Les relations franco-israéliennes ont toujours été marquées par l'opposition entre le besoin pour la France d'avoir de bons contacts avec un partenaire important au Moyen-Orient et celui de maintenir des relations correctes ou même privilégiées avec le monde arabe.
Avant la naissance d'Israël La République française ne s'est intéressée au sionisme que lorsque le soutenir a permis d'affaiblir l’Empire ottoman, alliée de l’Empire allemand et de l’Autriche-Hongrie durant la Première Guerre mondiale. Cependant, la dévolution des lieux saints du christianisme aux Anglais à travers leur mandat sur la Palestine est mal vécue en France, habituée à en avoir la garde depuis Napoléon IIIEn 1856, le sultan ottoman Abdülmecid offre à la France l'église Sainte-Anne, partie du domaine français en Terre sainte.. Quoi qu'il en soit, une fois la guerre finie, la France en est redevenue indifférente..
Durant la guerre, quelques contacts s'opèrent entre la France libre et le mouvement sioniste ; certains résistants gaullistes se montrent d'ailleurs sensibles au sionisme. Le nouvel intérêt que la France porte au sionisme dans la période suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale vient non seulement d'un sentiment de culpabilité vis-à-vis des Juifs mais aussi d'une certaine volonté d'opposition au Royaume-Uni en l'empêchant de dominer le Proche-Orient, après le retrait de la France du Liban et de Syrie.
Aussi des navires transportant des immigrés juifs clandestins en Palestine ou des armes pour la Haganah ou l'Irgoun se ravitaillent-ils en France, tels l’Exodus 1947 ou l’Altalena, avec le soutien actif mais non officiel des autorités. De même, le gouvernement français ne livre pas aux Britanniques par exemple Yitzhak Shamir, grand nom du sionisme de droite, ancien membre de l'Irgoun en 1931 puis membre du Lehi (ou groupe Stern) à compter de 1941, alors qu'il s'est échappé d'un camp militaire britannique en Érythrée en 1946 (après avoir été arrêté et condamné par un tribunal militaire britannique pour ses activistes considérées comme terroristes) et qu'il s'est réfugié à Djibouti. Y. Shamir sera même évacué par les autorités françaises vers Paris où il résidera jusqu' à la création de l'État d'Israël, en et où il sera le directeur de la délégation des sionistes de droite présents en France.
La République et Israël
La France et le Yichouv dans les années de l’après-guerre
Les années suivant la Seconde Guerre mondiale se caractérisent par des relations ambiguës entre la France et le Yichouv, conseil représentatif des Juifs établis en Palestine, territoire confié par mandat de la Société des Nations aux Britanniques depuis 1922, les Britanniques ayant déjà conquis la Palestine et Jérusalem dès .
La politique du mouvement sioniste a revêtu après une « orientation française » visant à s’assurer le soutien de Paris. Cette politique résultait à la fois d’une perception romantique de la France et de son histoire et de considérations réalistes. Elle visait notamment à faciliter l’immigration des Juifs d’Europe, rescapés notamment des camps nazis d'extermination (environ 300 000 personnes) et désireux de partir en Palestine mandataire, entre 1945 et 1948 et à obtenir un soutien important à la création puis à la reconnaissance, de l’État juifTsilla Hershco, Entre Paris et Jérusalem, La France, le sionisme et la création de l’État d’Israël 1945-1949, éditions Honoré Champion, Bibliothèque d’études juives, 2003 (avec une préface de Shimon Peres).Frédérique Schillo, La Politique française à l'égard d'Israël, 1946-1959, Bruxelles, André Versaille éditeur, 2012..
La France permettait aux dirigeants sionistes de gauche et de droite de mener des activités sur son territoire sans entraves , d’envoyer sporadiquement des armes et des matériels de toutes sortes et d’organiser l’immigration juive à partir de ses ports. Finalement, elle a voté en faveur du plan de partage de la Palestine mandataire par l’ONU le .
Cette politique française était soutenue pour l’essentiel par certaines personnalités socialistes souvent juives et anciens résistants, tels que Léon Blum, René Mayer ou Daniel Mayer, par le ministre de l’Intérieur Édouard Depreux et par l’armée. En revanche, comme l’ont montré les travaux de recherche du , le Quai d’Orsay avait peu de sympathie pour le mouvement sioniste, et une attitude beaucoup plus ambivalente à son égard, inspirée par des considérations de realpolitikTsilla Hershco, La Diplomatie française pendant la guerre d’indépendance : 1947-1949, Yad Israel Galili, l’association d’histoire militaire, université de Tel Aviv, éditions du ministère de la Défense, 2008, (en hébreu)..
La diplomatie française craignait notamment qu’un soutien au mouvement sioniste lui aliène le monde arabe et provoque une guerre au Proche-Orient qui nuise à ses intérêts. disait le ministre de l'Intérieur Édouard Depreux. La grande importance accordée alors par la France à ses relations avec les pays arabes est notamment révélée par son attitude dans l’affaire du grand mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, à qui la France avait offert l’asile malgré sa collaboration avec les nazis et sa demande d’extradition en tant que criminel de guerreTsilla Hershco, Le Grand Mufti de Jérusalem en France, Histoire d’une évasion, Controverses No 1, mars 2006, ..
Le , le colonel de l'armée de l'air française, André Serot, est assassiné par des terroristes sionistes du Lehi à Jérusalem en compagnie du comte suédois Folke Bernadotte. Les deux hommes agissaient comme médiateurs de l'ONU dans le cadre de la guerre israélo-arabe de 1948-1949. Leur assassinat a été commandité par Yitzhak Shamir, ancien réfugié politique en France et futur Premier ministre d'Israël.
