Ida Bell Wells-Barnett, plus connue sous le nom Ida B. Wells, est une journaliste afro-américaine, rédactrice en chef et propriétaire d'un journal avec son mari. Elle est née le à Holly Springs, dans le Mississippi, et morte le à Chicago, dans l'Illinois. C'est l'une des cheffes de file des débuts du mouvement des droits civiques. Connue pour documenter l'ampleur du lynchage des Noirs aux États-Unis, elle est également impliquée dans le mouvement pour le droit de vote des femmes et la reconnaissance des droits des Afro-Américains face aux lois Jim Crow.
Née esclave puis affranchie, Ida B. Wells suit des études puis prend en charge l'éducation de ses frères et sœurs lorsque leurs parents meurent brutalement en 1878. Comme enseignante dans une école primaire en milieu rural, elle constate le peu de moyens consacrés à l'éducation des personnes noires et le dénonce pour la première fois dans la presse.
Installée à Memphis, elle est confrontée à la ségrégation raciale autorisée par les lois Jim Crow. En 1884, elle assigne en justice la Chesapeake and Ohio Railway pour ségrégation et devient journaliste pour la dénoncer, sous le nom de plume Iola. En 1889, elle devient copropriétaire et directrice de publication du Memphis Free Speech.
En 1892, révoltée par les lynchages de l'épicerie populaire, elle s'engage dans le journalisme d'investigation et publie deux longs opuscules statistiquement documentés : (1892) et (1894). Elle participe au boycott de l'exposition universelle de 1893 et elle contribue à la fondation de nombreuses organisations militantes, dont la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP).
Entre 1893 et 1895, elle parcourt les États-Unis et le Royaume-Uni pour décrire les atrocités du lynchage. Elle milite activement pour le droit de vote des femmes en créant notamment l'Alpha Suffrage Club, le premier club féminin afro-américain (1913), le et le . À travers ces différents clubs, Ida B. Wells cherche le resserrement des relations entre Noirs et Blancs. Elle est choisie par l'Alpha Suffrage Club comme déléguée pour le défilé pour le suffrage féminin de 1913 à Washington. Elle doit défiler avec la National American Woman Suffrage Association mais elle refuse de se placer avec les déléguées noires à l'arrière du cortège et défile avec la délégation blanche de l'Illinois, en tête de la manifestation.
Elle lutte contre la ségrégation raciale dans les écoles publiques. De 1910 à 1920, Ida Wells-Barnett crée et gère avec Ferdinand Lee Barnett, son mari, la Chicago Negro Fellowship League pour aider les Noirs pauvres arrivant des États du Sud.
De 1913 à 1916, elle est la première femme noire agent de probation au tribunal municipal de Chicago. En 1930, elle est l'une des premières candidates noires à se présenter à l'élection au Sénat de l'Illinois, mais elle est battue. Outre ce parcours militant, elle élève six enfants dont deux portent le prénom de militants anti-lynchages.
Un espace de réflexion lui est consacré au sein du National Memorial for Peace and Justice inauguré en 2018 en mémoire de l'héritage des esclaves noirs, des populations terrorisées par les lynchages et des Afro-Américains humiliés par la ségrégation raciale. Outre les inscriptions dans plusieurs Hall of Fame, Ida B. Wells reçoit à titre posthume en 2020 une citation spéciale du prix Pulitzer.
Biographie Jeunesse et formation Ida Bell Wells naît le à Holly Springs, dans le Mississippi, en condition d'esclavage pendant la guerre de Sécession. Elle est l'aînée de huit enfants. Sa mère, Elisabeth Bell, est vendue à plusieurs maîtres avant d'être achetée par l'architecte Spires Boling comme cuisinière. Là, elle se marie avec James Wells, né d'un maître blanc et d'une esclave, qui est placé chez Spires Boling pour apprendre le métier de charpentier. La famille Wells vit à Bolling–Gatewood House., avant d'être affranchie, en 1863, grâce à la Proclamation d'émancipation du président des États-Unis Abraham Lincoln qui abolit l'esclavage sur l'ensemble du territoire des États-Unis..
