intérêt de donner aux Gaulois comme aux Francs les mêmes ancêtres troyens. Les Français du Moyen Âge sont donc issus d'un seul et même peuple et non d'un mélange car Francs et Gaulois sont du même sang. Ce thème passe dans le texte des Grandes Chroniques de France, où il est dit que lorsque Marcomir, fils de Priam d'Autriche de la lignée de Priam de Troie, arriva en Gaule avec ses compagnons, c'est-à-dire les Francs, ils firent un seul peuple avec les descendants d'Ybor et de ses hommes, c'est-à-dire les Gaulois. L'arrivée des Francs n'est pas une conquête mais correspond aux retrouvailles de différentes branches du même peuple troyen séparées par l'histoire.

En plus des Grandes Chroniques de France, l'idée d'une installation en deux vagues est reprise dans de nombreux textes, ainsi par Jean de ParisJean de Paris, Historiae francorum scriptores, éd. Paris, 1636, t.1, ., par Honoré BonetHonoré Bonet, L'arbre des batailles, éd. E. Nys, Paris, 1883, ., par Guillaume CousinotGuillaume Cousinot, Les gestes des nobles français. et de nombreux autres auteurs. Guillaume le Breton insiste sur le bon accueil réservé par les Gaulois aux Francs et l'union entre ces deux branches issues d'une souche commune troyenneGuillaume Le Breton et Rigord, Œuvres complètes, éd. H.F. Delaborde, 1882, t.1, , t. 2, ..

Dès Rigord, les Gaulois se voient attribuer leurs caractéristiques historiques propres. Ainsi, Jean de Paris évoque Brennus et les nombreux chefs gaulois d'avant la conquête romaineJean de Paris, A. Duchesne, Historiae Francorum scriptores, éd. Paris, 1636, t.1, .. Raoul de Presles cite le gouvernement des druides..

L'attribution d'une origine gauloise aux Troyens Le renouvellement intervient avec la publication par Jean Lemaire de Belges vers 1500 des Illustrations de Gaule et Singularité de Troie qui opère une véritable reconstruction de la légende. La solution trouvée par Jean Lemaire de Belges réside dans la reconstruction du mythe et consiste à faire non des Troyens les ancêtres des Gaulois mais des Gaulois les ancêtres des Troyens.. Selon ce schéma, lorsque les Francs, descendants des Troyens et donc des Gaulois s'installeront en Gaule, ils ne feront que retrouver leur patrie d'origine. Là encore, l'unité des Gaulois et des Francs est un thème primordial.

Jean Lemaire de Belges institue également un double rattachement à la tradition chrétienne : l'un au niveau des origines des Gaulois qui sont issus de Noé, l'autre au niveau des mœurs des Gaulois dont la religion pure et élevée préfigure le christianisme. Les Gaulois sont un peuple instruit, discipliné par les lois et remarquable par la religion..

Jean Lemaire de Belges décrit la guerre de Troie d'après Darès le Phrygien, Dictys de Crète et Homère et il enchaîne sur la fuite de Francion vers la Gaule où celui-ci s'établit. D'autres Troyens fondent un État autour de Sicambrie. Plusieurs siècles plus tard, les descendants des fondateurs de Sicambrie sont séduits par la bonté d'Octave et se soumettent à Rome. Ils émigrent alors vers la Germanie puis en Gaule où les attendent les descendants de Francion. Cette version est comparable aux précédentes.

