est un film japonais réalisé par Keisuke Kinoshita, sorti en 1951. Produit pour célébrer les 30 ans de la Shōchiku, c'est le premier long-métrage japonais en couleursDictionnaire du cinéma asiatique sous la direction d'Adrien Gombeaud., tourné sur pellicule mise au point par Fuji Photo Film. C'est aussi la première des douze collaborations entre Takamine et Kinoshita, qui en signeront une suite directe en noir et blanc dès 1952 avec Un amour pur de Carmen.
Synopsis Kin Aoyama, fille d'éleveurs du plateau de Kita-Karuizawa au pied du mont Asama, a fui le village des années plus tôt pour Tokyo, où elle est devenue chanteuse et strip-teaseuse à Asakusa sous le nom de scène Lily Carmen. Elle revient au pays accompagnée de sa partenaire Maya Akemi, persuadée d'être désormais une artiste reconnue et de pouvoir s'afficher en tenues à la mode occidentale. L'accueil du village est divisé. Son père, Shōichi, humilié, refuse d'abord de la voir : il évoque l'accident de Kin encore petite, renversée par une vache sous un arbre — explication folklorique du caractère extravagant de sa fille, à laquelle il s'accroche pour ne pas avoir à lui imputer le déshonneur. Sa sœur Yuki et son beau-frère Ichirō, instituteur, tentent la conciliation. Le directeur d'école, figure légèrement ridicule de modernité bien intentionnée, prend sa défense en empilant les grands mots de l'après-guerre : « art », « pays de culture », « droits humains » et « libertés constitutionnelles ».
Haruo Taguchi, son ancien professeur et premier amour, aveuglé pendant la guerre, devenu compositeur, accueille son retour avec une mélancolie discrète. Il a été privé de son harmonium, que Marujū, l'homme le plus riche du village, a fait saisir pour défaut de paiement ; sa femme Mitsuko fait vivre le foyer en menant une charrette. Marujū, lui, flaire l'aubaine commerciale. Les notables et les commères oscillent entre fascination et scandale, et plusieurs voix du village ne s'embarrassent pas de précautions pour traiter Lily et Maya de "panpan" (terme injurieux d'occupation désignant les Japonaises soupçonnées de se prostituer auprès des soldats américains).
La situation culmine quand Carmen accepte d'organiser dans le village un spectacle d'« Art-nu » () dont la recette finit par soutenir l'école. Face à la double assignation contradictoire que le village lui renvoie — (modern girl) et —, Carmen ne renonce ni à sa fierté ni à son rire, et repart pour Tokyo sans rien céder de son assurance ni de sa bonne humeur.
Fiche technique Ces informations proviennent du générique du film, de la fiche Wikipedia japonaise, de la base IMDb et des bases de données japonaises EIREN et NFAJ vignette|droite|Hideko Takamine dans Carmen revient au pays Titre français : Carmen revient au pays Titre alternatif : Le Retour de Carmen Titre original : Titre anglais : Carmen Comes Home Réalisation : Keisuke Kinoshita Assistants réalisateurs : Masaki Kobayashi, Zenzō Matsuyama, Yūgorō Imai, Kenji Katō, Yoshirō Kawazu et Kazui Nihonmatsu Scénario : Keisuke Kinoshita Photographie : procédé , supervisé par Masae Komatsuzaki et Sadao Akazawa, Fujifilm Lumière : Ryōzō Toyoshima Son : Hisao Ōno Montage : Yoshi Sugihara Musique : et Toshirō Mayuzumi Chorégraphie : Renko Mitsuhashi Costumes fournis par : Takashimaya Séquence du générique et lettrage du titre : Production : Kiyoshi Takamura, Sennosuke Tsukimori Société de production : Shōchiku (Ōfuna studio) Pays de production : Langue originale : japonais Format : couleur — 1,37:1 — son mono Genre : comédie Durée : 86 minutes (métrage : dix bobines — .) Dates de sortie : Japon : France : .
