vignette|droite|Départ des Bourguignons vers le Hunnenland, , vers 1450. vignette|droite| Première rencontre de Siegfried avec Kriemhild au Koenigsburg, , vers 1450. La Chanson des Nibelungen () est une épopée médiévale en moyen haut allemand composée au . La Chanson des Nibelungen est la version originale germanique d'une légende également attestée en Scandinavie par des contes danois ou islandais. Redécouverte en Allemagne au , elle y a été considérée durant deux siècles comme une épopée nationale décrivant la construction du pays.
Elle raconte les exploits de Siegfried, prince détenteur du trésor des Nibelungen, pour aider le roi burgonde Gunther à conquérir la main de Brunehilde, puis son mariage avec Kriemhild, la sœur de Gunther. Son assassinat par Hagen initie une longue vengeance menée par Kriemhild et dont l'issue est le massacre des Burgondes sur les rives du Danube.
Inspiration Origines et Moyen Âge « Les peuplades germaniques, mêlées aux Celtes, fixées vers le entre le Rhin et la Vistule, la Baltique et le Danube, ne nous ont rien transmis des chants guerriers ou cérémoniels, des hymnes religieux ou héroïques dont les historiens latins ont attesté l'existence. Le plus ancien texte de langue germanique n'est pas en allemand et n'est qu'une traduction : c'est la Bible gotique de l'évêque arien Wulfila dont il subsiste d'importants fragments. Mais les Gots, dispersés à travers l'Europe, ont disparu de bonne heure, absorbés dans les populations conquises, perdant jusqu'à leur nom et à leur langue.
Certains héros de l'épopée ultérieure, Gunther, Attila, Théodoric, Ermanaric ont vécu du au , et l'on a pu se demander si leur geste épique ne s'était pas formée dès lors. Cela semble peu probable : il n'y a guère de commun que ces noms entre les récits des chroniqueurs et l'épopée du . Si l'épisode de Hildebrand a pu être noté vers 800, ce n'est qu'à la fin du et au début du que l'on voit apparaître, en Islande et en Norvège, des sagas qui célèbrent Attila et Gunther et associent leur histoire à celle d'un héros légendaire, Sigfrid ou Sigurd. »Geneviève Bianquis, Histoire de la Littérature allemande, Paris, Armand Collin, 1936, p. 10
Geneviève Bianquis Le fondement de la Chanson des Nibelungen, et plus généralement de la légende des Nibelungen, a été et à être l'objet d'un débat entre deux écoles de philologie, l'une réduisant la légende à un mythe, l'autre lui accordant une authenticité et une origine historiquesJean Markale, Siegfried ou l'or du Rhin, 2003, p. 24.
Eugène Beauvois, au , est de ceux qui acceptent comme source historique véritable le contenu de la légende des Nibelungen, telle qu'elle est transmise dans l'Edda de SnorriAu sujet de la version eddaïque de la Légende des Nibelungen: « Nous la prenons donc pour base et nous considérons pour historiques les détails qu'elle contient sur les Völsungs et les Niflungs; nous n'en rejetons aucun, à moins qu'il n'y ait des raisons particulières de les regarder comme erronés; en un mot, nous ne récusons l'autorité de légende primitive, que lorsqu'elle est en désaccord avec elle-même ou avec des documents plus authentiques; à notre avis, la plupart des événements non surnaturels se sont passés comme elle le dit, à l'époque qu'elle fixe et dans les pays où elle place la scène ». Eugène Beauvois, Histoire légendaire des Francs et des Burgondes aux , Paris, Agence générale de librairie, 1867, p. vi. Ses thèses ont été sévèrement critiquées par Karl Bartsch, pour qui les rapprochements historiques sont fondés sur une méthode suspecteKarl Bartsch, in Revue critique d'histoire et de littérature, Paris, 1868, Art.7 p. 18-23. Pour Geneviève Bianquis également, le Nibelungenlied est l'assemblage d'éléments mythiques scandinaves et de données historiques vaguesGeneviève Bianquis, Histoire de la Littérature allemande, Paris, Armand Collin, 1936, p. 16.
