Jean de La Bruyère, né le à Paris et mort le à Versailles, est un moraliste français.
La Bruyère est célèbre pour une œuvre unique, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle (1688). Cet ouvrage, constitué d’un ensemble de brèves pièces littéraires, compose une chronique essentielle de l’esprit du .
La Bruyère fut l’un des premiers écrivains à mettre en avant le style littéraire, en développant un phrasé rythmé dans lequel les effets de rupture sont prépondérants. Ce style incite à la lecture à haute voix, donnant ainsi à cette activité le statut de jugement moral grâce à l’effet rhétorique obtenu par la lecture orale sur les auditeurs. La Bruyère consacre au demeurant toute une section des Caractères aux effets pervers de l’éloquence. Nombre d’écrivains ont suivi le chemin stylistique tracé par La Bruyère : depuis Marivaux jusqu’à Proust et André Gide, en passant par Balzac.
Biographie On a des raisons de penser que Jean de La Bruyère est né dans un village voisin de Dourdan, où sa famille avait des attaches ; on a retrouvé son acte de baptême, qui établit qu’il a été baptisé le en l’église Saint-Christophe-en-la Cité, sur l’île de la CitéGeorges Mongrédien, Recueil des textes et documents contemporains relatifs à La Bruyère, Paris, CNRS, 1979, 27-34.. Il est le fils aîné de Louis de La Bruyère, contrôleur général des rentes de l’Hôtel de Ville, bourgeois de Paris, et d’Élisabeth Hamonyn, fille d'un procureur au Châtelet. De nombreux documents attestent que l’écrivain appartient à une famille roturière du monde des procureurs. Son trisaïeul paternel était Jean de La Bruyère, apothicaire dans la rue Saint-Denis ; mais, contrairement à ce qu’avait cru Sainte-Beuve, son bisaïeul n’était pas le chef ligueur Mathias de La Bruyère, lieutenant civil de la prévôté et vicomté de Paris, qui n’est qu’un homonyme : les origines de la famille de « La Bruyère ou Brière » sont à chercher du côté du Perche où un de ses ancêtres était paysan. Il est vraisemblablement élevé à l’Oratoire de Paris, et obtient, à , le titre de licencié en droit à l’université d’Orléans, après la soutenance de ses thèses sur les tutelles et les dotations le . On a la preuve qu’il connaît le grec ancien, et l’allemand — ce qui est inhabituel à cette époque. Il revient vivre à Paris avec sa famille, dont la situation de fortune est modeste, et il est inscrit au barreau, mais plaide peu ou point. Il a longtemps été gêné financièrement ; il doit attendre l’héritage d’un oncle, en 1673, pour pouvoir acheter une charge de trésorier général de France au bureau des finances de la généralité de Caen, charge qui lui apporte un revenu : elle valait une vingtaine de milliers de livres et rapportait environ par an ; elle conférait en outre l’anoblissement avec le titre d’écuyer.
thumb|left|Plaque apposée au 25, rue des Grands-Augustins, à Paris () où vécut Jean de La Bruyère.
