La mission grégorienne est une entreprise missionnaire envoyée par le pape Grégoire le Grand en Grande-Bretagne à la fin du pour convertir les Anglo-Saxons au christianisme. Entre son arrivée sur le sol anglais en 597 et la mort du dernier missionnaire en 653, elle parvient à implanter la religion chrétienne dans le sud de la Grande-Bretagne.
Au cours du , l'ancienne province romaine de Bretagne est progressivement colonisée par des tribus germaniques pratiquant leur propre religion au détriment des autochtones celtes partiellement christianisés. En 596, Grégoire le Grand envoie un groupe de quarante missionnaires pour convertir Æthelberht, le souverain du royaume du Kent, dont la femme, Berthe, est une princesse mérovingienne chrétienne. Au-delà du simple accroissement du nombre de chrétiens, Grégoire cherche probablement à renforcer l'influence de la papauté en Europe.
Les missionnaires, menés par Augustin, débarquent dans le Kent en 597. Æthelberht les autorise à prêcher dans sa capitale de Cantorbéry, et il reçoit le baptême avant 601, date à laquelle le pape envoie une deuxième vague de missionnaires. Plusieurs sièges épiscopaux sont fondés dans les années qui suivent, à Rochester dans le Kent et à Londres dans le royaume voisin d'Essex. Dans l'esprit de Grégoire, Augustin doit devenir un archevêque métropolitain avec autorité sur le clergé celtique, mais ce dernier refuse de se soumettre aux missionnaires romains, qui sont peut-être perçus comme des agents des envahisseurs anglo-saxons par les Bretons.
La mort d'Æthelberht, en 616, est suivie d'un retour en force du paganisme dans le sud. Si Eadbald, le successeur d'Æthelberht, finit par se convertir à son tour, le siège épiscopal de Londres doit être abandonné par son détenteur, le missionnaire Mellitus. Pendant ce temps, la mission progresse dans le nord de l'Angleterre : le mariage du roi Edwin de Northumbrie avec Æthelburg, la fille d'Æthelberht, s'accompagne d'une vague de conversions dans la région, due aux efforts du missionnaire Paulin, qui devient le premier évêque d'York après le baptême d'Edwin, en 627. Cependant, ce dernier meurt au combat en 633 et sa veuve s'enfuit vers le Kent avec Paulin. La conversion de la Northumbrie, dans les décennies qui suivent, est finalement le fait de missionnaires irlandais.
Malgré les revers qu'elle subit, la mission grégorienne est à l'origine de l'établissement du christianisme romain dans le Kent et les régions environnantes. En réintroduisant la culture romaine en Grande-Bretagne, elle contribue également au développement des arts et du droit anglo-saxons. La succession des archevêques de Cantorbéry remonte de manière ininterrompue jusqu'à Augustin, le premier primat d'Angleterre.
Contexte vignette|gauche|160px|alt=Carte de la Grande-Bretagne montrant le Nord de l'Angleterre dominé par les Angles, le Sud-Ouest par les Saxons, et le Kent et l'île de Wight par les Jutes. Les Celtes occupent encore l'Ouest de l'île et l'Écosse.|Les peuples anglo-saxons en Angleterre au début du .
Lorsque les légions romaines quittent la Grande-Bretagne en 410, le christianisme est déjà implanté sur l'île : trois évêques britanniques assistent au concile d'Arles en 314, et un évêque de Gaule y est envoyé en 396 pour s'occuper d'affaires disciplinaires. Elle est également la patrie de l'hérésiarque Pélage. Les preuves matérielles témoignent de la présence croissante des chrétiens au moins jusqu'aux alentours de l'an 360.
Des tribus germaniques païennes s'installent en Grande-Bretagne à partir du , faisant disparaître les structures économiques et religieuses héritées de la période romaine. En occupant le sud de l'île, elles isolent les communautés chrétiennes de l'ouest, et une forme de christianisme particulière, coupée de l'influence de Rome, s'y développe par la suite. Cette église, organisée autour de monastères plutôt que d'évêchés, diverge de la tradition romaine en plusieurs points, notamment le calcul de la date de Pâques et la forme prise par la tonsure des clercs. Bien que le christianisme ne disparaisse pas totalement des régions conquises par les Anglo-Saxons, comme en témoigne la survivance du culte d'Alban et la présence de l'affixe eccles (du latin « église ») dans plusieurs toponymes, les chrétiens de ces régions ne semblent pas avoir cherché à convertir les Anglo-Saxons.
