vignette|upright=1.4|Une messe en mer en 1793, huile sur toile de Louis Duveau, 1864, musée des Beaux-Arts de Rennes.
On donne le nom de Clergé réfractaire ou d'Insermentés aux ecclésiastiques hostiles à la Constitution civile du clergé, décret adopté en France par l'Assemblée nationale constituante le 12 lors de la Révolution française. Une part d'entre eux fut exilée, massacrée ou déportée. Nombre d'entre eux entrèrent dans la clandestinité, pour continuer d'assurer, autant que possible, leur apostolat.
Ce clergé réfractaire s'oppose au clergé jureur (dit aussi clergé assermenté ou clergé constitutionnel) qui reconnaît cette Constitution.
La Constitution civile du clergé Les débuts de l'antichristianisme révolutionnaire Dès 1790, l'Irlandais Edmund Burke dénonce la , de la part de la Révolution en France. Dès le départ du mouvement, on assiste, en effet, à une série de mesures prises contre l'Église catholique, en France, dès 1789-1790 : suppression de la dîme, interdiction des vœux religieuxOn peut, à ce sujet, se souvenir du Dialogue des Carmélites, de Bernanos..
En , est promulguée la Constitution civile du clergé, qui soumet l'Église catholique au pouvoir civil, ainsi que le serment à la Constitution civile, . Le roi Louis XVI accepte de promulguer le décret de la Constituante, ce qu'il regrettera amèrement à partir du moment où le pape Pie VI manifeste son opposition.
Le clergé réfractaireRéfractaire signifie « rebelle », « obstiné ». Voir Archives nationales F 19 : 1005 à 1017. Correspondance relative aux prêtres réfractaires. An IV-an V (classement par départements). Inv. semi-anal. dact., par Y. Isselin, 1993, III-261 p. Index des noms géographiques, de personnes et de matières. désigne alors ce clergé clandestin, ayant refusé de prêter serment.
S'ensuit rapidement la répression contre ces prêtres et leurs protecteursPar exemple, Françoise Beauretour est condamnée à mort, comme « receleuse de prêtres réfractaires », le 16 messidor an 2..
Les lois répressives de 1792
En , Louis XVI met son veto à la loi du , qui refuse aux prêtres non-jureurs la liberté de culte, puis, en , à la loi du qui ordonne la déchéance de la nationalité pour tout réfractaire dénoncé par 20 citoyens ou par un seul en .
Malgré l'émeute du , il le maintient et quelques arrestations ont déjà lieu, comme le , en Maine-et-Loire, le 19 en Côte-d'Or, le 20 à Mayenne ou, encore, le 28 dans le MorbihanJean Dumont, Pourquoi nous ne célébrerons pas 1789, partie I, ..
Cependant, la rupture avec la monarchie du 10 août 1792 va permettre leur application officielle, et les premiers massacres commencent : le , un prêtre est tué à Limoges, neuf dans le Var ; le 15, deux à Bordeaux, dont un rédacteur de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
Le , les prêtres réfractaires, qu'on peut estimer au nombre de , doivent . À cette occasion, le député Isard affirme :
Comprendre la complexité d'une politique divisée et éviter les systématisations idéologiques
thumb|300px|Carte des prêtres ayant prêté serment à la Constitution civile du clergé en France en 1791.
Le phénomène de déchristianisation se caractérise tout d’abord par le fait que ce mouvement a été de très courte durée, et ensuite qu’il ne fut pas organisé par le pouvoir central. Le gouvernement de salut public et la Convention sont hostiles ou en tout cas circonspects face à ce phénomène.
C’est de province que partent les premières initiatives de fermeture d’églises, sous l’égide de représentants en mission ou des Comités de Surveillance. Mais Paris se mobilise presque simultanément. Le , dans une réunion du comité de Salut public, qui est alors le gouvernement effectif de la République, Robespierre dénonce la déchristianisation qui pour lui risque de faire basculer les pays neutres (surtout protestants) dans l'opposition à la France. Le dans un discours au club des Jacobins, il se prononce pour la liberté des cultes. Danton le soutient dans sa lutte contre les Hébertistes qui sont alors les principaux hommes politiques favorables à la déchristianisation. Aussi le , la Convention réaffirme la liberté des cultes, même si le 8 elle décide de ne pas rouvrir les églises fermées.
