Michel Fardoulis-Lagrange, de son vrai nom Michel FardoulisIl a accolé son nom de résistant Lagrange à son patronyme (voir Georges Bataille-Michel Leiris Échanges et correspondances, coll. « Les inédits de Doucet », Gallimard, note p. 141)., est un écrivain et poète françaisNotice d'autorité de la Bibliothèque nationale de France né le au Caire et mort le à Paris.
Biographie Michel Fardoulis-Lagrange est né au Caire de parents grecs. Son père, Nicolas Fardoulis (1861-1942), entrepreneur de travaux publics, était arrivé au Caire en 1883 ; il y rencontre Katerina Nicolaïdis (1880-1936). En 1912 la famille s'installe à Port-Saïd (où le petit Michel contracte la grippe espagnole), avant de retourner au Caire en 1920. En 1926, Michel Fardoulis entre au lycée français du Caire, où il a pour camarade Yannis Hadziandréas (Stratís Tsírkas). Il commence à écrire dès l'âge de quatorze ans et publie des nouvelles (en grec) dans diverses revues d'Égypte. En 1927 il fait une escapade de trois mois en Grèce avec un ami, Georges DimosEn l'absence de toute biographie, la plupart des éléments biographiques présentés ici proviennent des notices incluses dans le catalogue d'exposition Michel Fardoulis-Lagrange : aux abords des îles déshéritées ou fortunées, établi par Francine Fardoulis-Lagrange et Philippe Blanc, Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, septembre-octobre 1999..
En , il arrive à Paris où il vit dans une grande misère - il commentera plus tard : « Quand je suis arrivé je me suis donné sans réserve à ce pays et partout j'ai été repoussé »Cité dans Michel Fardoulis-Lagrange : aux abords des îles déshéritées ou fortunées, catalogue d'exposition établi par Francine Fardoulis-Lagrange et Philippe Blanc, Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, septembre-octobre 1999, p. 97.. Il y poursuit des études de philosophie et adhère au Parti Communiste, d'où il est exclu en 1936. Néanmoins, il restera toujours fidèle à ses premiers engagements. En 1935 il rencontre Albert Bringuier, qui lui donnera ses papiers d'identité pendant l'Occupation, et avec qui il entretiendra une correspondance (publiée en 1998) jusqu'à la fin de sa vie. Il se marie deux ans plus tard et une fille, Monique, naît en 1938. Mais très vite il rencontre une autre femme, Francine de Buyl, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et commence à vivre avec elle, alors qu'il entame un roman, reprenant un texte abandonné en 1930 : Le Livre de Sathras. Ils se marieront plus tard, en 1948. De cette époque jusqu'à la fin de sa vie, il ne cesse d'écrire, même pendant son emprisonnement durant l'Occupation à la prison de la Santé. En 1939 il écrit Volonté d’impuissance, puis « Les Prœtides », Sébastien, l’enfant et l’orange. Son fils Pascal naît en 1940 (il se suicidera en 1988). L'année suivante il emménage dans un petit deux-pièces au 28 rue de la Tourelle à Boulogne-Billancourt, où il habitera jusqu'en 1973. Ses premiers textes, en particulier Volonté d'impuissance, placés sous la figure tutélaire de Lautréamont, l'apparentent - à tort - au surréalisme.