Sources
La mission grégorienne est principalement connue grâce à l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, une chronique achevée en 731 par le moine Bède le Vénérable. Il recueille des informations auprès de nombreuses sources, dont le futur archevêque Nothhelm, qui lui communique des copies de lettres du pape Grégoire le Grand et d'autres documents provenant de Rome. En dépit de son attachement aux sources, Bède n'est pas un historien impartial : il décrit de manière très négative l'Église celtique et la condamne pour sa résistance à l'autorité romaine, un biais qui l'amène peut-être à sous-estimer les efforts de conversion de son clergé. Bède s'inscrit également dans le contexte de son époque et de son royaume d'origine, la Northumbrie, dans sa lecture du déroulement de la mission grégorienne.
Les biographies du pape Grégoire abordent la mission dont il est l'instigateur, en particulier celle rédigée à l'abbaye de Whitby, en Northumbrie, au début du , qui reprend vraisemblablement des traditions orales issues de Cantorbéry ou de Rome. Plus de 850 de ses lettres subsistent également. Des détails supplémentaires peuvent être glanés dans des textes ultérieurs, comme la correspondance de Boniface de Mayence, un missionnaire anglo-saxon du , ou les lettres adressées au pape par les rois anglo-saxons de la même époque, ainsi que dans la Chronique anglo-saxonne, compilée à la fin du .
Origine et préparatifs vignette|redresse|180px|alt=Page manuscrite avec le portrait d'un homme dans la boucle d'une grande lettre H|Cette lettrine historiée du Bède de Saint-Pétersbourg (milieu du ) porte le nom dans l'auréole, mais il s'agit plutôt d'un portrait de Grégoire le Grand. Grégoire le Grand et ses motivations
D'après Bède le Vénérable, le pape Grégoire aurait été inspiré à œuvrer pour la christianisation de leur peuple après avoir vu de jeunes Anglo-Saxons sur le marché aux esclaves de Rome. Bède rapporte un calembour dont il serait l'auteur : en apprenant qu'il avait affaire à des Angles, il se serait exclamé qu'ils étaient plutôt des anges : . Cette anecdote apparaît également dans la Vie de Grégoire rédigée à l'abbaye de Whitby quelques années avant lHistoire ecclésiastique de Bède. Ces deux textes précisent que Grégoire aurait tenté de se rendre en Grande-Bretagne en tant que missionnaire avant son élévation au pontificat.
Les motivations profondes de Grégoire le Grand ont fait l'objet de nombreuses spéculations. Au-delà du simple accroissement du nombre de chrétiens, il pourrait avoir cherché à étendre l'autorité pontificale sur une province supplémentaire. La Grande-Bretagne est alors la dernière province de l'Empire romain dominée par des païens, et il désire peut-être la ramener dans la zone d'influence de Rome. Ses efforts missionnaires ne se limitent pas aux Anglo-Saxons : il encourage les rois et évêques à œuvrer pour la conversion de leurs derniers sujets païens, ainsi qu'à celle des ariens et des juifs.
Considérations pratiques
En 595, le royaume de Kent, dans le sud-est de la Grande-Bretagne, est dirigé par un monarque païen, Æthelberht, dont l'épouse, Berthe, est une princesse mérovingienne chrétienne. L'une des conditions posées à leur mariage était que Berthe puisse continuer à pratiquer sa religion. Avec son chapelain Létard, elle restaure une église romaine à Cantorbéry, peut-être l'église Saint-Martin, mais son mari reste païen et Létard ne semble pas avoir converti beaucoup d'Anglo-Saxons. Néanmoins, la bienveillance d'Æthelberht à l'égard de son épouse constitue sans doute l'une des raisons de l'envoi de la mission dans son royaume en particulier, de même que les liens commerciaux et culturels privilégiés entre le Kent et les royaumes francs. Æthelberht est par ailleurs à cette date le plus puissant des souverains anglo-saxons : Bède affirme qu'il détient l''' sur toute l'Angleterre au sud du Humber.
