La bataille de Teruel est une des plus importantes de la guerre d'Espagne. Elle opposa les forces républicaines aux troupes soulevées de Franco. Elle se déroula dans les environs de la ville aragonaise de Teruel, entre le et le . Les combats ayant lieu pendant l'hiver, les conditions climatiques étaient extrêmement rudes, l'hiver 1937-1938 étant le plus froid depuis plus de vingt ansHugh Purcell, The Spanish Civil War, The Documentary History Series, 1973, ..
La ville changea plusieurs fois de mains, tombant d'abord aux mains des républicains, au début de l'année 1938. Elle subit de lourds bombardements de l'artillerie et de l'aviation. Au mois de février, une contre-offensive nationaliste leur permit de récupérer les territoires perdus. La récupération de la victoire par Franco, qui mit en avant la supériorité de son matériel et la valeur de ses hommes a fait de cette bataille un tournant décisif de la guerrePaul Preston, The Spanish Civil War. An Illustrated Chronicle, 1936-39, New York, 1986, ..
Contexte
Conditions stratégiques
250px|thumb|Carte de l'Espagne en octobre 1937, peu avant la bataille de Teruel.
Ce sont plusieurs conditions stratégiques majeures qui amènent les chefs de l'armée républicaine à lancer de vastes opérations sur Teruel, tenue par les nationalistes depuis le début de la guerre. D'un point de vue psychologique, ils pensent que, la ville n'étant pas bien défendue, sa capture permettrait aux républicains de reprendre l'initiative, à la suite de plusieurs déconvenues majeures dans le nord, en Aragon et en Andalousie. Ils souhaitent infliger une défaite d'autant plus symbolique que Teruel est un symbole pour les nationalistes de leur supériorité sur le front aragonais, où les républicains ont essuyé deux revers à Saragosse et .
D'un point de vue politique intérieure, Indalecio Prieto, ministre républicain de la Guerre, veut une victoire spectaculaire qui soit l'illustration de la valeur de l'armée républicaine et de son efficace réorganisation. Cela aiderait également le gouvernement de Juan Negrín à asseoir son autorité face aux groupes anarchistes et libertaires (en particulier la CNT-FAI) qui tiennent la Catalogne toute proche - et son industrie de guerre.
D'un point de vue militaire, Teruel formait comme une coin enfoncé dans la zone républicaine, gênant les lignes de communication entre la Catalogne et le reste de l'Espagne républicaine au sud. Il s'agissait donc de rétablir une route directe entre les deux centres de la résistance républicaine. L'opération devait enfin servir à éloigner les troupes de Franco, qui avait prévu des opérations de grande envergure autour de Madrid, dans le secteur de Guadalajara, à partir du et avait massé des troupes dans la vallée du Jalón (province de Soria), s'apprêtant à les faire passer au combat. Durant les deux premières semaines du mois de , l'armée républicaine accumula donc hommes et matériel dans la province de Teruel, principalement au sud de la ville et le long de l'Alfambra. Le plan du général Vicente Rojo, surnommé « Contrecoup stratégique n° 2 » (contragolpe estratégico n.° 2), était d'encercler la ville avec six divisions qui reçoivent le soutien à l'arrière de deux divisions pour parer à toute contre-attaque nationaliste.
Champ de bataille
Teruel était en 1937 une ville moyenne de , située dans le sud de l'Aragon, chef-lieu d'une province particulièrement pauvre. À une altitude de plus de 900 mètres, ses hivers sont les plus froids d'Espagne. La ville se trouve construite sur une colline élevée au-dessus de la confluence des rivières Turia et Alfambra. Elle est entourée d'un relief tourmenté de gorges étroites, de pics aigus et de crêtes tordues, comme la crête de la Muela de Teruel, à l'ouest de la ville.
Vu la situation exposée de la ville de Teruel, encerclée au nord, au sud et à l'est par les lignes républicaines, la ville était défendue par une ligne de tranchées et de barbelés. Les nationalistes avaient également prévus des plans afin de défendre la ville rue après rue, maison après maison.
Forces en présence
Troupes républicaines
Les troupes républicaines, fortes d'environ , sont placées sous le commandement de Juan Hernández Saravia, chef de l'armée du Levant. Les troupes sont divisées en trois corps d'armée :
le Corps d'armée, qui comprend les et Divisions, est commandé par le colonel Juan Hernández Saravia et forme la « colonne Sud » ;
le Corps d'armée, qui comprend les et Divisions, est commandé par le colonel Leopoldo Menéndez López et forme la « colonne du Centre » ;
le Corps d'armée, qui comprend les et Divisions, est commandé par le colonel Juan Ibarrola Orueta et forme la « colonne Nord ». La du commandant Enrique Líster est choisie pour diriger l'attaque.
En réserve se trouvent la Division internationale, ainsi que les , et Divisions. Les troupes sont appuyées par une importante artillerie : 400 pièces d'artillerie et une centaine de chars T-26 et BT-5. La Force aérienne républicaine (FARE) joue un rôle de soutien appréciable avec l'engagement d'environ 120 avions, dont des Polikarpov I-16 Mosca et des Polikarpov I-15 Chato, concentrés sur les aérodromes du Levant, en particulier à Villafranca del Panadés et Sabadell.
Troupes nationalistes
Dans la ville de Teruel, le colonel Domingo Rey d'Harcourt se trouve à la tête de la garnison nationaliste. Il commande les de la Division, dont 40 % environ ne sont pas des militaires. Il faut ajouter environ civils, non entraînés au combat, mais prêts à soutenir les nationalistes les armes à la main.