Distribution
Hideko Takamine : Kin Aoyama (ou O-kin) dite Lily Carmen Shūji Sano : Haruo Taguchi, ancien professeur devenu aveugle à la guerre (musicien) Chishū Ryū : le directeur de l'école Kuniko Igawa : Mitsuko Taguchi Takeshi Sakamoto : Shōichi, le père de Kin (Daiei) : Marujū, le riche propriétaire d’une entreprise de transport Keiji Sada : Ogawa, le jeune professeur : Maya Akemi, l'amie de Kin Kōji Mitsui : Shinpei Oka, l'employé de Marujū Yūko Mochizuki : Yuki Aoyama, la sœur de Kin Akio Isono : Ichirō Aoyama, le mari de Yuki Eiko Takamatsu : une villageoise Yoshito Yamaji : un jeune du village Kiyoshi Koike : Naokichi Aoyama Isao Shirosawa : Kiyoshi Taguchi, le fils des Taguchi : une villageoise : un jeune du village : un villageois Sumie Kuwabara (Compagnie théâtrale ) Kokuten Kōdō : un vieil homme qui regarde le spectacle (courte apparition)
vignette|Hideko Takamine, et Yūko Mochizuki dans Carmen revient au pays.
Musique et chants
Les chansons du film ont été publiées par Victor Records , paroles : ; musique : Toshirō Mayuzumi ; interprétée par Hideko Takamine. Le texte mêle de nombreux emprunts occidentaux — Paris, Champs-Élysées, Étoile, à la mode, marronniers, Monte Carlo, roulette, champagne, gondola, love song — qui forment un kaléidoscope d'Europe fantasmée vu depuis Asakusa. , paroles et musique : Chūji Kinoshita ; interprétée par Hamako Watanabe et le Chœur d'enfants Victor. Dans le film même, la chanson est entendue dans une interprétation masculine, attribuée diégétiquement au personnage de Haruo Taguchi, qui chante en s'accompagnant à l'harmonium. Cette pièce nostalgique dédiée à son pays natal est parfois désignée, dans les synopsis japonais, simplement comme . Chishū Ryū déclame deux fois, en récitation chantée, un poème à la gloire du mont Asama. Lors du spectacle au village, Marujū, qui dirige l'orchestre, annonce solennellement « c'est du Schubert ». Carmen entre en scène, une rose rouge entre les dents, et chante simplement le mot « Carmen » sur l'air de la Habanera de Bizet avant de continuer son numéro.
Autour du film
Le générique est illustré par le caricaturiste , qui en signe les peintures à l'aquarelle dans une veine évoquant le kamishibai — le théâtre de papier ambulant alors à l'apogée de sa popularité au Japon.
Audie Bock décrit le film comme une "satire musicale sur les mœurs de l'après-guerre, mettant en scène Lily Carmen, strip-teaseuse tokyoïte, et sa collègue Akemi, confrontées à la perplexité des habitants de leur pays d'origine. Rejetées, ridiculisées et solitaires, elles organisent un spectacle de bienfaisance pour l'école primaire locale et quittent la ville en héroïnes. Takamine y est remarquable dans le registre comique." Audie Bock, Japanese Film Directors (Kodansha, 1978), p. 211« Le personnage de Carmen, (Hideko Takamine, distribuée à contre-emploi de son registre sérieux et intelligent habituel), introduit une complexité — et donc un réalisme — accru dans les portraits comiques. Non seulement elle est une fille de la campagne agrémentée d'un vernis citadin de manières outrancières (elle fume des cigarettes, par exemple), mais elle conserve une si pure bonté de cœur et une telle innocence qu'elle frise la stupidité — il est question, dans Carmen revient au pays, du fait qu'elle aurait reçu enfant un coup de sabot de vache à la tête. Kinoshita adopte à son égard une attitude de type "heureux les simples d'esprit", sans pour autant lui donner la victoire à la fin. Carmen manifeste encore une autre vertu, qui deviendra la clé des tragédies de Kinoshita : elle persiste dans son sacrifice — pour son "art" comme pour son amour —même lorsqu'elle sait qu'elle n'est pas aimée en retour." Audie Bock, Japanese Film Directors (Kodansha, 1978), p. 195-196« Carmen revient au pays (1951), lui aussi tourné en majeure partie en extérieurs, fut le premier long-métrage japonais entièrement en couleurs ; heureusement, Kinoshita le tourna simultanément en noir et blanc, ce qui doubla le travail — car le procédé Fuji des débuts ne s'avéra pas durable. » Audie Bock, Japanese Film Directors (Kodansha, 1978), p. 201