Pour diriger la mission, Grégoire choisit Augustin, le prieur de l'abbaye Saint-André à Rome. Le pape sollicite l'aide des Mérovingiens pour faciliter le voyage des missionnaires vers l'Angleterre. Les souverains et évêques des royaumes francs sont invités à leur accorder l'hospitalité, mais aussi à leur fournir des interprètes et des prêtres francs en appui. S'assurer le soutien mérovingien constitue par ailleurs un moyen pour Grégoire de s'assurer que la mission sera bien accueillie au Kent dans la mesure où Æthelberht n'a guère de raisons de vouloir se brouiller avec la famille et le peuple de son épouse. De leur côté, les rois francs cherchent à accroître leur influence de l'autre côté de la Manche, en particulier le roi de Neustrie Clotaire II, qui a besoin d'un Kent ami pour surveiller ses arrières contre les autres Mérovingiens.
Arrivée en Angleterre et premières conversions
Premiers succès
vignette|gauche|alt=Miniature représentant un roi dans son château entouré par deux personnages, dont un évêque à droite|Le baptême d'Æthelberht de Kent (miniature d'un manuscrit du Roman de Brut, début du ).
La mission se compose d'une quarantaine de missionnaires, dont certains sont des moines. Peu après leur départ de Rome, ils interrompent leur voyage, effrayés par l'ampleur de leur tâche, et renvoient Augustin auprès du pape pour qu'il les autorise à rentrer. Grégoire refuse cette demande et leur renvoie Augustin avec des lettres pour les encourager à persévérer. C'est peut-être la nouvelle du décès du roi Childebert II, qui était censé apporter son aide aux missionnaires, qui pousse ces derniers à faire une halte. Le retour d'Augustin à Rome aurait alors eu pour but d'informer le pape de la nouvelle situation politique en Francie et de se procurer de nouvelles lettres d'introduction destinées aux successeurs de Childebert, ses jeunes fils Thierry II (roi de Bourgogne) et Thibert II (roi d'Austrasie), ainsi qu'à leur grand-mère Brunehaut qui exerce la régence en leurs noms. Nommé abbé de la mission à cette occasion, Augustin retourne auprès de ses camarades, qui s'étaient vraisemblablement arrêtés dans la vallée du Rhône, avec de nouvelles instructions.
Les missionnaires débarquent dans le Kent en 597. Æthelberht les autorise à prêcher à Cantorbéry, et ils s'installent dans l'église Saint-Martin qui devient le siège de leur évêché. Bien que ni Bède, ni Grégoire n'en donnent la date, le baptême du roi a vraisemblablement lieu en 597. Une tradition médiévale tardive, rapportée par le chroniqueur du Thomas Elmham, indique le , une date acceptable même si elle n'est confirmée par aucune autre source. Des conversions massives se produisent dans l'année qui suit l'arrivée de la mission, ce qui ne serait guère concevable si le roi était resté païen. En 601, Grégoire écrit à Æthelberht et Berthe en faisant clairement référence au baptême du premier. Les raisons de sa décision ne sont pas connues : Bède affirme qu'elles sont strictement religieuses, mais des considérations politiques ont certainement pesé dans la balance.
Peu après son arrivée, Augustin fonde une abbaye dédiée à Pierre et Paul sur des terres offertes par le roi à Cantorbéry. Ce monastère, qui devient par la suite l'abbaye Saint-Augustin, est parfois considéré comme la première fondation bénédictine hors d'Italie, mais il n'existe aucune preuve que sa communauté ait suivi la règle de saint Benoît dès sa création. Bien qu'Augustin et certains missionnaires soient à l'origine des moines, ils semblent avoir vécu à Cantorbéry comme des membres du clergé séculier au service d'une cathédrale, sur le modèle du système épiscopal en vigueur en Italie et en Francie.
La deuxième vague