Il effectue le voyage de Normandie pour son installation, en , puis, les formalités remplies, il retourne à Paris, et ne paraît plus à Caen. Il mène une existence de retraite studieuse, vivant petitement, rue des Augustins à Paris. En 1679, un vol de 2 500 livres dans son secrétaire le laisse sans ressources. Il s’engage alors comme précepteur chez le marquis de SoyecourtDans Les Caractères, chapitre Du Souverain ou de la République, 9, La Bruyère apostrophe de façon émouvante le « jeune Soyecour », mort à la guerre le 3 juillet 1690. Le vif éloge de ce jeune homme se comprend s'il s'agit de l'élève de La Bruyère, mort prématurément au cours de sa première campagne.. Il vend sa charge en 1686. La Bruyère connaît ensuite une remarquable ascension sociale qui lui permet d’accéder aux hautes sphères de la société aristocratique française, et d’y obtenir une avantageuse protection. Depuis le , il est en effet l’un des précepteurs du jeune duc de Bourbon — petit-fils du Grand Condé — ainsi que de Mademoiselle de Nantes, fille naturelle de et de Françoise de Montespan. Cet emploi est confié à La Bruyère, d’après l’abbé d’Olivet, sur la recommandation de Jacques-Bénigne Bossuet, « qui fournissait ordinairement aux princes, a dit Fontenelle, les gens de mérite dans les lettres dont ils avaient besoin ». La Bruyère fréquentait en effet l’évêque de Meaux depuis quelques années. Il s’installe chez son nouveau maître, à l’hôtel de Condé, le . thumb|Plaque sur la façade de l’hôtel de Condé, 22, rue des Réservoirs à Versailles. Le jeune duc de Bourbon était alors âgé de , et il venait d’achever sa seconde année de philosophie au collège de Clermont, qui était dirigé par les Jésuites. C’est avec deux répétiteurs jésuites, les pères Alleaume et du Rosel, et avec le mathématicien Sauveur, que La Bruyère partage le soin d’achever l’éducation du jeune duc, auquel il est chargé d’enseigner, pour sa part, l’histoire, la géographie et les institutions de la France. La tâche est ingrate et l’élève, épileptique et inappliqué, traverse parfois des crises redoutables. Condé suit de près les études de son petit-fils, et La Bruyère, comme les autres maîtres, doit lui faire connaître le programme de ses leçons et les progrès de son élève, qui, à vrai dire, était assez médiocre. Le , le duc de Bourbon épouse de Nantes, qui est âgée de onze ans et dix mois ; La Bruyère est invité à partager ses leçons entre les deux jeunes époux. Le , le Grand Condé meurt à Fontainebleau, et l’éducation du duc de Bourbon, devenu duc d’Enghien, est considérée comme terminée. La Bruyère reste néanmoins dans la maison de Condé en qualité de « gentilhomme ordinaire de Monsieur le Duc », chargé de la bibliothèque. Il loge à l’hôtel du prince à Versailles, au Petit Luxembourg à Paris, et au château de Chantilly. Au sein de la maison des Condé, la morgue et le goût de l’esprit sont poussés parfois jusqu’à la plus extrême cruauté, comme en témoigne Saint-Simon. « Sa férocité était extrême et se montrait en tout. C’était une meule toujours en l’air, qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n’étaient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chansons qu’il savait faire sur-le-champ, qui emportaient la pièce et qui ne s’effaçaient jamais… Il se sentait le fléau de son plus intime domestique… »Mémoires de Saint-Simon, Hachette, 1864, , . La Bruyère, qui a naturellement l’humeur sociable et le désir de plaire, a dû souffrir de sa condition obscure et de sa position subalterne de « gentilhomme » domestique, qui lui imposait l’obligation de défendre sa dignité. Il évita néanmoins les persécutions auxquelles était en butte le pauvre Santeul, mais on sent l’amertume de l’amour-propre blessé dans les plus âpres passages de son chapitre Des Grands. Il visite plusieurs fois Boileau dans sa maison d'Auteuil, et lui fait lecture d'extraits du livre qu'il prépare, inspiré des Caractères de Théophraste. Boileau dira de lui : « C'est un fort honnête homme, et à qui il ne manquerait rien, si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. » Nicolas Boileau Despréaux ; Lettres à Racine et divers ; Collection Les Textes Français ; Société Les Belles Lettres, Paris, 1966
