Théodore Abou Qurrah (en arabe : ثاوذورس أبي قرة, Thaoudourous Abou Qourra) (v. 750-v. 820), évêque de Harran, est un théologien chrétien melchite de langue arabe et de culture gréco-romaine qui vécut durant la première période de l'islam. Il est connu, dans les publications anciennes, sous le nom d'Aboucara ou Abou Kurra.
Le contexte religieux La situation religieuse de la Mésopotamie supérieure, au est la conséquence directe des controverses christologiques du d'une part, et d'autre part de l'invasion par l'islam, au , d'une partie de l'Empire byzantin.
Théodore Abou Qurrah est originaire de Mésopotamie supérieure. La population y était variée : païens, juifs, musulmans, manichéens et chrétiens de toutes les communautés s'y côtoyaient. En effet, les chrétiens étaient divisés en plusieurs groupes doctrinalement opposés : nestoriens, jacobites, et ceux que ces derniers appelaient « melkites » (terme qui signifie « impériaux »), parce qu'ils recevaient les définitions du concile de Chalcédoine (451) convoqué à la demande de l'empereur Marcien ; on leur donnait en outre le nom de chalcédoniens. Théodore était chalcédonien.
Éléments biographiques La biographie d'Abou Qurrah comporte, depuis longtemps, une grande part d'incertitude, et pas seulement en ce qui concerne les dates.
Né aux environs de 750, Théodore Abou Qurrah est originaire d'Édesse (dans le sud-est de la Turquie actuelle). On ne sait rien de la jeunesse de Théodore, mais il a probablement commencé ses études à Édesse, ville célèbre par ses écoles. Il était traditionnellement admis qu'il fut moine à Saint-Sabbas, en Palestine, mais cette idée a été récemment contestée avec de sérieux arguments John C. Lamoreaux, « The Biography of Theodore Abū Qurrah Revisited », Dumbarton Oaks Papers 56, 2002, 25-40. : il a peut-être été simplement confondu avec un autre « Théodore d'Édesse », dit aussi Théodore le Grand Ascète (), moine à Saint-Sabbas puis métropolite d'Édesse, dont on conserve une Vie en grec écrite par son neveu et disciple Basile d'Émèse (et qui figure parmi les auteurs de la Philocalie des Pères neptiques). Quoi qu'il en soit, ce que l'on sait des relations entre la Syrie et la Palestine de l'époque ne rend pas un séjour à Saint-Sabbas impossible. En tout cas, on sait qu'il se rendit à Jérusalem et en divers lieux de Palestine (soit comme moine, soit durant son épiscopat, ou même après celui-ci).
On l'a supposé (en se basant sur le titre - en fait erroné - d'un de ses traitésDes travaux récents ont par ailleurs élucidé cette question en identifiant le « Jean » en question non comme étant Jean Damascène, mais un certain « diacre Jean » compilateur de dialogues d'Abou Qurrah. Cf. J. Lamoreaux, « Theodore Abu Qurrah and John the Deacon ».) disciple de Jean Damascène, mais ce dernier étant mort en 749, il ne saurait en être question. Toutefois, on constate chez l'évêque de Harran comme chez l'ancien moine de Saint-Sabbas une même volonté de défendre la foi chrétienne telle qu'elle a été exprimée à Chalcédoine face à la « pluralité » des approches religieuses.
Vers 795, il devint évêque melkite de Harran, comme Édesse une ville importante de Syrie. À une date indéterminée, il convoqua un synode contre les manichéens de Harranvoir , présentation parue dans la Revue de l'histoire des religions, 1962. La date proposée, déduite d'un événement mentionné dans la Chronique de Denys de Tell-Mahré, est toutefois beaucoup trop haute. Théodore jouissait alors d'une grande considération pour ses nombreux talents et sa connaissance à la fois du grecLa question de savoir si Théodore écrivait en grec a pu être posée dans la mesure où ses traités grecs peuvent être des traductions (certains, comme la Compilation du diacre Jean, le sont certainement). Par ailleurs, la Lettre aux Arméniens a été rédigée en arabe et traduite en grec, non pas par Théodore, mais par le syncelle Michel. Toutefois ce passage par le grec ne s'imposait pas pour un document destiné à la cour arménienne, et la traduction du syncelle Michel (par laquelle nous connaissons ce traité) a tout simplement pu être réalisée à des fins privées, ou pour être transmise à Constantinople. D'autre part, comme le note N. Awad (Orthodoxy in Arabic Terms...), l'usage qu'il fait, en arabe, de sources grecques montre une véritable maîtrise de cette langue., de l'arabe et du syriaque. Cependant, pour une raison qui n'est pas éclaircie, il fut déposé par Théodoret S. Treiger (New works by Theodore Abu Qurrah preserved..., p 17) indique pour le patriarcat de Théodoret, les dates 787-799. C'est donc durant cette période que Théodore doit avoir été ., patriarche melkite d'Antioche.
