Alfred Jarry, né le à Laval et mort le à Paris , est un poète, romancier, écrivain et dramaturge français. Il fut aussi dessinateur et graveur sur bois, usant parfois du pseudonyme d’Alain Jans.

Biographie

Famille, naissance et baptême

Alfred Henri JarryLe est le fils d’Anselme Jarry, négociant puis représentant en commerce, et de Caroline Quernest, fille du juge de paix de Hédé. Il est baptisé le dans la cathédrale de Laval. Il a une sœur aînée, Caroline (prénommée Charlotte dans le recensement de 1872), née le 8 février 1865Archives départementales de la Mayenne, 4 E 159/223, acte n° 56..

Études primaires et secondaires, débuts dans la dramaturgie

Il est inscrit comme élève dans la division des minimes au lycée Ambroise-Paré en 1878. L’année suivante, sa mère déménage à Saint-Brieuc, y emmenant ses deux enfants. C’est donc au lycée de Saint-Brieuc que Jarry poursuit brillamment ses études jusqu'en 1888, année de sa seconde. Dès 1885, il compose des comédies en vers et en prose, comme les Brigands de la Calabre (1885), le Parapluie-Seringue du Docteur Thanaton, le Procès, les Antliaclastes ( 1886, , 1888).

En 1888, s’installe avec ses deux enfants à Rennes. Jarry entre en rhétorique au lycée de Rennes (actuel lycée Émile-Zola de Rennes) en . Là, , professeur de physique, incarne aux yeux de ses élèves . L'enseignant devient le héros d’une littérature scolaire abondante. Parmi celle-ci, une comédie intitulée Les Polonais que Jarry écrit en classe de première et qui constitue la plus ancienne version de ce qui deviendra plus tard, remaniée et retravaillée, la pièce d'Ubu roi. Les élèves font jouer Les Polonais par des marionnettes, à leur propre domicile, baptisé pour l'occasion « Théâtre des Phynances ».

Jarry obtient en 1890 la seconde partie du baccalauréat, mention « Bien ».

Du lycée Henri-IV aux premières publications

En 1891-1892, Jarry est élève d’Henri BergsonNotes prises par Jarry lors des cours prodigués par Bergson (6 cahiers, 1891-1893) — Fonds de la Bibliothèque Jacques Doucet, Paris. et condisciple de Léon-Paul Fargue et d’Albert Thibaudet au lycée Henri-IV. Il échoue par trois fois et successivement au concours d'entrée à l’École normale supérieure, et connaît deux échecs pour la licence ès lettres. Bien que de deux ans plus jeune que Jarry, Fargue va le pousser à fréquenter le salon de Mallarmé, rue de Rome, puis, plus tard, celui de Rachilde, prenant ainsi Jean-Paul Goujon, Léon-Paul Fargue, poète et piéton de Paris, coll. « Biographies », Paris, Gallimard, 1997, .. Le duo d'amis, ainsi que Fabien Launay, entre autres, fréquentent la galerie Le Barc de Boutteville et nouent parfois des relations avec les peintres exposés Laurent de Freitas, « Léon-Paul Fargue et Alfred Jarry autour d'une même passion pour la peinture : 1892-1894 », Actes du colloque 2003, in L’Étoile Absinthe , .(lire en ligne)..

En mai et juillet 1893, Jarry remporte par deux fois le concours de prose à L'Écho de Paris, dont la partie littéraire est dirigée par Marcel Schwob. Ce sont ses premiers textes publiés par lesquels il introduit Ubu, et qui lui rapportent la somme de 250 francs-or. Schwob permet à Jarry d'assister aux réunions de rédaction du journalNoel Arnaud, Alfred Jarry, d'Ubu Roi au Docteur Faustroll, Paris, La table ronde, coll. « Les vies perpendiculaires », 1974, ..

En , accueilli par Louis Lormel qu'il aide financièrement, Jarry fait un bref passage à la rédaction, avec Fargue, de L'Art littéraire, bulletin mensuel d'art et de critique, où il signe du nom d'« Alfred-Henry Jarry » une Berceuse pour endormir le mort. Au cours de l'année 1893, sa mère tombe gravement malade et meurt peu après. gauche|vignette|239x239px|Croquis d’Édouard Couturier représentant Alfred Jarry en marionnettiste d’Ubu Roi En mai-juin 1894, il part pour Pont Aven et séjourne dans la pension Gloanec. Il y rencontre Paul Gauguin et Anna, sa compagne tahitienne, Armand Seguin et son épouse, Eric Forbes-Robertson, Charles Filiger, et Roderic O'Conor. Gauguin saluera plus tard Ubu roi dans son journal qu'il fabrique lui-même à partir de gravures sur bois, Le Sourire.