Après la guerre de Sécession, charpentier et maçon de formation, James Wells s'investit dans la politique et l’éducation. Il siège au premier conseil d’administration du Rust College le premier établissement supérieur pour affranchis. Ses parents lui ayant inculqué l'importance de l'instruction, Ida s'inscrit au Rust College, puis à l'université Fisk, un lycée noir de Nashville en 1884.
En 1878, une épidémie de fièvre jaune emporte ses deux parents et son petit frère.. Elle reste seule pour élever ses frères et sa sœur et devient enseignante d’école primaire en milieu rural pour assurer les besoins de sa famille. Là, elle constate que les moyens consacrés à l'éducation des Noirs sont très limités. Elle accuse dans le le Conseil de l'éducation de Memphis de sous-financer les écoles afro-américaines, ce qui provoque son licenciement. En 1882-1883, elle s'installe avec trois de ses frères à Memphis chez sa tante, près d'autres membres de sa famille. Pour rejoindre son travail, elle doit prendre le train dans lequel la compagnie ferroviaire pratique la ségrégation.
Carrière Procès contre la Profitant de l'arrêt Hall v. DeCuir de 1877 (détaillé dans le mouvement américain des droits civiques)., la Cour suprême se prononce contre le de 1875 qui garantit l'égalité civique ; la ségrégation est maintenue, notamment en vertu des lois Jim Crow.. Celles-ci imposent la ségrégation dans les transports en commun (bateaux, trains, diligences), l'ensemble des espaces et des services publics comme les écoles, les restaurants, les toilettes, les hôpitaux, les églises, les bibliothèques, les manuels scolaires, les salles d'attente, les salles de spectacles, les logements, les prisons, les pompes funèbres, les cimetières : un peu partout dans le Sud fleurissent des panneaux .. Plusieurs compagnies ferroviaires du Sud maintiennent ainsi la ségrégation raciale de leurs passagers. vignette|L'église baptiste de Beale Street qui héberge le journal créé par Ida B. Wells, le Memphis Free Speech.|alt=Photo en couleur de l'église baptiste de Beale Street.
L'événement qui conduit Ida B. Wells à mener une existence publique se produit le sur une ligne de chemin de fer de la Chesapeake and Ohio Railway. Ce jour-là, le contrôleur du train lui ordonne d’abandonner sa place dans le compartiment non fumeur pour s’installer dans un de ceux qui sont réservés aux fumeurs, là où sont confinés les passagers afro-américains. Ida Wells proteste et refuse de quitter son siège, mordant au passage le contrôleur qui tente de la déloger. De retour à Memphis, sa ville de résidence, elle engage immédiatement une procédure judiciaire contre la compagnie ferroviaire. En ce sens, son refus est antérieur à ceux, plus notoires, de Claudette Colvin et surtout de Rosa Parks. À l’issue du procès, la compagnie est condamnée à lui verser . La Cour suprême du Tennessee casse ce premier jugement en 1885, sous prétexte que les deux wagons sont identiques, condamnant Ida Wells à payer les frais de justice. L’épisode, largement relayé dans la presse, lui assure une notoriété locale et lui permet de faire ses premiers pas de journaliste. Immédiatement après l’incident, elle écrit un article pour , un hebdomadaire publié par une église fréquentée majoritairement par la communauté noire. Cette première collaboration avec le journal rencontre un large écho et devient une chronique hebdomadaire qu'Ida Wells signe de son nom de plume Iola. Peu de temps après, elle se voit offrir une rubrique dans un journal local, l’. Elle aborde les sujets qui peuvent intéresser la communauté noire, critique le racisme et sa réputation nationale grandit doucement. En 1889, elle devient copropriétaire et directrice de publication du Memphis Free Speech, un journal antiségrégationniste créé par le révérend Taylor Nightingale (1844–1922), abrité par l'Église baptiste de Beale Street., première église construite pour les Noirs à Memphis...