Si les philologues s'accordent sur l'existence de références historiques, ils hésitent à savoir si ce matériau a servi à façonner la chanson, ou si elles présentent quelque cohérence dans leur assemblage. La question peut ainsi être résumée, comme le fait Régis Boyer :
Les motifs mythologiques Le contenu de la Chanson des Nibelungen, en substance, nous a été transmis par bien d'autres sources, certaines islandaises telles la Völsunga saga et les Eddas, d'autres danoises et scandinaves en général. La Chanson des Nibelungen est, elle, la plus ancienne attestation de la légende en langue allemandeAuteur inconnu (trad. Danielle Buschinger, Jean-Marc Pastré) La Chanson des Nibelungen, La Plainte, Gallimard, Paris, 2001, p. 13.
Toutefois, les éléments merveilleux, notamment les divinités, sont absents de la version de la Chanson des Nibelungen au point qu'elle ne contient presque plus d'événements tout à fait surnaturels. Elle est la compilation des poésies notamment scandinaves et leur succède véritablementAlbert Réville, L'Epopée des Nibelungen, Etude sur son caractère et ses origines, in Revue des deux mondes, 1866, pp. 897-898.
Les motifs d'origine romaine Il a été suggéré qu'Ovide pourrait être la principale source d'inspiration du Nibelungenlied. La rivalité entre Niobé et Léto (VI) s'apparenterait à la dispute des reines (XIV), l'histoire de Térée, Philomèle et Procné (VI) à la vengeance de Kriemhild, Atalante (X) à Brünhild et enfin les héros Cycnos et Cénée (XII) à Siegfried Lambertus Okken, entretien avec Jens Haustein, "Der Helden Buch. Zur Erforschung deutscher Dietrichepik im 18. und frühen 19. Jahrhundert", Tübingen 1989, in ABäG 30 (1990), pp. 186-187.. Cette thèse n'est pas acceptable selon Norbert Voorwinden qui, toutefois, l'étudie, car elle présente un intérêt pour l'histoire de la réception du Nibelungenlied au , dans la mesure où son public connaissait sans doute les écrits d'Ovide Norbert Voorwinden, "Quid cantus rusticorum cum Ovidio?", in Das Nibelungenlied, Faculté de Lettres de Porto, 27 octobre 2000 .
Le motif de l'or maudit
thumb|Le soleil Pour Albert Réville, l'idée générale de la chanson, qui est présente dans toutes les versions de la légende et que l'on retrouverait aujourd'hui encore chez les peuples celtes, est que la possession d'un grand trésor est toujours porteuse de malheurAlbert Réville, L’Épopée des Nibelungen, Etude sur son caractère et ses origines, in Revue des deux mondes, 1866, p. 904. En effet, dans les mythes, l'or a un sens ambivalent. S'il est le métal noble des rois, il symbolise également la séduction et la corruption, notamment lorsqu'il est détenu par la femme. C'est le cas dans la Völuspá scandinave, où la magicienne Gullveig (Ivresse de l'or) vient troubler les Ases et déclencher la première guerreBernard Sergent, « L’Or et la mauvaise femme ». In: L'Homme, 1990, tome 30 n°113. pp. 13-17..
Pour Jean-Paul Allard, l'or du Rhin, en accord avec les représentations du paganisme germanique ancien, est avant tout le symbole de la souveraineté magique et sacrée qui caractérise la royautéJean-Paul Allard, « De l'or des Scythes à l'or du Rhin », Études indo-européennes, 1999, pp. 67-118. Un interdit pèse dans la mythologie des anciens Germains sur l'or conçu comme moyen et véhicule d'une richesse matérielle et marchande. L'or, symbole du pouvoir, ne devait en aucun cas être dépensé pour pourvoir à des besoins d'ordre matériel. Convoité, dérobé et dissimulé par Hagen dans l'intérêt exclusif de son roi Gunther, il conserve le caractère d'un motif traditionnel imaginé quelques siècles auparavant.