Ses premières publications lui permettent donc de rencontrer Schwob, Alfred Vallette (directeur du Mercure de France) et sa femme Rachilde. Dans la maison du couple, il présente, en 1894, Ubu Roi. En 1894, il croise Remy de Gourmont, rédacteur-en-chef de la revue Les Essais d'art libre, et le deux hommes vont entreprendre ensemble un projet éditorial. Peu après, il livre ses premiers textes à la Revue Blanche.

Deux ans plus tard, il entre en fonction auprès de Lugné-Poe qui lui confie le programme de la prochaine saison du Théâtre de l'Œuvre où la première d’Ubu roi a lieu le , suscitant une polémique comparable à la bataille d'Hernani. Dès lors, les représentations des pièces de Jarry se suivent au fil des cycles d’Ubu.

Carrière

vignette|redresse| Jarry (à gauche) et Alfred Vallette restaurant L'As dans les jardins du « phalanstère » de Corbeil (été 1897).

Entre et , il dirige L'Ymagier avec Remy de Gourmont, ce recueil de gravures anciennes et nouvelles, d’études artistiques et philologiques paraît en fascicules trimestriels, in-quatro. Son père meurt en 1895, la même année, il est définitivement réformé, du fait d'une lithiase biliaire chronique. Peu avant l'ultime livraison, Gourmont se brouille avec Jarry, auteur d'un poème scatologique mettant en scène Berthe de Courrière, compagne du premierLire la note de Maurice Saillet au poème manuscrit de Jarry intitulé Inscription sur la grande histoire de la vieille dame (1895) — Fonds de la Bibliothèque Jacques Doucet, Paris..

En 1896 se place l’événement historico-mythique de l’achat de la bicyclette « Clément Luxe 96 course sur piste » que le marchand Trochon s’obstinera longtemps à vouloir faire payer au poète, en vain. S'étant brouillé avec Fargue puis Gourmont, il fonde seul une revue d’estampes, Perhindérion, qui n’aura que deux numéros (mars et ).

En 1897, il a épuisé son héritage, mais achète au comptant le , auprès d'un restaurateur d'Alfortville, une périssoire en acajou nommée L’As, qui entrera dans la littérature par la geste de Faustroll et qu'il restaure avec l'aide de Vallette dans le jardin du « phalanstère » de Corbeil. Son compatriote le douanier Rousseau l’héberge brièvement. En , expulsé du 78 boulevard de Port-Royal, il s’installe au 7, rue Cassette, au deuxième étage et demi : il s'agit d'un petit espace au plafond bas, qui servait autrefois de remise à des objets de culte, et que Jarry appelle sa « grande Chasublerie ». C'est cette année-là, lors d'une soirée chez Gaston Danville, qu'il rencontre le médecin Jean Saltas avec lequel il va collaborer à des travaux littéraires et qui restera son ami jusqu'au dernier jour : Danville, proche du Mercure de France, deviendra sans doute le premier pataphysicien reconnu par Jarry lui-mêmeJulien Schuh, « Symbolistes et décadents lecteurs des psychologues », in: L’anatomie du cœur humain n’est pas encore faite : Littérature, psychologie, psychanalyse, colloque, juin 2010, Montpellier — lire en ligne..

thumb|left|Alfred Jarry sur sa bicyclette Clément, arrivant au « phalanstère » de Corbeil (1898). De 1897 à 1898, Jarry rédige l'ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien qui paraît chez Fasquelle à titre posthume en 1911. Il y définit la ’Pataphysique comme (livre , chapitre ).

Le , une représentation d’Ubu roi par des marionnettes, dessinées par Pierre Bonnard, est donnée au théâtre des Pantins, au 6 rue Ballu à Paris. Jarry écrit en 1901 une réduction en deux actes dUbu roi qui est jouée la même année au cabaret des « Quat'z'arts » (cette version raccourcie dUbu roi paraît en 1906 sous le titre d’Ubu sur la butte). C'est en mai 1898, qu'Oscar Wilde rencontre Jarry à Paris, et en garde une bonne impressionPhilippe Jullian, Oscar Wilde, Paris, Perrin, 1967, ..

