La rhétorique grecque est, directement ou indirectement par le biais de la rhétorique latine, à la base de toutes les théorisations au Moyen Âge et aux époques moderne et contemporaine. Bien que d’autres civilisations aient étudié et pratiqué cette discipline – qui d’ailleurs se pratique spontanément, même sans la moindre connaissance –, les Grecs sont les inventeurs du mot et les premiers à avoir décrit la rhétorique et en avoir formulé les concepts.
La rhétorique avant la rhétorique La réflexion sur le langage et sa capacité à produire des idées et des réactions chez les auditeurs est certainement très ancienne en Grèce. Comme le remarquent souvent les théoriciens des époques ultérieures, déjà au , Homère fait preuve d’une maîtrise de l’art du discours impliquant que, génie mis à part, il avait reçu, sous une forme ou une autre (préceptes empiriques ou apprentissage ordonné) un savoir élaboré. Il énonce d'ailleurs ce qui a été considéré comme l'expression la plus ancienne de l'idéal grec de l'éducation et qui a souvent été cité aux époques de la rhétorique et de la sophistiqueWerner Jaeger, Paideia, la formation de l'homme grec, Gallimard, coll. Tel, 1988, 35. : , IX, 443.. On peut constater la même maîtrise de l'art oratoire chez l’autre poète fondateur, Hésiode.
La rhétorique des sophistes et des orateurs Mais c’est au avant J.C. que les Grecs situent l’invention de la rhétorique proprement dite. Ils l’attribuent à deux Siciliens, Corax et son élève Tisias, personnages dont l’existence réelle est mise en doute. Cette « invention » est liée à la chute des tyrans qui eut alors lieu en Sicile. Selon une tradition attestée par Aristote et Platon, Corax aurait alors proposé ses services aux petits propriétaires dont les terres avaient été confisquées par les tyrans et qui, voulant les récupérer par procédure judiciaire, ne disposaient que de la parole pour soutenir leurs revendications. Une autre traditionVoir M. Patillon, Corpus rhetoricum, 1, Belles lettres, 2008 assure au contraire que Corax voulait permettre aux puissants de conserver leur emprise sur le peuple après avoir perdu la possibilité de l’imposer par la force.
Ce qui est sûr c’est que la rhétorique est théorisée et approfondie dans la seconde moitié du avant J.C par ces « maîtres de savoir » (c’est le sens premier du mot grec sophistês) qu’à la suite de Platon nous appelons les Sophistes. Mais il n’y a pas chez eux, pour autant qu’on puisse en juger, de distinction nette entre philosophie, rhétorique et autres savoirs techniques. Celui d’entre eux qui s’est le plus particulièrement intéressé à la rhétorique est Gorgias. Sa pensée a eu une profonde influence sur ses successeurs. thumb|left|upright|Isocrate par Pierre Granier (jardins de Versailles) Au cours du avant J.C, avec Isocrate naît spécifiquement une rhétorique, distincte de la philosophie, opposée à la fois à celle-ci et à la recherche de la virtuosité pure qui caractérisait les sophistes. Dans le même temps, les conditions politiques à Athènes et, sous une forme généralisée, dans l’ensemble de la Grèce, favorisent l’émergence de grands orateurs dont les œuvres sont savamment construites, le plus célèbre d’entre eux étant Démosthène. Les ouvrages théoriques se multiplient, comme le note un peu plus tard Aristote, mais il ne nous en est parvenu que la Rhétorique à Alexandre, que les modernes attribuent généralement à Anaximène de Lampsaque. À la fin de l’époque classique et au cours de l’Époque hellénistique, des écoles de rhétorique s’ouvrent en Grèce, puis dans tout l’Orient méditerranéen, celle d’Eschine, rival malheureux de Démosthène, fondée. La rhétorique entre alors dans le cursus scolaire de toutes les élites du monde grec. La conquête romaine étend ce système à l’ensemble de l’empire. Il se maintient dans toute l’histoire de l’Empire romain (en latin en Occident) et se prolonge sous l’Empire byzantin. Des nombreux traités théoriques composés pendant la période hellénistique auxquels se réfèrent les ouvrages ultérieurs grecs et les auteurs latins que sont l’anonyme de La Rhétorique à Herennius, Cicéron et Quintilien, il ne nous reste malheureusement que le traité sur le style d’un certain DémétriosPublié par P. Chiron, Belles Lettres, 1993., ceux de Denys d'Halicarnasse et des fragments d’Hermagoras de Temnos (et de quelques autres, très réduits). En revanche, nous avons conservé beaucoup d’ouvrages de la période impériale et de l’Antiquité tardive – voir plus loin.
