L'affaire Si Salah, appelée opération Tilsitt par l'état-major français (voir Traités de Tilsit (1807)), est une tentative de la part du gouvernement du général de Gaulle de négocier une paix séparée avec Si Salah, commandant et chef par intérim de la wilaya IV pendant la guerre d'Algérie. thumb|150px|Général de Gaulle
Contexte
Le , le général Challe prend le commandement militaire en Algérie. Le de l'année suivante, il lance une première offensive dans l'Oranais, relayée en avril-juin par l'opération « Courroie » (Ouarsenis, Algérois) qui s'attaque à la wilaya IV. Le FLN, éliminé des grandes villes en particulier d'Alger depuis 1957, souffre particulièrement. Le quadrillage systématique du terrain le coupe de la population.
La wilaya IV, dont les forces ont été déjà entamées par les opérations engagées par le général Massu en (opération Couronne I) puis le mois suivant (Couronne Il), sort considérablement affaiblie de l'opération Courroie : certaines de ses katibas sont anéanties, les autres sont contraintes de se disperser et elle perd, au total, 40 % de ses effectifs : hommes sont mis hors de combat, dont de nombreux officiers, parmi lesquels le culote Si M'hamed, tué le .
Par ailleurs, les combattants de l'ALN nourrissent des griefs à l'égard de leurs dirigeants de l'extérieur, notamment sur des questions d'approvisionnement en armes.
En , Si Salah, de son vrai nom Mohamed Zamoum, devient responsable par intérim de la wilaya IV. Si Salah était un ancien militant du MTLD, et l'un des premiers maquisards de Kabylie. Il est secondé par Si Lakhdar et Si Mohammed. Lors d'une réunion du conseil de la wilaya, tenue du au , ils dressent le constat que Révélée au grand public par le général Challe, lors du procès qui suit l'échec du putsch des généraux.
En , le combat militaire semble perdu au conseil de la wilaya IV.
Le , à la suite de la proposition du de la « paix des braves » par le général de Gaulle et refusée par le FLN, Si Salah décide, en tant que responsable d'un maquis de « l'intérieur », d'ouvrir des négociations directes avec les autorités françaises. Il se rend secrètement à l'Élysée, et négocie directement avec le général de Gaulle un possible cessez-le-feu.
Début de l'affaire Tout avait commencé cinq mois plus tôt. Dans les premiers jours de les services d'écoute radio du capitaine Heux, chargé, au Bureau d'études et liaison (BEL), des renseignements concernant la wilaya IV, avaient intercepté une série de messages échangés par Si Salah et l'état-major général (EMG) d'Oujda commandé par le colonel Boumédiène. Ils étaient singulièrement instructifs. Heux savait que le plan Challe avait fait la vie dure aux survivants de la wilaya, mais il ne pensait pas que le moral fût tombé aussi bas. Dans son message, Si Salah exprimait en termes d'une rare violence le désarroi, le désespoir et la fureur de ses hommes. Le recrutement local était devenu impossible et ni les armes, ni les munitions, ni les renforts promis par l'extérieur n'arrivaient jusqu'au cœur de l'Algérie. En fait, Si Salah « engueulait » littéralement son chef d'état-major.
L'état-major d'Oujda semblait suffoqué. Croyant à une manœuvre d'intoxication des services français du BEL, il avait demandé la répétition du message accompagné de chiffres d'identification prouvant l'authenticité de l'origine. Si Salah avait donné toutes les précisions voulues et avait envoyé un deuxième message encore plus virulent.
Heux transmit ces informations à son patron. Le colonel Jacquin avait tout de suite senti que cette fois il y avait un espoir d'aller au-delà d'une simple opération d'intoxication. Jacquin savait la valeur du chef de la wilaya IV. Qu'un homme aussi sérieux, aussi mesuré, aussi estimé de ses troupes que Si Salah prenne de pareils risques et se révolte ouvertement contre ses chefs de l'extérieur valait qu'on s'en occupât sérieusement. Il fallait absolument établir la liaison. Heux fut chargé de la mission.