La publication de son premier livre, Sébastien, l'enfant et l'orange (1942) (portant la bande d'annonce : « Des éléments obscurs de la sensibilité à l'expérience vitale »), lui vaut notamment la sympathie de Paul Éluard, Michel Leiris, Jean Lescure (qui dirige la revue poétique Messages) et Georges Bataille, auquel il rendra hommage en 1969 dans G.B. ou un ami présomptueux. Il participe alors, à partir de la fin de l'année 1942, aux réunions qui ont lieu chez Bataille, Rue de Lille, autour du projet du Collège d'Études socratiques, réunissant notamment Maurice Blanchot, Michel Leiris, Jean Lescure, Raymond Queneau, Georges Limbour et Denise Rollin, compagne de Bataille (de 1939 à 1943). Dans une préface écrite en 1943 pour Volonté d’impuissance, qui constitue le premier texte écrit sur Fardoulis-Lagrange, Leiris parle de « roman-poésie » pour qualifier Sébastien, l'enfant et l'orange et l'écriture de son auteur en général : « roman dans lequel le discours apparaît comme un ressort essentiel, conformément à ce qui est de règle en poésie, genre littéraire qui prend, semble-t-il, le langage pour élément premier », si bien qu'opère « une sorte de prolifération lyrique par laquelle, à chaque instant, est bouleversé le récit ; empiétement perpétuel, sur la chose narrée, de l'acte de la narration »Michel Leiris, « Michel Fardoulis-Lagrange et le roman poétique », (préface, datée « Décembre 1943 », à Volonté d’impuissance, reprise comme postface à la réédition de Sébastien, l’enfant et l’orange, Le Castor Astral, 1986), in Brisées, Mercure de France, 1966 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio essais », 1992, p. 89-90..
En 1943, comme il est alors recherché par la police pour présomption de propagande communiste, il trouve refuge dans la maison de Bataille, à Vézelay. C'est là qu'il achève son troisième livre, Le Grand Objet Extérieur. Mais le il est arrêté en possession de faux papiers dans le métro parisien et incarcéré à la prison de la Santé. Georges Bataille, mais aussi Paul Valéry interviennent en sa faveur ; Jean Paulhan lui obtient un poste de bibliothécaire, lui évitant la déportation en Allemagne. Il est libéré par la Résistance le .
Il fonde en 1945 la revue Troisième Convoi avec son ami Jean Maquet, professeur de philosophie, avec la collaboration de René de Solier et Raoul Ubac. De 1945 à 1951, cinq numéros sont publiés, auxquels collaborent notamment Antonin Artaud, Georges Bataille, Yves Bonnefoy, René Char, Charles Duits, Roger Gilbert-Lecomte, Georges Henein, Francis Picabia, Marcel Lecomte. Cette revue, dont le titre fait référence à la fameuse formule d'André Breton, « Nous, voyageurs du second convoi » (reprise des Vases communicants), Lautréamont ayant été le voyageur du premier, s'engage à faire une critique du surréalisme et ébauche une réflexion sur le langage, comme « mythe » et « grand objet extérieur », dont Fardoulis ne se départira pas. Il s'est expliqué plus tard sur l'esprit et la genèse de cette revue : « Nous avions fait une croix sur le sartrisme et le surréalisme, l'un pour sa conception de l'engagement, l'autre pour ses manifestations scandaleuses. Nous voulions nous situer ailleurs, dans le domaine de l'extériorité, c'est-à-dire dans le mythe du langage. »« Portrait d'un joueur », entretien avec Serge Rigolet (Serge Safran), Magazine littéraire, n° 243, juin 1987, p. 49-50. C'est l'époque où il rencontre aussi le peintre et illustrateur Jacques Hérold et Roberto Matta (il écrira un petit texte intitulé Sur Matta en 1970).