Mais Jean Lemaire de Belges inclut ces événements dans une histoire générale des Gaulois qui passe au premier plan. La Gaule fut selon lui peuplée par Samothès, quatrième fils de JaphetUne longue tradition présente en effet Japhet comme l'ancêtre des peuples Européens.. Ses successeurs règnent sur un peuple remarquable par sa religion, son instruction, ses lois. Les Gaulois bâtissent des cités et créent des universités. Le frère de l'un de leurs rois est proscrit par les siens : il s'enfuit en Asie et y fonde Troie, apportant au monde grec la culture gauloise. Comme les celtes de Galatie, Troie est donc d'origine gauloise. Ce remaniement est centré sur les Gaulois indigènes en Gaule depuis les temps bibliques. Il permet d'incorporer dans le mythe l'origine des Gaulois que le grand renouvellement des connaissances sur la Gaule au rendait prestigieuxUne série de tapisseries illustrant l'Histoire fabuleuse des Gaules, tissée à Arras vers 1530 et conservée à Beauvais au musée départemental de l'Oise, est directement inspirée des écrits de Jean Lemaire de Belges..

L'auteur de la Renaissance Louis Guichardin, qui sera repris par d'autresEx : P. Rolland, Les origines légendaires de Tournai …, voir et suivantes. quand il raconte l'histoire de Tournai, reprenant des versions légendaires, probablement développées par les religieux de Tournai pour essayer d'obtenir leur indépendance, appelle le roi qui combattit César et qui finalement donna son nom à la cité, , qui pourrait aussi évoquer l’ÉnéideIsabelle Glorieux, Tournai, une ville fondée par un soldat de Tullus Hostilius ? À propos des origines légendaires de la cité des Cinq clochers ; thèse annexe, rédigée sous la direction du Prof. Paul-Augustin Deproost et soutenue par Isabelle Glorieux pour un doctorat sur Les paradis bibliques dans la poésie latine de l'antiquité tardive au haut Moyen Âge (le 7 mai 2004 à l'Université de Louvain)..

Le succès de la légende

Une légende massivement diffusée par les historiens et les poètes Au Moyen Âge, en particulier dans ses derniers siècles, les origines troyennes de la nation et de la dynastie française sont rappelées par les écrivains et les historiens. Les rois, les nobles et les grandes cités soucieuses de s'enraciner dans un passé prestigieux mettent en avant cette glorieuse ascendance. Toute histoire nationale commence par le récit des migrations des princes troyens.Colette Beaune, L'utilisation politique du mythe troyen à la fin du Moyen Âge, Congrès : Images médiévales de Virgile, École française de Rome, 1982.. Or, la matière de France est depuis le la forme privilégiée de l'histoire, celle qui intéresse le plus large public..

Les Grandes Chroniques de France de plus en plus populaires au fur et à mesure que s'enracine le sentiment national français, consacrent à ces origines troyennes leur premier chapitre. Après 1080, les grandes familles princières ou comtales eurent des généalogies troyennes... Gilles de Paris illustra la légende des origines troyennes par un croquis généalogique et les registres royaux en firent dans la liste des roisJohn Baldwin, Philippe Auguste, éd. Fayard, novembre 1994, p. 469.. Dans La Chronique de Nuremberg (1493), la légende de l'origine gauloise des troyens, ainsi que de Franco fils d'Hector et de Turcus fils de Troïlus, est repriseHartmann Schedel, La Chronique de Nuremberg, Bibliothèque numérique mondiale, 1493, pp. 143 et 147..

Le succès de ce mythe est frappant par sa durée de près de mille ans et par son retentissement politique et historique qui fut considérable. Le thème de l'origine troyenne des Francs a en effet connu un extraordinaire développement, aussi chez les historiens que chez les poètes. Une étude de Maria Klippel datant de 1936 rassemblait pour la seule France cinquante-cinq attestations du mythe, datant du Moyen Âge et de la Renaissance, depuis Frédégaire jusqu'à François Rabelais en passant par Sigebert de Gembloux, Benoît de Sainte-Maure, Pierre de Ronsard, Jean Lemaire de Belges et beaucoup d'autresM. Klippel, Die Darstellung der frankischen Trojanersage in Geschichtsschreibung und Dichtung vom Mittelalter bis zur Renaissance in Frankreich, Marbourg, Beyer et Hausknecht, 1936, p 71..

Les raisons du succès de la légende en France