Campagne anti-lynchage et journalisme d'investigation gauche|vignette|upright|Ida B. Wells-Barnett en 1909.|alt=Portrait photographique d'Ida B. Wells, journaliste et militante anti-lynchage, réalisé en 1909.
Lynchage à The Curve, Memphis
En , dans un contexte de tensions raciales attisées par des terroristes du Ku Klux Klan., une émeute nocturne vise la . Cette épicerie prospère, tenue par des Noirs, est accusée de faire de l'ombre à un commerce similaire, mais tenu par des Blancs. Trois hommes sont blessés par balle et les trois propriétaires du commerce sont emprisonnés. Dans la nuit, la foule prend d’assaut la prison et les tue. Ida Wells, qui connaît bien les trois hommes, est absente cette nuit-là, occupée à vendre des souscriptions pour son journal à Natchez. Apprenant la nouvelle, elle exprime sa colère dans le Memphis Free Speech sous la forme d'un article dans lequel elle presse ses concitoyens noirs de quitter la ville : .. Entre et quittent la ville.
Memphis Free Speech détruit par la foule L'assassinat de ses amis pousse Wells à mener un travail d'investigation sur les lynchages pratiqués à l'encontre des Afro-Américains dans le Sud des États-Unis. Après trois mois de recherches, son premier article sur le sujet conclut que l'accusation de viol, souvent avancée comme justification du lynchage, n'est en réalité qu'un prétexte utilisé pour punir les Noirs surpris à avoir des relations sexuelles consenties avec des Blanches. Elle suggère également que les sudistes blanches sont attirées sexuellement par les Noirs. La réaction à la publication de son article est immédiate : le , alors qu'Ida Wells est à Philadelphie, son journal est détruit et son assistant chassé de la ville.
Effrayée, elle refuse de retourner à Memphis et s'installe à New York, où Timothy Thomas Fortune, du journal The New York Age, accepte de publier ses articles consacrés au lynchage. Elle peut, pendant cette période, mesurer ses qualités d'oratrice lorsqu'on lui demande d'intervenir publiquement dans un meeting contre le lynchage. Elle s'affirme dès lors comme l'une des principales protagonistes de la campagne contre les lynchages.. vignette|upright|Frederick Douglass vers 1879.|alt=Photo en noir et blanc de Frederick_Douglass vers 1879.|gauche
Boycott de l'Exposition universelle de 1893, Chicago Elle organise notamment, en compagnie du vétéran de la lutte contre l'esclavage Frederick Douglass, un boycott de l'exposition universelle de 1893 qui, nulle part, ne mentionne l'histoire des Afro-Américains dans les pavillons officiels. Ida Wells, Frederick Douglass, Irvine Garland Penn et Ferdinand Lee Barnett rédigent à cette occasion un pamphlet qui détaille le parcours des Noirs depuis leur arrivée en Amérique et qui est distribué à l'entrée de l'exposition. : (). Ida Wells confie plus tard à Albion W. Tourgée que du pamphlet ont été distribuées. À l'issue de l'exposition, Wells décide de rester à Chicago et trouve une place dans la rédaction du The Chicago Conservator, le premier journal afro-américain créé dans la ville, ainsi que dans d'autres journaux locaux. Travaux sur les lynchages Ida B. Wells publie deux ouvrages sur les lynchages. Elle étudie les cas de lynchages de , femmes et enfants noirs pendant les dix années qui précèdent les meurtres de Memphis. est un long pamphlet qui reprend et développe un article paru le dans The New York Age est d'une autre nature puisqu'il s'appuie sur un travail de compilation statistique.
(1892) vignette|upright|Couverture de son ouvrage, (1892).|alt=Couverture de l'ouvrage Southern Horrors écrit par Ida B. Wells publié en 1892.