Premier long-métrage japonais en couleurs La Shōchiku s'associe à Fujifilm afin d'être la première compagnie japonaise à produire un long-métrage en couleurs. Elles conviennent d'une clause de sauvegarde : si le résultat colorimétrique n'est pas satisfaisant, la version couleur sera détruite et le film sortira en noir et blanc. En conséquence, chaque plan est tourné deux fois, sur deux pellicules distinctes — couleur et noir et blanc. La pellicule Fujicolor employée est une pellicule inversible à coupleurs externes. L'équipe de Fujifilm est présente sur le tournage pour vérifier les rushes au fil des prises de vue, et le besoin considérable de lumière du procédé conduit Kinoshita à tourner presque exclusivement en extérieurs, à la lumière naturelle, sur le plateau volcanique de Kita-Karuizawa. Le procédé Fujicolor des débuts exige un maquillage spécial : le visage de Chishū Ryū notamment ressort dans une teinte étrange quel que soit le fond de teint appliqué. La sortie initiale est donc limitée : la version couleur n'est projetée que dans cinq grandes villes (Tokyo, Yokohama, Nagoya, Osaka, Kyoto), tandis que la version noir et blanc circule dans le reste du pays. Le film est un succès commercial. La version 16 mm noir et blanc , longtemps tenue pour perdue, a été retrouvée après la mort de Kinoshita parmi ses affaires personnelles et incluse dans un coffret DVD consacré au réalisateur en 2005. La version restaurée en couleur a été présentée à la Mostra de Venise en 2012 (section Venezia Classici).
Ces informations proviennent principalement de la fiche Wikipedia japonaise
Souvenirs de tournage de Hideko Takamine Dans ses mémoires, Hideko Takamine raconte que le tournage fut une succession d'improvisations périlleuses : la pellicule couleur Fuji, peu sensible, exigeait une luminosité écrasante, si bien que deux techniciens de Fuji Film, Akazawa et Komatsuzaki, durent suivre l'équipe de Kinoshita en permanence pour calculer l'éclairage plan par plan. Les essais de maquillage furent tout aussi laborieux : chaque acteur nécessitait un fond de teint rosé mélangé sur mesure pour neutraliser les tons jaunes de la peau, si bien qu'aucun fard n'était interchangeable d'un comédien à l'autre. Sous des projecteurs portant la température en studio au-delà de 40 degrés, sans climatisation, la sueur de Takamine, couverte de poudre blanche des pieds à la tête pour son rôle dénudé, cristallisait instantanément en sel sur sa peau, et l'huile capillaire chauffée par les lampes se mit un jour à fumer comme une huile de friture surchauffée, la faisant quitter le plateau en pensant que sa tête avait pris feu. Les rushes, développés en une semaine à dix jours, révélaient des teints imprévisibles et parfois grotesques — le visage de Chishū Ryū en particulier virait invariablement à des couleurs improbables. La production, éprouvée par la nervosité des dirigeants de la Shōchiku qui firent tourner en parallèle une version en noir et blanc par précaution, s'étala sur environ dix mois, dont trois mois de tournage en extérieur (août à octobre) sur le plateau du mont Asama à Karuizawa, où de grands réflecteurs aveuglaient les acteurs en plein soleil et où, l'automne colorant peu à peu l'herbe et les arbres, l'équipe dut peindre en vert les végétaux dans le cadre pour préserver la continuité chromatique d'une histoire censée se dérouler en une seule semaine. Tourner ainsi les deux versions coup sur coup doublait chaque scène — une fois la prise couleur terminée, les réflecteurs étaient retirés et tout redisposé pour rejouer exactement le même plan en noir et blanc —, ce que Takamine jugeait épuisant pour des acteurs habitués à concentrer toute leur énergie sur une prise unique, d'autant que l'enregistrement du son n'étant pas encore synchrone, il fallait aussi doubler le travail de post-synchronisation pour les deux versions. Ce qui rendit ces épreuves supportables, selon Takamine, fut l'attitude du réalisateur Kinoshita lui-même : toujours le premier levé et le premier dans le car pour le tournage, chantonnant faux, animé d'une confiance et d'un plaisir de tourner qui, dit-elle, portaient toute l'équipe.