En 1902, paraît Le Surmâle. La même année, Jarry commence une brève collaboration avec la revue du prince Georges Bibesco (1834-1902), La Renaissance latine. Il publie en 1903 une série d'articles dans la revue Le Canard sauvage, ainsi que dans L'Œil, deux feuilles satiriques dirigées par Edmond Chatenay (Joseph Werner, dit). Il commence à écrire La Dragonne pendant son séjour au Grand-Lemps (Isère), en 1904 chez Claude Terrasse qui avait accompagné au piano la représentation d'Ubu roi au théâtre des Pantins, tout en continuant à travailler avec lui au livret de Pantagruel.

Dernières années (1905-1907)

En 1905, il est difficile pour ses amis de ne pas se rendre compte que Jarry est miné par l'alcool, et la consommation d'absinthe. Grâce à Claude Terrasse, fin 1904, il fait l'acquisition, par-devant notaire, d'un petit terrain à proximité de la maison Vallette, à Corbeil, au bord de la Seine, près du barrage du Coudray, et passe commande au menuisier Dubois d'une cabane, baptisée le « Tripode » parce que montée sur... quatre pieds. En juillet 1905, il agrandit son domaine, et fait l'acquisition d'une nouvelle parcelle de terrain. Le Tripode est enfin achevé mais prend l'eau : il est inhabitable durant la basse saison. En septembre, Jarry écrit à Rachilde qu'il n'est pas au mieux de sa forme.

En 1906, Jarry publie trois ouvrages, après trois ans sans avoir édité un seul livre, période durant laquelle il a beaucoup écrit, entre autres pour des périodiques, mais surtout pour de nombreux projets éditoriaux (qui ne verront le jour qu'après sa mort). Jarry fait des allers et retours entre Paris et Laval ; au début de l'année, il semble en pleine forme, pratiquant l'escrime (la photo ci-contre semble être la dernière qu'on possède de lui)Une autre photo montre Jarry et Blaviel durant une joute, elle est datée de juillet 1906 — Archives André Breton.. C'est à cette époque qu'il reçoit plusieurs visites d'Apollinaire et se fait plus rare ; il ne sort plus que pour aller à la Bibliothèque nationale pour travailler, et ne fréquente plus trop ses cafés favoris.

Le , depuis Laval, réfugié chez sa sœur Charlotte depuis le 11 mai, Jarry écrit à Rachilde :

C'est donc là qu'apparaît un Jarry au bord de l'épuisement et surtout harcelé par ses créanciers, malgré l'aide financière d'Octave Mirbeau et de Thadée Natanson, le patron de la Revue blanche.

Fin mai 1906, à Laval, Jarry subit une fièvre maligne telle, qu'on lui administre les derniers sacrements et il rédige lui-même son testament olographe. La fièvre délirante finit par tomber, et en juin, il revend à Charlotte ses terrains près de la Seine, afin de calmer ses créanciers, en même temps que Vallette lance la souscription du Moutardier du pape. En août, il retrouve son Tripode.

Puis il revient à Paris, rue Cassette. Durant l'hiver 1906-1907, il parvient à fréquenter les soirées Vers et prose organisées par Paul Fort à La Closerie des Lilas. En avril 1907, acculé, il finit par vendre à un marchand d'autographes, Victor Lemasle, la plupart de ses manuscrits ; le marchand édite dans la foulée son essai sur Albert Samain, dernier ouvrage publié du vivant de l'auteur. Durant l'été, il rend visite à un oncle à Lamballe, afin de lui emprunter de l'argent, mais c'est peine perdue ; il fait durant cette période, de longues cures de sommeil.

C'est rue Cassette dans sa Chasublerie, que Saltas et Vallette le découvrent fin octobre dans un état de délabrement physique avancé et le font transférer à l'hôpital.

Il meurt, célibataire, d'une méningite tuberculeuse, le à 4 heures et quart du soir, à l’hôpital de la Charité, à Paris, plus exactement au 47 rue Jacob, l'acte de décèsRegistre des actes civils de la mairie du de Paris, acte de décès « Jarry », . mentionnant également les noms des employés Philippe Barbe et Auguste Gauriou, signataires et témoins. Comme dernière volonté, il demande un cure-dent.