vignette|upright=1.25|Un exemple d'un des premiers actes produits sur papier timbré à Quimperlé (, inventaire après décès rédigé par la juridiction de l'abbaye Sainte-Croix de Quimperlé)
La révolte du Papier timbré est une révolte antifiscale d’Ancien Régime qu'a connue l’Ouest de la France, sous le règne de (d’ à ), à la suite d'une hausse des taxes, dont celle sur le papier timbré, requis pour les actes authentiques.
La révolte eut plus d’ampleur en Basse-Bretagne, en se nourrissant d'une hostilité aux seigneurs, sous le nom spécifique de révolte des Bonnets rouges, car des insurgés portaient des bonnets bleus ou rouges selon la région : ainsi, dans le Centre-Ouest de la Bretagne et notamment dans le Poher où la révolte fut plus violente, le bonnet porté par les insurgés était de couleur rouge, tandis qu'il était bleu dans le pays Bigouden. On l'appelle également révolte des Torreben (« casse-lui la tête »Yvon Garlan et Claude Nyères, Les Révoltes bretonnes. Rébellions urbaines et rurales au , : « le mot breton torr e benn signifie « casse-lui la tête » ; on se servait pour cela du bâton à grosse tête appelé penn bazh » traduit par « Casse-tête » ; mais , il donne une autre traduction avec « c'est-à-dire sous peine d'avoir la tête cassée »Traduction reprise également par . ou des « Casse-Têtes »Joël Cornette, Jean-Noël Jeanneney, « Les bonnets rouges, fidélité ou usurpation ? », Concordance des temps, , 25 janvier 2014.), un cri de guerre qui sert aussi de signature dans un des codes paysans.
Contexte Guerre de Hollande
déclare la guerre aux Provinces-Unies en 1672. Mais, contrairement à la guerre de Dévolution, après une progression rapide, l’armée française est stoppée par les inondations volontaires des Hollandais, et la guerre s’éternise. La flotte hollandaise menace les côtes françaises, et notamment la Bretagne, en croisant sur ses côtes en avril-mai (après une descente sur Belle-Île en 1673 et une autre sur Groix en 1674), ce qui gêne le commerce breton.
Création des fermes du tabac et du papier timbré Pour financer la guerre, de nouveaux impôts sont levés. D’abord la ferme du papier timbré, une taxe sur le papier timbré, en , papier rendu obligatoire pour tous les actes susceptibles d’être utilisés en justice (dont les testaments, contrats de vente et accessoirement, les registres d’état civil), ce qui augmente le prix des actes pour les particuliers, tout en risquant de diminuer le nombre de recours aux praticiens du droit, d’où un mécontentement général. Le , la vente de tabac est réservée au roi, qui prélève une taxe et en afferme la vente : c'est la ferme du tabac. Les personnes autorisées à revendre le tabac (fermiers et commis) rachètent les stocks des commerçants qui en vendaient auparavant. La réorganisation des circuits de vente entraîne une perturbation de la distribution de tabac à fumer et à chiquer qui contribue encore au mécontentement.
À la même période, une nouvelle taxe frappe tous les objets en étain (même achetés de longue date), ce qui mécontente les paysans aisés, ainsi que les cabaretiers qui répercutent la taxe sur les prix des consommations. Enfin, une autre taxe, touchant moins de monde, oblige les roturiers possédant un fief noble à verser une taxe tous les vingt ans (une année de revenu du fief). C'est aussi cette année qu'est créée la ferme d'Occident, qui remplace la Compagnie française des Indes occidentales.
Situation en Bretagne Ces nouveaux impôts et ces menaces s’ajoutent à une situation économique difficile en Bretagne. La province est alors très peuplée (environ 10 % de la population du royaume), et épargnée par les disettes et les épidémies depuis les années 1640Alain Croix. La Bretagne aux . La vie, la mort, la foi., Paris, Maloine, 1981, . Dans les années 1660-1670, elle entre dans une phase de difficultés économiques, consécutives aux premiers effets de la politique de guerre économique de , de l'augmentation sensible et simultanée des impôts, et de faiblesses structurellesAlain Croix, « Bonnets rouges », dans Dictionnaire du patrimoine breton (sous la direction d'Alain Croix et Jean-Yves Veillard), Éditions Apogée, 2000, : par exemple, diminution des deux tiers du commerce du vin et des toiles d’après le duc de Chaulnes, Charles d'Albert d'Ailly (surnommé an hoc'h lart : le gros cochon, en breton Istoér Breih pe hanes ar Vretoned ()), gouverneur de BretagneDepping, Correspondance administrative sous le règne de . Paris, 180, tome 1, , les revenus issus de la terre (fermages) diminuent eux aussi d’un tiers, entraînant une déflation généralisée, excepté des officesYvon Garlan et Claude Nières, Les Révoltes bretonnes de 1675, Éditions sociales, Paris, 1975, .
Le système du domaine congéable, qui régit les rapports d'une partie des paysans cultivant la terre et possesseurs, est mis en cause par certains : archaïque, il décourage les investissements et les améliorations des méthodes de culture, aussi bien de la part des paysans que des seigneurs. Ceux-ci, en revanche, devant la baisse de leurs revenus depuis 1670, exigent de façon plus pointilleuse leurs autres droits (voir réaction seigneuriale). Ainsi, en 1668, le paiement des servis est refusé dans la région de Carhaix, à Penfrat en Saint-Hernin. Le rôle du système foncier et fiscal est contesté par Jean Meyer : la superposition de la carte de la révolte avec les régions de domaine congéable est « douteuse ». On peut en effet remarquer que des paroisses hors domaine congéable se soulèvent, alors que d'autres, qui en font partie, ne se soulèvent pas. La suppression du système n'est pas abordée dans les codes qui nous sont parvenus.