La France reconnaît de facto Israël le . mais la reconnaissance de jure n'intervient que le , un an après sa naissance. . Plusieurs désaccords importants existaient en effet entre les deux pays, notamment concernant le statut de Jérusalem et des Lieux saints et l’avenir des institutions françaises en Israël. Ce sujet était particulièrement tenu à cœur par le consul général de France à Jérusalem, René Neuville, personnalité qui avait été la première à faire un rapport complet après l'attentat fait par l'Irgoun de l' hôtel King David, en , qui avait provoqué la mort de 91 personnes, dont 19 employés juifs travaillant pour les services britanniques alors situés dans cet hôtel . La France conditionnait même la reconnaissance d’Israël au règlement de cette dernière questionTsilla Hershco, Les Institutions françaises à Jérusalem : 1947-1949, dans Dominique Trimbur, Ran Aaronsohn, De Balfour à Ben Gourion, les puissances européennes et la Palestine, Centre de recherche français de Jérusalem, éditions CNRS, mars 2008, ..
Pour synthétiser, une théorie s'est fait jour : celle des « trois France » face à Israël. Premièrement, la France est « fille aînée de l'Église », qui se préoccupe du sort de Jérusalem et des Lieux saints. Deuxièmement, la France est une « puissance méditerranéenne » qui se soucie de ses intérêts en Afrique du Nord et au Levant. Troisièmement, la France est « humaniste et résistante », premier pays de l'émancipation des Juifs en Europe dès 1791, où se trouve la plus grande communauté juive d'Europe après la Seconde Guerre mondiale, et qui fait prévaloir les droits de l'Homme. Cette théorie permet de démêler les apparentes contradictions de la politique française à l'égard d'Israël. Elle explique notamment pourquoi Paris attend un an avant de reconnaître officiellement l'État juif : la France « humaniste et résistante » pousse à une reconnaissance rapide de l'État d'Israël ; les tenants de la « puissance méditerranéenne » s'y opposent par crainte des répercussions dans le monde arabe ; tandis qu'au nom des intérêts de la « fille aînée de l'Église », le Quai d'Orsay conditionne toute reconnaissance d'Israël à la protection des Lieux saints et des établissements français.
Naissance d'une alliance concrétisée à Suez Résumé schématique Évoquer le nom de Suez, c’est faire référence à la fois au canal qui relie la Méditerranée à la mer Rouge, mais aussi à la coalition militaire qui a tenté de s’en emparer en 1956. En amont des différentes causes et conséquences de cette crise internationale, cet événement a surtout constitué le premier point culminant de l'alliance naissante franco-israélienne.
Bien que la France ait déjà amorcé de timides relations de coopération militaire dès l'indépendance d’Israël en 1948, Paris avait cependant privilégié de ne pas définir publiquement ses liens avec le nouvel État, ceci dans le but de maintenir un équilibre avec ses partenaires arabes. Or, en 1956, avec l’attaque conjointe de l’Égypte, il est devenu apparent que leurs relations, jadis balbutiantes, s’étaient transformées en une véritable alliance stratégique au Proche-Orient. Cette coopération allait au-delà de la simple relation d’amitié entre les socialistes de Guy Mollet et les travaillistes de David Ben Gourion et elle prit la forme d’un véritable partenariat d’assistance militaire et diplomatique.
En dépit des nombreuses analyses qui supposaient, à l’époque, que toute collusion entre les gouvernements français et israélien ne tiendrait que le temps que l’ordre soit rétabli en Algérie, cette coopération s’est cependant maintenue durant une décennie entière. Ce rapprochement s'est paradoxalement, même étendu alors que la France recouvrait peu à peu son influence perdue au Proche-Orient depuis les indépendances du Liban et la Syrie.
Analyse contextuelle
La France et le jeu des alliances au Proche-Orient
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France, qui venait à peine de retrouver sa souveraineté nationale, commençait peu à peu à perdre ses possessions en Orient. Puissance protectrice traditionnelle des chrétiens d'Orient et notamment depuis le massacre des chrétiens à Damas en 1860 et ayant pratiqué -pour la première fois- une intervention extérieure à cette époque, elle se voyait ainsi amenée à se retirer du Liban et de la Syrie en 1946, notamment en raison des pressions américaine et britannique. Parallèlement à cette perte d’influence dans le Machrek, le Maghreb subissait lui aussi ses premiers soubresauts nationalistes et indépendantistes.
En apparence, avec le retrait français au Proche-Orient, le Royaume-Uni aurait pu paraître comme sans rival pour ce qui est de l'influence sur la production des hydrocarbures ainsi que sur le canal de Suez. Or, c’était sans compter la doctrine Truman en 1947 et le nouvel intérêt américain pour la région. Cette doctrine était née des événements ayant secoué la Grèce, la Turquie et l’Iran dès la fin de la guerre et ont été perçus à Washington comme des menaces soviétiques sur la région.
Un certain nombre de régimes ou de militants politiques arabes ne se montraient pas insensibles à l'assistance de Moscou. C’est ce constat qui a amené les Américains à vouloir barrer au plus vite la route à l’expansion du communisme au sein du monde arabe et dans les zones pétrolifères. Animée par Foster Dulles, cette orientation va prendre le nom de containment. Sur le plan pratique, il s’agissait notamment de créer un système de sécurité collective pro-occidental qui puisse freiner l'influence soviétique, à l’exemple de l’OTAN en Europe. Ce système fut créé en 1955 sous le nom de « pacte de Bagdad » et il comptait parmi ses membres l'Irak, l’Iran, le Pakistan, la Turquie et même le Royaume-Uni.