vignette|Rayonnages de livres consacrés à la Première Guerre mondiale dans une librairie française.

L'historiographie de la Première Guerre mondiale propose une analyse de la manière dont la Grande Guerre a été perçue et étudiée par les historiens. Elle entend montrer l'évolution de leur approche de ce sujet en la replaçant dans le contexte politique, social, culturel, technologique et institutionnel au sein duquel l'histoire de la Première Guerre mondiale se déploie.

Cette historiographie se divise en quatre moments distincts, quatre « configurations » selon l'expression proposée par Antoine Prost et Jay Winter. Orientées vers l'histoire militaire et diplomatique durant l'entre-deux-guerres, les études historiques sur la Grande Guerre adoptent après la Seconde Guerre mondiale une approche marquée par l'influence de l'histoire sociale. À partir des années 1980, les historiens ajoutent à l'approche sociale du conflit des questionnements liés à l'histoire culturelle. Le début du marque quant à lui l'avènement d'une histoire transnationale de la Première Guerre mondiale.

Ce découpage chronologique doit cependant être nuancé en fonction des particularismes nationaux, chaque pays ayant une approche spécifique de l'histoire de la Première Guerre mondiale, et des thématiques étudiées, les recherches sur les différents aspects du conflit n'ayant pas avancé au même rythme ni selon les mêmes questionnements épistémologiques.

Les quatre temps de l'historiographie de la Première Guerre mondiale

L'historiographie de la Première Guerre mondiale peut être scindée en quatre temps, reflets des enjeux et des interrogations de chaque époque. Dominée d'abord par les problématiques purement politiques des questions militaro-diplomatiques, l'histoire de la guerre s'est grandement infléchie à partir des années 1950-60 sous l'influence d'écoles historiques davantage préoccupées par les questions sociales, avant d'être renouvelée par l'histoire culturelle à partir des années 1980. À l'orée du , le développement d'une histoire transnationale renouvelle la façon dont les historiens envisagent le conflit.

Un entre-deux-guerres marqué par la domination de l'histoire politique

Les productions historiques sur la Première Guerre mondiale apparaissent dès 1915 et se caractérisent jusqu'à la Seconde Guerre mondiale par l'importance des acteurs de la guerre dans cette première écriture de son histoire. Mémoires des généraux ou gouvernants, témoignages des simples combattants, travaux d'historiens qui ont souvent vécu le conflit au plus prèsJay Winter, « Avant-propos des volumes 1, 2 et 3. L'histoire de la Première Guerre mondiale : le moment transnational » dans . et ouvrages de vulgarisation constituent les premiers genres historiographiques sur la guerre.

vignette|L'économiste John Maynard Keynes, ici aux côtés de sa femme Lydia Lopokova, fut l'un des prestigieux contributeurs à la série d'ouvrages sur la Première Guerre mondiale commandés par la fondation Carnegie.

Les historiens professionnels ne s'intéressent alors guère qu'aux questions diplomatiques et cherchent à établir les responsabilités de chacun dans les causes de la Première Guerre mondiale. Ce mouvement trouve d'autant plus d'ampleur qu'il rejoint les ambitions de l'histoire positiviste, visible par exemple dès 1914 dans le manifeste des 93 qui, en employant une anaphore explicite (« il n'est pas vrai que… »), entend rétablir une vérité et réclame des preuves aux allégations ennemies dans une démarche inspirée par le positivisme.. Participant au jeu politique que se livrent les pays belligérants pour se justifier, les historiens trouvent dans la publication et l'analyse des documents l'accomplissement de la méthode historique héritée de l'avant-guerre, alors que ni le marxisme ni l'école des Annales n'ont encore introduit les changements de paradigmes focalisant l'attention sur les questions économiques et sociales.

L'histoire économique de la guerre est néanmoins traitée dans les 132 volumes de la collection initiée par la fondation Carnegie. L'idée, lancée avant la guerre et simplement adaptée ensuite, est de mesurer l'impact du conflit sur le processus de civilisation. Le découpage est national et les auteurs sont souvent prestigieux, beaucoup d'entre eux ayant été chargés des questions économiques pendant la guerre. Keynes et Beveridge (responsable de la main-d'œuvre puis du ravitaillement) sont ainsi sollicités pour le Royaume-Uni, Henri Pirenne l'est pour la Belgique, tandis qu'en France l'ouvrage est confié à Charles Gide, Charles Rist, Arthur Fontaine et à l'historien Henri Hauser (conseiller de Clémentel)Alain Chatriot, « Une véritable encyclopédie économique et sociale de la guerre. Les séries de la Dotation Carnegie pour la Paix Internationale (1910-1940) », L’Atelier du Centre de recherches historiques, 03.1 | 2009, mis en ligne le 10 janvier 2009, consulté le 16 octobre 2014. lire en ligne.. Bénéficiant de sources de première main, ces auteurs ont pu produire un travail dont l'intérêt reste grand.