La révolte est très souvent menée par des femmes. À cette époque, la législation royale est de plus en plus draconienne à l'encontre des femmes, tous leurs droits sont diminués, aussi bien leurs droits économiques que civils (elles ne peuvent plus choisir leur époux par exemple). Ceci heurte dans un pays où la femme occupe traditionnellement une place très importante, et on en trouve mention dans les codes paysans. Enfin, la Bretagne est un pays d'états, où l’impôt sur le sel, la gabelle, n'existe pas, et où les nouveaux impôts doivent être acceptés par les États depuis l’acte d'Union de la Bretagne à la France. En 1673, les États avaient, outre un don gratuit de de livres, acheté la suppression de la Chambre des domaines (qui privaient certains nobles de droit de justice) pour la même somme et racheté les édits royaux instituant les nouveaux impôts, plus diverses autres dépenses en faveur du pouvoir royal qui s'élèvent à la somme exorbitante de de livres. Un an après, les mêmes édits sont rétablis, sans consultation des ÉtatsHistoire de la Bretagne et des pays celtiques, Skol Vreizh, , .. Et c'est par le Parlement de Bretagne que fait enregistrer la taxe sur le papier timbré en , et la taxe sur le tabac en , au mépris des « libertés bretonnes » (c'est ainsi que les Bretons de l'époque appelaient leurs privilèges en vertu du traité d'union de la Bretagne à la FranceVoir , et textes des codes paysans.). Les nouvelles taxes touchent plus les paysans et le petit peuple des villes que les privilégiésCollectif, Histoire de la Bretagne et des pays celtiques, Skol Vreizh, , ., et font craindre une introduction de la gabelle. Tout cela crée un large front de mécontentement contre la brutalité inédite de l'État royal.
Déroulement Émeutes urbaines vignette|Jean-Bernard Chalette : Allégorie de la révolte du Papier timbré (musée des Beaux-Arts de Rennes) Le soulèvement débute à Bordeaux : du 26 au , la ville est aux mains des émeutiers. Les garnisons sont insuffisantes. Cela empêche César d’Albret, gouverneur de la ville, de rétablir l’ordre. Les bourgeois refusent la levée des milices. À partir du 29, les paysans des environs arrivent à Bordeaux pour prêter main-forte aux émeutiers. Le parlement de Bordeaux rend un arrêt de suspension des nouvelles taxes sous la pression populaire. La nouvelle atteint Rennes et Nantes, qui se soulèvent début avril ; d’autres villes du sud-ouest se soulèvent également pour les mêmes raisons (émeutes à Bergerac les 3 et Charles Durand. La révolte du papier timbré advenue à Bergerac en 1675, paru dans Bulletin de la société historique et archéologique du Périgord, (1894), , etc.). Le , le roi fait une déclaration d’amnistie pour les émeutes de Bordeaux, son gouverneur n’ayant pas les moyens de reprendre la ville en main.
En Bretagne, les émeutes urbaines réellement spontanées se limitent aux deux grandes villes, Rennes et Nantes. Le schéma y est le même : les bureaux de papier timbré ou de marque de la vaisselle en étain sont pillés, des affrontements ont lieu au cri de « Vive le roi sans la gabelle ! ». Un premier soulèvement a lieu à Rennes le , mais le calme est vite ramené par le procureur général du roi au Parlement. Une nouvelle émeute a lieu le (au moins dix morts), qui se propage le lendemain à Saint-Malo, où les troubles sont « légers » d'après Auguste Dupouy, ce qu'il explique par le fait que « les terre-neuvas étaient partis ou en partance », puis le 23 à Nantes, et à nouveau le à Rennes et Nantes. D'autres villes s'agitent : Guingamp, Fougères, Dinan, Morlaix Istoér Breih pe hanes ar Vretoned ().
Soulèvement dans l’Ouest de la Bretagne L’exemple des villes est suivi, à partir du , par les campagnes de Basse-Bretagne : la révolte connaît plusieurs foyers, de la baie de Douarnenez à Rosporden, Briec et Châteaulin. Les 3 et , la révolte atteint les environs de Daoulas et Landerneau, le 6 elle est aux alentours de Carhaix, le 12 de Brasparts à Callac et Langonnet Henri Guiriec, La Région de l'Ellé − Bas et « Haut Ellé », , et une dernière vague se produit les 27 et 28 aux alentours du Faouët, à Lanvénégen par exemple, à l'occasion du pardon de Saint-Urlo. Les villes ne participent pas, mais sont attaquées : Pontivy est prise le 21 , mais délivrée le ; le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, est obligé de se réfugier à Port-Louis.
Le , un groupe de paroissiens se soulève dans l'église Saint-Tugdual de Combrit et moleste le seigneur du Cosquer. Peu après, les habitants de quatorze paroisses du Pays Bigouden commencent à détruire tous les actes consignant les privilèges seigneuriaux. Le Code paysan, établi le , probablement en la chapelle Notre-Dame de Tréminou en Plomeur, trouve son origine dans leurs revendications. Les paysans se révoltent lorsque se répand le bruit que la gabelle va être introduite dans la province. La jacquerie éclate au milieu de la zone du domaine congéable, précisément là où ce régime est le plus dur. Le duc de Chaulnes reconnaît que « les seigneurs chargent beaucoup [les paysans] ». Les châteaux sont assiégés et pillés, ainsi que les bureaux du papier timbré ou des devoirs (taxe sur les boissons), des nobles attaqués et tués.