Durant l'été 1948, Hérold, qui s'était réfugié dans le Luberon pendant la guerre, entraîne les Fardoulis à Oppède-le-Vieux, où ils louent une maison, ayant pour voisin le sculpteur Ferdinand Marlhens (1920-2004). Dans les environs d'Oppède ils découvrent les ruines d'un monastère, la Malatière, qu'ils loueront et retaperont de 1952 à 1993Sa fille Laure Fardoulis, devenue elle-même écrivain, évoque ces étés dans le Luberon et la figure de son père, dans son livre Bleu, comme la glaise, éditions Maurice Nadeau, 2015.. Les années 1950 sont marquées par la publication de plusieurs ouvrages, récits ou romans, mais en réalité aussi inclassables que les précédents : Les Hauts Faits (1956), Au temps de Benoni (1958), Les Caryatides et l’Albinos (1959) - avec une préface de Georges Henein, qui évoque « le trouble si peu commun et si peu communicable », « à la lisière d'une extase jamais atteinte », qui s'empare du lecteur à la lecture de Fardoulis-Lagrange : « Ce qui nous est proposé ici, c’est un témoignage sur la naissance de la démarche physique, sur le poids de la présence humaine. [...] La pensée de Michel Fardoulis-Lagrange paraît, au premier regard, porteuse de schisme et de sécession. En réalité, elle ne sépare que ce qui cache en soi une fêlure originelle. Elle réunit ce qui, de façon irréversible, est voué à l'unité. »Georges Henein, préface à Les Caryatides et l’Albinos, rééd. José Corti, 2002, p. 8, 12. En 1973 il emménage au 61 Avenue Mozart à Paris, grâce à une aide financière du Centre national du livre.
Au temps de Benoni (publié avec un frontispice de Jacques Hérold) se présente comme un récit autobiographiqueMichel Fardoulis-Lagrange interrogeait néanmoins : « Dans la mesure où j'ai vécu une enfance qui n'est pas la mienne et que j'ai tenté de la reconstituer par mes livres, quelle part donner à la dimension autobiographique ? », Michel Fardoulis-Lagrange : aux abords des îles déshéritées ou fortunées, catalogue d'exposition établi par Francine Fardoulis-Lagrange et Philippe Blanc, Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, septembre-octobre 1999, p. 95., complété en 1968 par Memorabilia (à la fois Mémoires et Anti-mémoires, dont le titre place l'ouvrage sous la double référence de Gérard de Nerval et Swedenborg, Nerval écrivant au début d'Aurélia : « Swedenborg appelait ses visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu'au sommeil. »). Mais en réalité, ces récits poétiques d'un exilé se situant à la fois dans le visible et l'invisible, il serait plus juste de parler de « fiction d'immortalité », ancrée dans l'énigmatique. Pour Robert Lebel, « l'extraordinaire tonalité des textes de Michel Fardoulis-Lagrange tient à son pouvoir de suggérer simultanément la naissance du réel et la formation de la pensée qui le réfléchit. Ce que pressentent, à travers une suite d'écrans et de miroirs, la phénoménologie ou la psychologie des profondeurs, il l'intègre dans la trame de son exposé en fines nappes vaporeuses qui tressaillent, s'étirent et, de proche en proche, imprègnent le cycle des péripéties. »Robert Lebel, préface à la réédition de Memorabilia, Mémoire du Livre, 2001, p. 8.
Peu à peu l'écriture s'épure, notamment dans L’Observance du même (1977), Théodicée (1984), jusqu'à incarner L'Inachèvement (1992), rejetant psychologie, images et symboles trop connotés, pour tenter le grand déchiffrement qui comblerait les failles du langage. Renvoyant aux arcanes de l'existence, affilié aux mythes antiques de la Grèce, son questionnement vacille entre poésie et philosophie, engendrant la rêverie au cœur de l'énigme. Michel Fardoulis-Lagrange écrit aussi des poèmes de forme « classique », à partir de 1979 : les Aquarelles, publiés dans diverses revues, et réunis plus tard dans le recueil intitulé Prairial (1991).
En 1983, trois ans après un voyage au Caire, il obtient enfin la nationalité française. Sa vie s'est partagée entre Paris, sa maison du Luberon et, à partir de 1972, chaque année un voyage en Grèce, souvent à Cythère d'où la famille Fardoulis est originaire. En 1992, après un ultime séjour en Grèce, il enregistre avec le journaliste Éric Bourde des entretiens radiophoniques pour France Culture. Il meurt le à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière et est inhumé dans l'ancien cimetière de La Celle-Saint-Cloud.
Il est le père de l'écrivain Laure Fardoulis, qui l'évoque dans son livre Bleu, comme la glaise (2015).