Le , Si Salah adresse un autre message chiffré à l'état-major général (EMG) d'Oujda :
La décision est alors prise de nouer des contacts avec le gouvernement français pour engager, de leur propre initiative, des pourparlers de paix. Un projet de congrès, réunissant des délégués de toutes les wilayas, est envisagé pour renverser le GPRA et désigner des parlementaires chargés d'amorcer des pourparlers avec les autorités françaises. Si cette perspective est finalement abandonnée, le choix de négocier une paix séparée, sans en référer au GPRA, est maintenu.
Négociations Préalables
À la mi-, un premier contact est noué avec le colonel Fournier-Foch, par l'intermédiaire du bachaga Boualem. Également approché quelque temps plus tard, le cadi de Médéa informe le procureur général d'Alger, Schmelck, qui en réfère au ministre de la Justice, Edmond Michelet, lequel juge la piste sérieuse.
Après la phase préalable, destinée à jauger les intentions de l'une et l'autre partie, les responsables de la willaya, les commandants Si Salah, Si Lakhdar et Halim et le capitaine Abdellatif, rencontrent dans le plus grand secret, à quatre reprises les émissaires français, Bernard Tricot, représentant le général de Gaulle, et le colonel Mathon, du cabinet de Michel Debré.
Le , l'entrevue se déroule à la préfecture de Médéa. Lakhdar, Halim et Abdeltiff confirment leur intention de parvenir à un cessez-le-feu. Elle se poursuit le . Les Algériens demandent alors à entrer en contact avec Ben Bella pour obtenir sa caution, ce qui leur est refusé. Les huit semaines suivantes, les dirigeants algériens s'emploient à convaincre leurs homologues des autres wilayas de l'opportunité de mettre un terme au combat pour s'acheminer - dans le cadre de cette « paix des braves » - vers l'autodétermination de l'Algérie, proposée par de Gaulle dans son discours du . Le chef de la wilaya III, Mohand Ou el Hadj paraît disposé à emboîter le pas de Si Salah. Mais, prudent, il attend de voir comment la situation évolue avant de s'engager plus avant. Le et le , cette fois au domicile du cadi de Médéa, Abdelkader Mazighi, deux nouvelles réunions aboutissent à un plan de paix autour de quatre points principaux :
Les combattants déposeront leurs armes dans les gendarmeries « pour gardiennage », selon une formule destinée à sauver leur honneur. Libres de regagner leur village, ils pourront, s'ils le souhaitent, s'engager dans les forces de l'ordre ou dans les formations de travailleurs employés à la réalisation de grands travaux d'utilité publique. Les combattants convaincus de crime de sang seront placés sous surveillance ou éloignés en métropole jusqu'à l'arrêt complet des combats, préalable à une amnistie générale. La libération massive des prisonniers et internés du FLN ne pouvant intervenir qu'après un cessez-le-feu général, les responsables de la willaya s'en remettent aux autorités françaises pour élargir ceux qui ne présentent pas de danger pour la sécurité publique.
Pour pousser leurs interlocuteurs à s'engager irrévocablement et pour faciliter leurs démarches auprès des autres wilayas, surtout la III et la VI, les négociateurs français décident, avec son accord, de leur faire rencontrer de Gaulle en personne.
Une entrevue avec le général de Gaulle
Le , Si Salah et ses adjoints, Si Mohamed et Lakhdar, décollent pour Rambouillet à bord d'un SO Bretagne.
Le lendemain, ils sont conduits auprès de De Gaulle. L'entrevue se passe dans une atmosphère courtoise. Selon Bernard Tricot, témoin direct de la scène, Si Lakhdar qui, selon Gilbert Meynier, semble avoir joué le rôle principal du côté algérien, s'affirme même disposé à créer un « parti nationaliste modéré. »
De Gaulle accède à la première des demandes, mais il refuse le déplacement en Tunisie et, de nouveau, une rencontre avec Ben Bella, car En revanche, témoignage de Bernard Tricot.
De Gaulle informe ses interlocuteurs de sa décision de renouveler . L'armée sur le terrain avec le plan Challe et ses succès militaires est sur le point d'obtenir la reddition d'une partie de l'ALN, mais de Gaulle n'en veut pas puisqu'il veut poursuivre les négociations vers l'autodétermination avec le GPRA en exil à Tunis.