Il s'agit là d'un motif indo-européen. Dans ces mythologies, l'or est plus particulièrement associé à l'eau, il est en effet issu des paillettes transportées par les rivières. L'or a pour destinée tragique d'être dérobé à un génie des eaux, tel l'anneau d'or d'Andvari dans la légende scandinave, de quitter son séjour premier pour devenir porteur d'une fatalité néfaste avant d'être restitué aux eaux dans lesquelles il reposait Claude Lecouteux, « Der Nibelungenhort : Überlegungen zum mythischen Hintergrund », Euphorion, 87, 1993, p. 172-186. L'or selon le formulaire traditionnel indo-européen est le « feu des eaux ». Pourvu d'une double signification comme symbole de souveraineté et enjeu d'un drame cosmique, la « flamme de la source » provoque une suite d'affrontements tragiques jusqu'au moment où il est rendu à l'élément dont il est issuJean Haudry, Le feu des eaux, in :Nomina rerum. Hommage à Jacqueline Manessy-Guitton. L.A.M.A., Centre de recherches comparatives sur les langues de la Méditerranée ancienne. 13, 1994 pp.259-271.
Pourtant, dans le Nibelungenlied, ce thème s'affaiblit pour laisser place à celui de la fidélité : d'une épouse à son époux, d'un vassal à son suzerain, des hommes envers leur devoir. Cette importance donnée à la promesse, au lien d'homme à homme, est révélatrice d'une société déjà organisée par le droit féodalAlbert Réville, L'Epopée des Nibelungen, Étude sur son caractère et ses origines, in Revue des deux mondes, 1866, p. 905.
Les éléments historiques
vignette|gauche|Attila, représenté par Hartmann Schedel. Le Nibelungenlied fait sans ambiguïté référence à des personnages historiques qui ont joué un rôle durant les migrations des peuples germaniques.
Les Burgondes au Les Burgondes sont un peuple germain venu de la mer Baltique et installé en 413 sur la rive gauche du Rhin comme « fédéré », lié par un fœdus qui en fait un allié militaire de l'Empire romain. Le territoire dévolu aux Burgondes s'étend alors de Mayence à Strasbourg sur la rive gauche du Rhin, avec Worms comme capitale. Les Burgondes doivent garder la frontière rhénane et reconnaissent la suprématie de l'EmpireDominique-François-Louis Roget, Questions bourguignonnes, Dijon, 1846, ..
En 436 ou 437, Gondicaire, voulant élargir les frontières de ses domaines, envahit avec ses Burgondes la province de Première Belgique. Le patrice Flavius Aetius, dont les troupes comportent des mercenaires hunniques, inflige aux Burgondes une grave défaite qui anéantit presque totalement leur armée ; Gondicaire y perd la vieDominique-François-Louis Roget, Questions bourguignonnes, Dijon, 1846, ..
En 443, les Burgondes survivants, sous la direction de Gondioc, fils de Gondicaire, sont déportés en Sapaudie (région située vers le Jura) avec pour mission de stopper les AlamansAuteur inconnu (trad. Danielle Buschinger, Jean-Marc Pastré) La Chanson des Nibelungen, La Plainte, Gallimard, Paris, 2001, .. Les Burgondes se joignent en 451 aux armées impériales afin de combattre AttilaBruno Dumézil, Le bon temps des rois mérovingiens, dans L'Histoire, , ..
On constate que la liste des rois burgondes présente des similitudes nettes avec les noms apparaissant dans la Chanson des Nibelungen. En particulier, le code burgonde appelé « loi Gombette » cite le nom des ascendants de Gondebaud, roi à la fin du et au début du Albert Réville, L'Epopée des Nibelungen, Etude sur son caractère et ses origines, dans Revue des deux mondes, 1866, . : + Correspondance entre personnages historiques et de légendes Loi GombetteGibicaGislehaireGonthaire NibelungenliedGibichGiselherGunther
Autres éléments historiques D'autres évènements historiques intéressants pour la Chanson sont : le personnage d'Attila, mort le jour de ses noces avec la princesse burgonde Ildico en 453UNESCO Registre de la mémoire du monde, La Chanson des Nibelungen, Réf. . ; le conflit entre les reines mérovingiennes Brunehaut et Frédégonde, qui inspire la rivalité entre Kriemhild et Brunhild ; Siegfried serait inspiré par Sigebert, époux de Brunehaut, assassiné en 575 à l'instigation de sa belle-sœur Frédégonde, mais aussi par Arminius, chef de la tribu des ChérusquesJens Lubbadeh, Pour en finir avec les préjugés sur la Chanson des Nibelungen, Le Courrier de l'UNESCO, 2009, ..