La rhétorique des philosophes Spécialité de ses adversaires et rivaux, les Sophistes, la rhétorique est l’objet de violentes attaques de la part de Platon. Tout en n’excluant pas la possibilité d’une « bonne » rhétorique, mais qui ne peut être pratiquée que par les philosophes (de même que le « bon roi » doit être d’abord un philosophe), il estime qu’elle est au mieux inutile (le vrai et le juste s’imposent d’eux-mêmes), au pire nuisible (on peut apprendre par elle à défendre le faux et l’injuste). Il met ainsi en scène Socrate face à Gorgias et ses disciples et à l’orateur Lysias, qui servent de repoussoirs.
Pour Aristote, en revanche, il est idéaliste de condamner la rhétorique et de tenter de l’interdire, puisqu’elle existe par elle-même. Il convient donc d’en tenir compte, de trouver le moyen de parer ses méfaits et de la détourner à des fins honorables. Pour cela, il est nécessaire de la connaître (sinon on se trouvera en état d’infériorité), il ne faut surtout pas la laisser entre les sophistes ; enfin, il faut combattre une interprétation trop « artiste » (représentée en particulier par Gorgias) et créer une rhétorique en quelque sorte scientifique. Ces considérations l’amènent à rédiger sa propre Rhétorique, dont l’influence s’est fait sentir plus tard même chez les rhétoriciens non philosophes.
Par la suite, on constate chez certains philosophes une persistance de la condamnation platonicienne, d’autant que, dans le monde hellénistique, les écoles de philosophie et de rhétoriques sont rivales et cherchent à s’enlever mutuellement des élèves. Mais, d’un point de vue général, l’attitude de la philosophie évolue vers une position plus conciliante, dont l’Académie elle-même (l’école fondée par Platon) donne l’exemple. On débat sur l’utilité de la rhétorique et sur la dose de rhétorique admissible pour un philosophe. De plus, pour attirer des disciples, les écoles sont amenées à adopter des formes rhétoriques : le protreptique, qui incite à la philosophie, la diatribe, la défense d’une thèse.
Les Stoïciens s’intéressent particulièrement à la rhétorique, dont ils font un auxiliaire nécessaire pour mettre les hommes sur la voie qui conduit au bien. Elle doit être, selon eux, une initiation à la dialectique, par laquelle, une fois entré en philosophie, on s’élèvera vers la sagesse. Ils l’analysent en outre au sein du mouvement qui les conduit à produire des séries de traités portant sur diverses techniques (grammaire, musique…). De leur côté, les Épicuriens condamnent la rhétorique en tant que non naturelle. Elle ne consiste, selon eux, qu’en trucs d’avocats et ruses grossières. En revanche, ils reconnaissent l’existence d’une rhétorique purement épidictique, c’est-à-dire vouée aux discours d’apparat : hors toute considération d’efficacité, elle est un savoir permettant de produire des objets esthétiques, sur le même plan que la musique ou les arts plastiques.
Les vues des philosophes ont une certaine incidence sur la réflexion des rhétoriciens, car la frontière entre philosophie et rhétorique n’est pas étanche. Au fur et à mesure de l’avance du temps, l’une et l’autre tendent à se réconcilier.
La rhétorique des professeurs L'enseignement de la rhétorique semble désormais viser une formation de professionnels paraissant devant les tribunaux ou dans des activités politiques (assemblées, démarches auprès des autorités…), qui donne lieu à une intense production dans deux directions: les traités destinés aux orateurs et les manuels scolaires à l’usage des enseignants.
