Jorge Juan y Santacilia autrefois souvent francisé en Georges Juan, né vers le à Novelda et mort le à Madrid, était un officier de marine, ingénieur naval, scientifique, espion industriel et diplomate espagnol, l’une des grandes figures des Lumières d’Espagne.
Issu de la petite noblesse levantine, orphelin de père à l’âge de trois ans, il fut pris en charge d’abord par un oncle chanoine à Alicante, qui l’envoya étudier au collège de jésuites, ensuite par un autre oncle, chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem à Saragosse, qui le fit poursuivre des études supérieures à l’université de cette ville, puis l’envoya dans l’île de Malte, où Juan devint page du grand maître de l’Ordre. Rentré en Espagne, Juan entra en 1730 à l’école des officiers de marine de Cadix et, à l’issue de son cursus (qui avait comporté des cours de mathématiques, d’astronomie, de navigation et de cartographie), participa à plusieurs missions navales.
De retour à terre, il fut désigné, avec son ancien condisciple Ulloa, pour participer à l’expédition géodésique française organisée par l’Académie royale des sciences de Paris, et à ce titre débarqua en Équateur où l’équipe scientifique française se proposait de mesurer le degré d’arc de méridien au niveau de l’équateur, afin d’en inférer la forme de la Terre. Juan resta au Pérou de 1736 à 1744, période durant laquelle les deux jeunes scientifiques espagnols consignèrent leurs observations non seulement scientifiques, mais aussi politiques, sociales et militaires, en plus de découvrir l’élément chimique du platine. En 1745, leur mission scientifique terminée, Ulloa et Juan retournèrent en Espagne, sur deux navires différents, afin de minimiser le danger de perdre le fruit de leurs travaux.
Revenu en Espagne, Juan fut sollicité par le ministre Ensenada de se rendre en Angleterre comme espion politique et industriel. Voyageant incognito, il s’enquit des nouvelles méthodes anglaises de construction navale et des nouvelles technologies d’armement. Bientôt découvert, il dut rentrer en 1750, non sans avoir préalablement débauché plusieurs techniciens anglais spécialisés, invités par lui à travailler pour la Couronne espagnole. Juan fut alors chargé, d’une part, de réformer la construction navale espagnole (ce qu’il fera par la modernisation des chantiers navals et de l’armement, par la rationalisation de la production, et en privilégiant désormais les vaisseaux légers et véloces), et d’autre part, de remodeler la formation des officiers de marine (en offrant aux futurs officiers une solide base scientifique). Il fonda en 1757 l’Observatoire national espagnol à Madrid et fit construire un observatoire à Cadix. Cependant, à la suite de la chute d’Ensenada, plusieurs de ses projets de réforme n’aboutiront pas. En 1767, il se vit confier une importante mission diplomatique au Maroc, et exerça comme directeur du Séminaire des nobles à Madrid de 1770 à sa mort.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont notamment, en collaboration avec Ulloa, les comptes-rendus de ses péripéties et observations (scientifiques et politiques) au Pérou, et surtout, dans ses dernières années, Examen Marítimo, son maître-livre, traité de navigation de haut niveau qui, plusieurs fois traduit, connut une large diffusion en Europe.