Plus loin se trouvaient des troupes nationalistes plus nombreuses, faisant partie de l'armée du Nord nationaliste :
le Corps d'armée de Castille, commandé par le général José Enrique Varela ; le Corps d'armée de Galice, commandé par le général Antonio Aranda ; le Corps d'armée marocain, commandé par le général Juan Yagüe ; la Division de cavalerie, commandée par le général .
Ces troupes bénéficiaient d'un équipement important, soit 500 pièces d'artillerie, quelques chars Panzer I. L'aviation nationaliste et la Légion Condor, composées essentiellement de Fiat CR.32 et de Messerschmitt Bf 109, pouvaient également intervenir, avec 140 appareils.
Combats
Offensive républicaine (15 décembre 1937-8 janvier 1938)
thumb|right|450px|Carte de la bataille de Teruel. Trait rouge : Front au début de la bataille (15 décembre 1938). Trait violet : Front lors du siège de la ville (20 décembre 1938). Trait vert : Front à la fin de la bataille (22 février 1938).
L'encerclement de la ville
Le commandement républicain avait décidé de passer à l'attaque le , mais les chutes de neige les obligèrent à la reporter. Sous un froid intense (on atteint certains jours les ) et la neige qui tombait, républicains partirent à l'attaque le vers , après une courte préparation de l'aviation et de l'artillerie, afin de ne pas prévenir l'ennemi de l'offensive qui commençait. Líster, à la tête de la Division basée à Villalba Baja, s'empara de Concud, tandis que la Division occupait San Blas. Les forces du Corps d'armée d' basé à Rubiales avançaient par le sud. Le , les républicains prirent position sur la crête de la Muela de Teruel, qui surplombe la ville à l'ouest. Les deux corps d'armée s'efforçaient d'encercler la ville par l'ouest afin de l'isoler de tout renfort, et le , les républicains firent leur jonction.
Le siège de Teruel
Le chef de la garnison de Teruel, Domingo Rey d'Harcourt retira peu à peu ses troupes des environs de la ville afin de les concentrer à l'intérieur de la ville-même. Franco suivait les nouvelles de Teruel, mais il refusa de dégarnir les troupes qui devaient attaquer Guadalajara. L'aviation nationaliste, qui décollait des aérodromes de Castille et devait affronter de difficiles conditions climatiques, ne pouvait offrir que peu de résistance à l'avancée républicaine : le , l'aviation républicaine causa de graves pertes à l'aviation nationaliste venue en aide aux assiégés. Le général Antonio Aranda, arrivé le avec la et la Division par la route de Guadalajara, ne put rompre l'encerclement républicain et dut installer son quartier général à Santa Eulalia del Campo.
Ce même jour commencèrent les combats à l'intérieur de la ville-même, du côté du cimetière et du stade de football. Les combats furent plus acharnés, car les nationalistes défendaient chaque rue, chaque maison. C'est dans le sud de la ville que se déroulèrent les combats les plus rudes, car les hommes de Rey d'Harcourt s'étaient retranchés dans le Banco de España, le couvent de Santa Clara, le siège du Commandement militaire et l'hôtel Aragón. Les pertes étaient élevées, en particulier pour les civils, qui subissaient cette guérilla urbaine, malgré les recommandations d'Indalecio Prieto.
Le , les soldats républicains atteignirent le centre de la ville et les chars occupèrent la fameuse place du Torico, accompagnés de correspondants de guerre renommés : Robert Capa, Ernest Hemingway, Alfonso Sánchez Portela et Herbert Matthews du New York Times« Robert Capa Gallery 3. Battle of Teruel, Spain, December 1937 », The Mexican Suitcase, International Center of Photography.. Le , la victoire semblait proche, car la résistance ne se limitait plus qu'au séminaire et au siège du Commandement militaire de la ville. Radio Barcelona annonça la chute de Teruel et plusieurs officiers républicains furent décorés.
La tentative de dégagement nationaliste
Engagé dans une deuxième opération à Guadalajara, c'est seulement le que Franco se décida à envoyer une aide importante aux assiégés de Teruel. Il avait en effet déclaré qu'aucun chef-lieu de province ne devait tomber aux mains des républicains. Il se retira alors du front de Guadalajara, malgré l'opposition de ses alliés italiens et allemands, afin de tourner ses efforts sur Teruel, abandonnant la perspective d'une fin rapide de la guerre en prenant Madrid.
Cependant, à cause des conditions difficiles, le gros des troupes nationalistes ne peuvent être acheminées sur Teruel avant la fin du mois : Franco se contente d'envoyer des messages à Rey d'Harcourt, dans lesquels il l'exhorte à résister à tout prix. Le , les premiers éléments parvinrent au pied de la Muela, dans l'espoir d'en déloger les républicains. Mais la résistance républicaine et l'inaction de la Légion Condor, bloquée par la météo désastreuse, les en empêcha.
Au début du mois de janvier, le rapport des forces semblait équilibré, chacun pensant que le front se stabiliserait. Les pertes de l'armée républicaine étaient élevées, les combats et le froid entamaient la résistance des soldats. Dans les airs, la présence des chasseurs nationalistes se faisait également plus importante. Le , les troupes nationalistes essayèrent d'entrer dans Teruel, mais le général Juan Hernández Saravia ordonna de faire sauter les ponts, brisant l'offensive.
La prise de Teruel
Mais l'infanterie et les chars républicains étaient encore nombreux. Les combats se poursuivirent, et les assiégés comprirent que le siège ne serait pas rompu. Le , tous les défenseurs du couvent de Santa Clara étaient morts. Le 3, c'est le bâtiment du commandement militaire qui tombait. Les combats continuèrent dans le séminaire, dont les défenseurs se trouvaient sans eau, sans médicaments, et presque sans vivres et munitions. Le , après un siège épuisant, le colonel Rey d'Harcourt et l'évêque de Teruel, , se rendirent officiellement.