Historiquement, nombre de théoriciens (Tiberios, Caecilius de Calé Acté, Alexandre fils de Nouménios, Kelsos, Harpocration, Nicoclès…), dont les œuvres sont perdues, ne nous sont connus que par les ouvrages de professeurs qui les citent.
Les traités se spécialisent : au lieu d’aborder la rhétorique comme un tout, comme la Rhétorique à Alexandre et Aristote, ils se centrent tantôt sur l’invention (Heuresis), c’est-à-dire l’argumentation, tantôt sur les genres de discours, tantôt (plus rarement) sur la composition (taxis ou suntaxis), tantôt sur le style (lexis). Des compilateurs recueillent ces traités, sans préciser le nom des auteurs, et construisent ainsi des cours complets de rhétoriqueMichel Patillon a entrepris de publier, avec traduction française, l’un d’eux, sous le titre de Corpus rhetoricum, aux Belles Lettres. Il existe aussi des manuels d’exercices, avec description et modèles, les Progymnasmata et les recueils de sujets de déclamations. La période impériale est aussi l’époque où s’élabore la théorie des figures, c’est-à-dire le recensement (ce que Roland Barthes a un jour qualifié de « rage taxinomique ») des figures de style (métaphore, métonymie, hyperbole, synecdoque, hypotypose, litote, etc.). Mais cette théorie des figures reste tout à fait secondaire dans la rhétorique grecque, tandis qu’adaptée et adoptée par les auteurs latins, en particulier Quintilien, elle devait avoir un bel avenir en Occident (et avoir une responsabilité dans le discrédit de la rhétorique à partir du ).
Principales œuvres conservées Aelius Théon, début du ap. J.-C., décrit la série de progymnasmata (exercices préparatoires) sur lesquels on fait travailler les élèves, sur des types de discours bien délimités avant de les entraîner à la déclamation : la fable, le récit, la chrie (sorte de dissertation à partir d’une citation), l’ekphrasis (représentation d’une personne, d’un objet ou d’une scène), l’éthopée (discours fictif prêté à un personnage réel ou imaginaire ou à un type social ou caractérologique), l’éloge, le blâme, la proposition de loi… Longin (ou Pseudo-Longin), Traité du Sublime, sur le style élevé, ap. J.-C. Hermogène<ref>Cet Hermogène n’est pas le prodige légendaire contemporain connu sous le nom d’Hermogène de Tarse. Voir M. Patillon, Corpus rhetoricum, t. 2.</ref>, auteur de deux traités, Les états de causes et Les catégories du style au Dans le premier, il reprend une théorie héritée d’Hermagoras concernant l’invention. Il y décrit une sorte d’algorithme avant la lettre qui permet à l’orateur de trouver les positions les plus favorables pour défendre (ou attaquer) une cause, et explique pour chacune quels sont les moyens à mettre en œuvre. Pseudo-Aelius Aristide, Art du discours politique (« politique » signifie « qui concerne la vie publique », dans les tribunaux et aux assemblées), Le discours simple, ou s ap. J.-C. Ces traités, prêtés à l’orateur du Aelius Aristide ne sont pas de lui, mais de plusieurs auteurs anonymes. Apsinès, Art rhétorique et Problèmes à faux-semblants, début du . Le premier traité concerne la composition (exorde, narration, réfutation, etc.), l’autre la manière de faire entendre une chose tout en ayant l’air de traiter d’une autre. Anonyme de Séguier ou Art du discours politique, du , mais avec des réaménagements ultérieurs. Il s’agit d’un ouvrage de professeur, qui fait le point sur les diverses théories existantes. Ménandre le rhéteur, : sous ce nom, on a réuni deux traités d’auteurs différents portant sur les diverses sortes de discours d’éloge. Pseudo-Hermogène, Peri Heureseôs (« Sur l’invention »), . Pseudo-Hermogène (un autre auteur que le précédent), Progymnasmata, . Aphthonios, Progymnasmata, fin du . Sopatros d'Apamée, Diairesis zêtêmatôn, étude de sujets de déclamations, . Zonaios, Traité des figures, . Nicolas le sophiste ou de Myra, Progymnasmata, .