De sa dépositionGriffiths (Reflections on the biography...) suppose que Théodore aurait récupéré son siège sous le patriarcat de Job d'Antioche, mais le texte de Michel le Syrien n'en fait pas état, non plus qu'aucune autre source. à sa mort, il continua d'écrire, de prêcher et de défendre la théologie de Chalcédoine.
Il rédigea en arabe (vers 812), à la demande du patriarche Thomas de Jérusalem, un traité sur la vérité de la foi de Chalcédoine à destination des Arméniens, traité traduit en grec par Michel le Syncelle (longtemps moine à Saint-Sabbas). Il se rendit aussi en Arménie, vers 815, à la cour du prince Achot Bagratouni, qu'il tenta vainement de convertir à l'orthodoxie chalcédonienne et devant qui il eut une controverse avec le diacre jacobite Nonnos de Nisibe, cousin du théologien Abou-Raïta.
Il se serait aussi rendu, dans le même but, à Alexandrie.
Un récitOn trouvera une traduction anglaise de ce texte, avec introduction et le texte arabe, dans Defending the People of truth in the early islamic periods : The christian apologies of Abu Raïtah par Sandra Toenies Keating, 2006, p 347 sq. conservé en arabe, présente trois théologiens chrétiens représentant chacun un des grands groupes antagonistes (melchite, jacobite et nestoriens) convoqués par un vizir désireux de s'informer sur les croyances des chrétiens, consigne étant donné à chacun de présenter leur foi sans faire la critique de celle des deux autres. Les protagonistes sont le Abou Qurrah, le jacobite Abou-Raïta et le nestorien Abd-Isho, qui pourrait être soit Isho Bar NounIgnace Dick propose d'identifier Abdisho (dans son article « Un continuateur arabe… ») avec le catholicos nestorien Isho Bar Noun, proposition validée par Keating. ce qui place ce dialogue entre 823 et 828, soit Habib ibn BahrizʿAbdīshūʿ ibn Bahrīz, connu aussi sous le nom de Ḥabīb ibn Bahrīz fut évêque nestorien de Harran puis de Mossoul, à l'époque de Al-Mamoun. Cf Rachid Haddad : La Trinité divine chez les théologiens arabes, 750-1050, 1985, p. 58.
Théodore eut aussi une controverse avec le calife Al-Mamoun, et en sa présence avec un docteur musulman, probablement en 829Controverse d'Abou Qurrah avec des théologiens musulmans en présence du calife Al-Mamoun, texte arabe édité par Ignace Dick (Alep, 2007).
Il mourut vers 830.
Son nom Abou Qurrah porte en son nom la complexité de la période à laquelle il vécut : son prénom, Théodôros (Θεόδωρος), est d'origine grecque : de theós (θεός), « dieu », et dōron (δώρον), signifiant « don » ; on peut alors comprendre la signification de ce prénom par « don de Dieu » ; son nom, « Abou-Qurra » (أبي قرة), est arabe : il est composé de deux mots : abou, « père » et, dans le sens figuré, « cause », et qourrat, « joie » et « bonheur ». Ces noms sont employés comme adjectifs pour exprimer une qualité ; c'est pourquoi des évêques les portent, comme Aboul-Farage, Abou-Raïta, etc. Abou-Qurrah signifie donc « cause de joie ».
De nombreux auteurs du ont fautivement interprété son nom comme signifiant « père de Carie » (donc, « évêque de Carie »), et l'ont ainsi confondu avec un autre Théodore, évêque de Carie, qui — contemporain de Photius — lui est nettement postérieur. La ressemblance de l'orthographe ancienne de ces mots : Carie, Charres et Aboucara, selon l'orthographe grecque, ne doit pas faire confondre ces deux Théodore.