En revanche, et malgré les succès de librairie de la littérature de guerre et des récits de simples soldats, les historiens ne tiennent pas compte de cette histoire par le bas, quand bien même ils se sont trouvés eux-mêmes sur les champs de bataille (comme Pierre Renouvin en France ou Basil Lidell Hart pour le Royaume-Uni). Le catalogue critique de cette littérature est réalisé pour la France par Jean Norton Cru dans Témoins (1929), mais cette entreprise de légitimation ne suffit pas à rendre aux combattants la place qu'ils auraient dû avoir dans l'histoire de la guerre. Parmi les historiens de l'époque, il n'y a guère que Jules Isaac qui défende l'idée que les soldats doivent être intégrés à l'histoire de la Première Guerre mondiale. Il leur consacre une page dans son manuel pour la classe de philosophie-mathématiques et reproche à Renouvin de les avoir oubliés dans sa grande synthèse pour la collection « Peuples et civilisations » (La Crise européenne et la Grande Guerre (1914-1918), 1934). « Il est un personnage dont l'absence totale surprend : le poilu, ou le peuple combattant » écrit-il dans la recension qu'il publie dans la Revue historique.

Une histoire du conflit plus sociale depuis les années 1950

Après la Seconde Guerre mondiale, les travaux historiques sur la Première Guerre mondiale adoptent une approche plus sociale qu'auparavant, soit qu'ils s'intéressent aux soldats, soit qu'ils étudient le rôle des groupes sociaux liés au conflit. Les historiens de cette deuxième génération exploitent d'ailleurs des archives inaccessibles à leurs prédécesseurs en raison des délais de communicabilitéJay Winter, « Avant-propos des volumes 1, 2 et 3. L'histoire de la Première Guerre mondiale : le moment transnational » dans .. Ce tournant majeur dans l'historiographie de la Grande Guerre s'explique d'abord par la prégnance de l'idéologie marxiste dans les milieux intellectuels de l'époque et son influence dans les recherches en sciences humaines et sociales, même chez des universitaires qui n’adhèrent pas aux thèses marxistes. Présentée comme une conséquence de l'impérialisme capitaliste, la guerre échappe à une histoire purement diplomatique. En effet les questions politiques ne peuvent, dans cette optique, être comprises que par les relations sociales qui les conditionnent et les phénomènes économiques qui en sont à l'origine. En France, cette nouvelle manière d'aborder l'histoire de la guerre trouve un écho d'autant plus favorable que l'école des Annales, alors prédominante, encourage l'exploration de ces problématiques. Ainsi Marc Ferro, auteur en 1969 de la première synthèse incluant les thèmes chers à cette configuration historiographique, se présente à la fois comme l'élève de Pierre Renouvin et comme celui de Fernand Braudel. De nombreux historiens de cette génération ont ainsi consacré au moins une partie de leur œuvre aux questions sociales : Jean-Jacques Becker et Antoine Prost en France, Jürgen Kocka pour l'Allemagne, Jay Winter aux États-Unis, John Horne en Irlande…

vignette|James Joll, historien britannique qui a introduit l'étude des mentalités dans l'histoire diplomatique.

Par ailleurs, l'arrivée des anciens combattants de la Première Guerre mondiale à l'âge de la retraite a favorisé l'émergence d'un retour sur les expériences singulières des combattants. Soucieux de transmettre leurs témoignages au soir de leur vie, ils constituent aussi un public attentif aux initiatives éditoriales allant dans ce sens, dont le succès le plus emblématique est, en France, celui de la maison Hachette avec son Vie et Mort des Français 1914-1918 (1959), écrit par trois anciens combattants (André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux) et préfacé par Maurice Genevoix. La télévision, média nouveau, emprunte la même voie, souvent par nécessité : les images filmées de la Première Guerre mondiale disponibles font la part belle aux soldats. La série documentaire diffusée par la BBC à l'occasion du cinquantenaire du début de la guerre (1964) montre ainsi cette histoire des hommes de troupe, tempérée par un commentaire plus soucieux de prendre de la hauteur, et déclenche une vague de courriers regrettant que ce conflit n'ait pas été présenté pour ce qu'il a été aux yeux des combattants : un massacre. Enfin, la Seconde Guerre mondiale, puis la guerre d'Algérie et la guerre du Viêt Nam, invite aussi à repenser l'histoire de la Grande Guerre. Ce recul supplémentaire impose un changement de perspective dans la mesure où le premier conflit ne peut plus prétendre à l'instauration d'une paix durable. Il faut donc désormais examiner les éléments de continuité comme de divergence de ces guerres.

L'histoire militaire et diplomatique n'est pas pour autant abandonnée, mais elle est profondément renouvelée à la lumière des nouvelles problématiques. En Allemagne le traumatisme du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale conduit Fritz Fischer à s'interroger sur les buts de guerre de l'Allemagne impériale et sa responsabilité dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale, non sans déclencher une célèbre controverse quant à la continuité supposée de la politique allemande d'une guerre à l'autre. L'intérêt qu'il porte à la politique intérieure dans les motivations allemandes est bien représentatif de l'évolution de l'histoire diplomatique. Dans le monde anglo-saxon, les travaux de James Joll sur le déclenchement de la guerre, qui s'inscrivent dans l'histoire des mentalités, illustrent de même les nouvelles orientations de ce type d'histoire. En France, la thèse de Guy Pedroncini sur les mutins de 1917 se situe dans la même veine. Brunello Vigezzi, par son étude de l'opinion publique, et Mario Isnenghi, par ses volumes consacrés à la littérature de guerre, font prendre à l'historiographie italienne le même tournant décisifMarco Mondini, « L’historiographie italienne face à la Grande Guerre : saisons et ruptures », Histoire@Politique. Politique, culture, société, , janvier-avril 2014..

L'essor de l'histoire culturelle de la Grande Guerre à partir des années 1980

vignette|gauche|L'historien George Mosse devant une plaque commémorative de la Première Guerre mondiale.