Biographie
Naissance et origines familiales
Lieu de naissance
vignette|200px|Maison natale de Juan sur le domaine El Hondón (ou El Fondonet) à Novelda, dans la province d'Alicante. Né le , Jorge Juan avait pour père Bernardo Juan y Canicia et pour mère Violante Santacilia y Soler, issus tous deux de la petite noblesse provinciale d’Alicante.. Le centenaire de sa naissance donna lieu à une polémique à propos de son lieu de naissance, polémique où s’affrontaient les municipalités de Novelda et de Monforte del Cid, situées dans la province d’Alicante à peu de kilomètres l’une de l’autreMonforte y la Universidad de Alicante organizan un ciclo sobre Jorge Juan, sur Radio Aspe, consulté le 17 février 2014. .. Il apparaît certain qu’en dépit de sa naissance dans le manoir natal d’El Fondonet (ou El Hondón, en castillan), sis à égale distance des deux localités précitées, mais sur le territoire de Novelda, son baptême eut bien lieu à Monforte.. Ce qui a alimenté la polémique est le fait que, d’une part, l’acte de baptême ne mentionne pas le lieu de naissance, et que d’autre part, le seul document écrit officiel où figure son lieu de naissance, à savoir la lettre d’affiliation à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, mentionne le nom de Monforte, sous la forme de l’énoncé suivant, écrit de la main de Jorge Juan lui-même : « Je suis originaire de l’université de Monforte » (Soy natural de la Universidad de Monforte, le mot universidad étant à prendre ici au sens de conjonction de hameaux et de villages placés sous une même juridiction)..Archives municipales de Monforte del Cid. Consulté le 17 février 2014.Pour les sens du mot universidad en espagnol, voir l’article correspondant dans le dictionnaire de l’Académie royale espagnole (universidad de villa y tierra : Conjunto de poblaciones o barrios que estaban unidos bajo una misma representación jurídica). ; toutefois, un registre familial privé, retrouvé en 1920, où étaient consignés les événements les plus importants survenus dans la famille Juan, atteste de la naissance de Jorge Juan à Novelda.. Cette discordance entre lieu de naissance et paroisse de baptême s’explique par une stratégie familiale transmise de parents à enfants et ayant pour seul but d’assurer à ses membres les plus défavorisés (en particulier les puînés, tels que Jorge Juan) une série d’avantages sociaux et économiques., stratégie qu’une note du comte de Lumiares, ami de la famille, expose en ces termes :
Le baptême à Monforte était donc un stratagème mis en œuvre par la famille Juan afin de prendre en compte le privilège en vertu duquel les dotations, chapellenies et bénéfices d’Alicante ne devaient être octroyés qu’à des prêtres nés dans cette ville ou dans les localités de son ressort. Il s’agissait donc d’éviter que les puînés venus au monde pendant les fréquents et prolongés séjours de la famille dans le manoir de Novelda ne perdent le droit à de futurs bénéfices ecclésiastiques, nécessaires pour se forger une insouciante position sociale et économique.. Pour les aînés en revanche, qui étaient destinés, par les règles du majorat, à hériter les vínculos (biens inaliénables) de la famille et qui donc étaient assurés de leur avenir, rien ne s’opposait à ce que le baptême eût lieu dans la paroisse de naissance, c’est-à-dire à Novelda.
Ascendances et milieu familial
vignette|280px|Acte original des Preuves de Noblesse, Vie et Mœurs de Don Jorge Juan y Santacilia.
Le père de Jorge Juan, Bernardo Juan Canicia, membre de la petite noblesse alicantine, avait épousé Violante Santacilia Soler de Cornellá, issue de quelques-uns des lignages les plus nobles et les plus anciens d’Alicante. La famille Juan y Santacilia avait sa résidence habituelle dans un hôtel particulier que les Juan possédaient sur la plaza del Mar à Alicante. Bien que Jorge fût le plus âgé des trois enfants qu’eurent ensemble les époux, sa venue au monde n’équivalait pas à la naissance d’un aîné, puisque les époux, tous deux veuve et veuf avant leur union, avaient eu l’un et l’autre déjà plusieurs enfants d’un précédent mariage ; par conséquent, le nouveau rejeton venait s’ajouter à une famille déjà nombreuse..