Le succès La première édition des Caractères paraît à Paris, chez Étienne Michallet, à l’automne de 1687, sous ce titre : les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. L’ouvrage compte cent pages de traduction et deux cents pages originales. Le nom de l’auteur ne figure sur aucune édition publiée de son vivant. Cette première édition qui contient surtout des remarques, et presque point de portraits, conait un succès très vif tout de suite. Dès lors, la biographie de La Bruyère se confond à partir de 1688 avec la vie de son ouvrage. Deux autres éditions paraissent dans la même année 1688, sans que La Bruyère n'ait le temps de les augmenter notablement. En revanche, la (1689) reçoit plus de trois cent cinquante caractères inédits ; la cinquième (1690), plus de cent cinquante ; la sixième (1691) et la septième (1692), près de quatre-vingts chacune ; la huitième (1693), plus de quarante, auxquels il faut ajouter le Discours à l’Académie. Seule la (1696), qui parait quelques jours après la mort de La Bruyère, mais revue et corrigée par lui, ne contient rien d’inéditPour la description des changements faits par l'auteur dans chacune des neuf éditions qu'il a données, voir Les Caractères de Théophraste, traduits du grec ; avec Les Caractères ou Les Mœurs de ce siècle, par La Bruyère. Première édition complète; précédée d'une étude sur La Bruyère et sur son livre, suivie d'un appendice contenant les changements faits par l'auteur dans chacune des neuf éditions qu'il a données, avec des remarques et des éclaircissements historiques par M. le baron Charles Athanase Walckenaer (1771-1852). Second tirage. Deuxième partie (Paris : Librairie de Firmin Didot Frères, 1845), pp. 627-644 : Appendice à l'étude sur La Bruyère et sur son livre.. La vente de son ouvrage n’enrichit point La Bruyère, qui d’avance en a destiné le produit à doter la fille de son libraire Michallet — dot de à Sainte-Beuve, Portraits littéraires, « La Bruyère », Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres , note de Sainte-Beuve. ..
La Bruyère à l’Académie
La Bruyère se présente à l’Académie française en 1691, et c’est Étienne Pavillon qui est élu. Il se représente deux ans plus tard, chaudement recommandé par le contrôleur général Pontchartrain, et cette fois il est élu, le , en remplacement de l’abbé de La Chambre, et malgré l’opposition de Fontenelle, de Thomas Corneille et des Modernes. Son discours de réception, qu’il prononce le de la même année, soulève des orages. Il y fait l’éloge des champions du parti des Anciens, Bossuet, Boileau, La Fontaine et Racine. Il dénonce aussi les Partisans (P.T.S.), ces parvenus ignorants et outrageusement enrichis, chargés du recouvrement des impôts. Mais en contestant, au sein de l’Académie, la valeur de Corneille comparé à Racine, il inflige un véritable camouflet au frère du dramaturge, Thomas Corneille, et à son neveu, Fontenelle, qui siègent tous deux comme académiciens. Il est alors violemment attaqué dans le Mercure galant, le journal des Modernes, qu’il a placé jadis « immédiatement au-dessous de rien » ; les principaux rédacteurs de cette revue ne lui pardonnent pas d’avoir exalté Racine aux dépens de Corneille, et publient une critique au vitriol du discours de réception à l’Académie, dont « toute l’assemblée a jugé qu’il « était immédiatement au-dessous de rien » », retournant ainsi contre La Bruyère les termes mêmes dont il s’était servi pour qualifier le Mercure Galant. La Bruyère réplique à l’article du Mercure dans la préface de son discours, et il se venge de Fontenelle en publiant, dans la de son livre, le caractère de Cydias, dont tout le monde reconnut l’original.
Fin de vie Les dernières années de la vie de La Bruyère sont consacrées à la préparation d’un nouvel ouvrage, dont il avait pris l’idée dans ses fréquents entretiens avec Jacques-Bénigne Bossuet, à savoir les Dialogues sur le Quiétisme, qu’il laissa inachevés. En philosophe chrétien, La Bruyère saisissait ainsi l’occasion d’attaquer la doctrine défendue par Madame Guyon et par Fénelon. Ces Dialogues ont été publiés après sa mort, en 1698, par l’abbé Elies du Pin, docteur en Sorbonne, qui compléta les sept dialogues trouvés dans les papiers de La Bruyère, par deux dialogues de sa façon. Il est probable qu’il ne se gêna point non plus pour remanier les sept premiers ; mais, avec cette réserve, l’authenticité des Dialogues, qui n’était point admise par Walckenaër, paraît certaine au plus récent éditeur de La Bruyère, Gustave Servois. Ajoutons que l’on a vingt lettres de La Bruyère, dont dix-sept sont adressées au prince de Condé, et nous aurons achevé l’énumération de ses œuvres complètes.