Premier penseur chrétien arabe sur l'islam vignette|Fresque du monastère de Ferapontov - Concile de Chalcédoine.
Un continuateur arabe de saint Jean Damascène ; Théodore Abuqurra, évêque melkite de Harran ː Évêque melkite de Harran (l'antique Carrhes, auj. en Turquie), premier théologien de langue arabe, Théodore est l'une des grandes figures des Pères de l'Église qui ont façonné le christianisme oriental, à travers ses écrits en langues arabe, grecque et syriaque dans différents domaines ː dogmatique, philosophique et interreligieux.
Un des points fondamentaux qui traverse son œuvre et qui intéresse le lecteur contemporainL'âge d'or de la pensée arabe - Au Moyen Âge, la dynastie des Abbassides a encouragé un développement exceptionnel de la science et des bibliothèques, où se transmettaient et se créaient les connaissances., c'est la rencontre-controverse avec les penseurs musulmans à l'époque des califes abbassidesLe califat abbasside : âge d’or de la civilisation islamique.(L'âge d'or du califat, en 786, Hâroun ar-Rachîd). Abu Qurra est donc le premier auteur arabe chrétien à polémiquer en arabe avec l'islam et à mettre en place une théologie islamo-chrétienne qui influencera tant la théologie chrétienne que la théologie musulmaneLa théologie chrétienne et les religions du monde. Par Michel Fédou, pages 381 à 400.L’Islam aux yeux de la théologie catholique..
La pensée interreligieuse de Théodore permet de mieux comprendre d'une part, la rencontre avec l'islam aux sLa théologie rédemptrice de Théodore Abu Qurrah évêque de Harran. ; d'autre part, la rencontre avec le judaïsme arabe. Elle montre ainsi l'impact de cette pensée sur la théologie chrétienne dans un contexte musulman et arabe et l'appropriation réciproque de certains concepts philosophiques aristotéliciens dans la polémique islamo-chrétienne au et ultérieurement (Liste de concepts de la philosophie aristotélicienne)Aristotélisme arabe - L’expression « aristotélisme arabe » se réfère à deux phénomènes distincts, bien qu’intimement liés : d’une part, aux traductions arabes des œuvres d’Aristote (en arabe, Arisṭû ou Arisṭûṭâlîs) effectuées surtout aux et de notre ère..
Œuvres Il est considéré, pour le monde syriaque, comme le dernier écrivain chrétien de langue grecque, mais aussi comme un des premiers de langue arabe. Lorsqu'il est nommé dans le titre de ses traités, c'est généralement en tant que « Théodore, évêque de Harran », ou « Théodore Abou Qurrah » (ou des variantes de ces dénominations). Pas un seul manuscrit connu ne propose « Théodore, moine de Mar Saba » (ou une formule analogue), ce qui laisse penser que s'il fut moine à Mar Saba, ce fut cependant en tant qu'évêque de Harran qu'il publia ses écrits. Par ailleurs, Michel le Syrien le désigne comme , ce qui laisse penser que si Théodore eut des liens avec Mar Saba, ce fut tardivement. Ses écrits sont généralement doctrinaux et apologétiques. Il excelle à employer la forme dialoguée, mettant « face à face » le chrétien et son interlocuteur. Contre le judaïsme, il défend l'excellence du christianisme en s'appuyant sur l'Ancien Testament ; face à l'islam, il en fait tout autant, ajoutant encore des références au Coran ou aux hadiths ; contre les iconoclastes, il promeut la vénération des icônes, contre les nestoriens et les monophysites, il soutient la théologie ChalcédonienneLe Concile de Chalcédoine (451) : La définition de la double nature du Christ..
Les écrits en grec La Patrologie grecque de Migne (tome XCVII, col. 1461-1609) présente sous le nom de Θεοδωρος Αβουκαρα quarante-trois traitésLe traité 18 se trouve en fait dans PG 94, mais est signalé avec la référence à son lieu. D'autre part, il faut compter aussi le fragment De diffentia propriissima PG 94. 594, note 23. Notons par ailleurs que le texte grec du traité 32 ne fut publié qu'en 1995, Migne se contentant d'en fournir une traduction latine avec traduction latine.