Déclarations de De Gaulle Le , de Gaulle tient un discours dans lequel, après avoir évoqué la bien compréhensible de certains pour ce qu'était l'Empire français, rappelle et conclut en lançant un nouvel appel :
Mise au courant du GPRA Le , le journal Le Monde publie un communiqué du « Commandement FLN de la wilaya IV », daté du lendemain :
Dès le lendemain, L'Écho d'Alger, rapportant les propos du porte-parole de l'état-major français, le commandant Maire, soulignait combien la décision des chefs de la wilaya IV contrevenaient aux ordres donnés par le GPRA.
Échec des négociations Fin mai, des purges commencent dans une partie de la wilaya, surtout dans l'Ouarsenis, à l'initiative du commandant Hassan, Si Mohammed, qui avait emboîté le pas de Si Salah avec réticence, et qui sent, au lendemain de l'entrevue avec De Gaulle, que l'affaire tourne court.
Hassan décide alors de faire allégeance au GPRA et de reprendre la wilaya en main. Le , il dissout le comité de la wilaya et prend la direction d'un Comité militaire de coopération et d'exécution dont il nomme les membres. Le 22, il fait exécuter Si Lakhdar. Si Salah, de retour de Kabylie, est arrêté et destitué. Appuyé par Bencheriff, enfin parvenu à destination, Si Mohammed liquide Abdelatiff le et Halim.
Fin de l'aventure Si Salah Un an plus tard, Si Salah, convoqué par le GPRA, se rendait en Tunisie, avec une faible escorte. Il sera tué le sur le chemin dans une embuscade tendue par un commando de chasse de l'armée française à Maillot dans la région de Bouira (entre les wilaya 3 et 4). Ses derniers mots seront :
Si Mohamed, à son tour, le dernier témoin de l'entrevue avec de Gaulle, sera tué le à Blida par une unité du choc.
Tout le reste des témoins algériens de la rencontre du à l’Élysée ont disparu. Les témoins français ont reçu ordre de se taire.
Certains officiers français en voudront beaucoup au général de Gaulle de n'avoir pas su utiliser cette occasion avec Si Salah pour engager des négociations avec les combattants de l'ALN de l'intérieur (et qui s'opposaient au GPRA basé en Tunisie). Cette « affaire Si Salah » sera l'une des causes du putsch contre de Gaulle en Pierre Montagnon, L'affaire Si Salah - Secret d'État, pages : 118 - 1920, Pygmalion Éditions, 1987, .
Notes et références
Bibliographie Pierre Montagnon, L'affaire Si Salah - Secret d'État, Pygmalion Éditions, 1987, . Claude Paillat, Dossier secret de l'Algérie - 13 mai 1958 / 28 avril 1961, Paris, Presses de la Cité, 1961. Yves Courrière, La Guerre d'Algérie Tome IV : Les feux du désespoir, Coll. Le Livre de Poche , Éd. Librairie générale française, 1974, . Bernard Tricot, Les Sentiers De La Paix - Algérie 1958/1962, Éditeur : Plon, 1972. Gilbert Meynier & Mohammed Harbi, Le FLN : Documents et histoire, 1954-1962, Fayard, 2004, . Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN 1954-1962, Fayard, 2002, . Guy Pujante, , La paix sabordée, Dualpha. Œuvre littéraire : Les Poneys sauvages de Michel Déon, partie (Éditions Gallimard, 1970). Œuvre littéraire : Le Berkeley à cinq heures de Vladimir Volkoff (Éditions de Fallois/L’Âge d’Homme, 1993), nouvelle intitulée « La paix des braves ».
Annexes
Liens externes Document vidéo : Interview d'Yves Courrière sur l'affaire Si Salah, 6 min 12 s, Actualités françaises - 1971, INA
Articles connexes Bataille des Frontières (guerre d'Algérie) (1958) Amirouche contre ceux de « l'extérieur » Déserteurs de l'armée française durant la guerre d'Algérie (DAF) (1956-1961) Crise de l'été 1962
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