La lignée paternelle, remontant aux chevaliers venus aux côtés du roi Jacques à la conquête de Valence, s’enorgueillissait de ses étroits liens de parenté avec les comtes de Peñalba et de quelques ancêtres illustres tels que l’humaniste valencien Honorato Juan, disciple de Jean Louis Vivès à Louvain et précepteur de Philippe II et de son fils don Carlos. La famille appliquait le mode d’héritage historique du majorat comme moyen de perpétuer le nom et de maintenir le statut social acquis. Ainsi, seuls les fils aînés héritaient les biens et domaines inaliénables familiaux, à charge pour eux de les augmenter par l’acquisition de terres, de rentes, de loyers, voire en y incorporant les dots provenant de leur mariage avec des dames de la petite noblesse citadine. Les autres frères, les puînés, gratifiés de possibilités économiques beaucoup plus réduites, optaient pour le célibat volontaire ou renonçaient à former leur propre famille, et se tournaient vers l’Église, l’armée ou les ordres militaires, où nombre d’entre eux réussissaient à se hisser à de hautes positions..
Au , les Juan de Vergara, établis à Novelda dans les années précédant de peu l’expulsion des Morisques, et propriétaires d’un vaste domaine composé de bâtiments, de terres et de ressources en eau, surent accroître leur prestige et leur influence au moyen d’une stratégie d’alliances matrimoniales souvent endogames qui en feront les proches parents de quelques-unes des maisons nobles les plus importantes de la société alicantine.
Comme puîné typique, Antonio Juan Pascual del Pobil, grand-oncle de Jorge Juan, emprunta la carrière ecclésiastique, devenant premier bénéficiaire, puis, par appel à candidature et concours, chanoine de la cathédrale de Valence, et obtenant finalement le doyenné du chapitre de la collégiale Saint-Nicolas d’Alicante. Son frère aîné Cipriano Juan Pascual del Pobil, grand-père paternel de Jorge Juan, qui était le continuateur de la branche principale de la famille, hérita la majeure partie du domaine familial et obtint en 1675 son privilège de noblesse. Convolé en secondes noces en 1664 avec sa parente Francisca Canicia, moyennant dispense papale, il devint père d’une fille, Margarita, et de trois garçons appelés Bernardo, Antonio et Cipriano. Sa position aisée lui permit de diviser son domaine en deux biens inaliénables différents qu’il légua aux deux fils aînés, mais en assignant le principal à Bernardo, père de Jorge, de sorte qu’à la mort de Cipriano en 1693, Bernardo Juan Canicia hérita d’un important patrimoine, où se trouvaient inclus le coquet domaine d’El Hondón à Novelda, avec ses plus de de terre, ainsi que l’hôtel particulier de la famille situé plaza del Mar à Alicante.. Quant à Cipriano, frère cadet de Bernardo (et donc oncle de Jorge Juan), il obtint en 1686 d’entrer dans l’Ordre militaire de Saint-Jean de Jérusalem ou Ordre de Malte, et touchait à ce titre une pension annuelle de . Du reste, Cipriano ne pâtit pas longtemps de son statut de puîné, puisqu’il connut une ascension notable au sein de l’Ordre ; en effet, il détenait les commanderies de Mirambel, de Torrente et de Picaña, fut bailli de Negroponte, receveur de la châtellenie d’Amposta et occupait, au moment de sa mort en 1745, le poste de bailli à Caspe..
Bernardo épousa en 1694 Isabel Ana Pascual del Pobil, qui accoucha de cinq enfants, dont — en raison de la guerre de Succession qui secouait l’Espagne au début du — seules les deux filles aînées vinrent au monde à Alicante, en 1702 et 1703.. Cependant, le séjour à Novelda d’Isabel pendant la guerre de Succession se prolongea jusqu’en , année où les troupes de l’archiduc Charles d’Autriche s’emparèrent de ce bourg, provoquant la fuite d’un grand nombre de familles fidèles au monarque bourbon Philippe V. Pour sa part, Bernardo Juan Canicia, capitaine d’artillerie, quitta Alicante en compagnie de dix membres de sa famille. Novelda resta aux mains des austrophiles de juillet à , date à laquelle le bourg fut repris par les troupes du duc de Berwick. La famille Juan y demeura ensuite, pendant que Bernardo, sous les ordres de Carlos Caro, seigneur de la Romana, participait à diverses opérations militaires contre les Autrichiens qui occupaient Alicante..