Dès lors, et même si des contre-exemples ont pu exister, soit celui de réfractaires réprimés non pour avoir été réfractaires mais pour avoir commis des actes considérés comme contre-révolutionnaires, la répression des réfractaires prend un caractère paradoxal : elle n’est active que là où la répression s’avère globalement la moins forte.
Ce paradoxe s’accentue de surcroît au cours d’une période très brève : de floréal à thermidor an II. Cette période est encore nettement délimitée à cause de la législation répressive. En effet la Convention, en deux temps, le 26 germinal an II puis le 19 floréal an II, centralise la répression des contre-révolutionnaires à Paris, à quelques exceptions locales près. Or ces textes, d’une extrême importance, exceptent les réfractaires, ce qui provoque encore une distorsion géographique. Au centre, à Paris, devant le tribunal révolutionnaire, sont jugés désormais les « ennemis du peuple », autre version de l’étiquette « aristocratique » ou contre-révolutionnaire. Dans les départements, et plus particulièrement dans ceux les plus tranquilles, puisque les exceptions locales concernant les textes de germinal et de floréal ne concernent que des départements troublés et frontières où sont conservées des commissions révolutionnaires, le jugement « hors de la loi » des réfractaires est exceptionnellement maintenu.
De fait, l’alliance entre nombre de municipalités manifestement attachées à leurs prêtres et les juges des tribunaux criminels conduit à épargner des réfractaires.
Sous « la Terreur », un prêtre réfractaire n’est pas un hors la loi comme les autres. Tout ennemi objectif de la Révolution qu’il paraisse, il bénéficie plus que les autres hors la loi du traitement juridictionnel spécifique de son affaire. L’habileté des juges qui fut en prairial assimilée à la chicane de l’avocature d’Ancien Régime, comme le poids de l’« opinion » si difficile à évaluer notamment dans les campagnes, infléchissent la répression.
Le , Robespierre donne un coup d’arrêt à la déchristianisation. La Convention décrète que le peuple français reconnaît l’existence de l’Être Suprême et de l’immortalité de l’âme. L’existence de l’Être Suprême et l’immortalité de l’âme sont des éléments qui ne sont pas apparus en contradiction avec la façon de vivre le protestantisme au .
Certains pasteurs voyaient dans les cultes révolutionnaires la réalisation d’une partie de leur idéal religieux. A titre d’exemple, on peut citer le conventionnel Lombard-Lachaux d’Orléans : « je n’ai jamais prêché que l’amour de la liberté, de l’égalité et de mes semblables ; mon unique désir est de continuer à concourir au bien des sans-culottes ».
Après 1794, d’une part et dans un premier temps, le législateur lui-même fait preuve à l’encontre des réfractaires d’une agressivité bien moindre que sous la période « terroriste ». Toute la législation répressive est marquée par les hésitations, les ambiguïtés voire les contradictions d’un pouvoir en réalité engagé dans une impasse à propos de ses relations avec l’Église. Les juges s’engouffreront dans la voie ouverte par cette incohérence. D’autre part et dans un deuxième temps, le pouvoir révolutionnaire lui-même se transforme. L’exécutif et plus particulièrement sa composante ministérielle, absente sous la Terreur, tentent de prendre le relais du législateur dans sa lutte contre les réfractaires. Contrairement aux ambitions terroristes, paradoxalement très proches de l’idéal constituant dans leur absolu « légicentrisme », le pouvoir révolutionnaire prend acte sous le Directoire de l’impuissance de la loi. Il tente d’opposer au juge, non des représentants en mission ou des sociétés populaires locales, mais ses ministres.
En réaction contre la politique d’apaisement adoptée par le Corps législatif le 7 fructidor an V, les auteurs du coup d’État du 18 fructidor, soit la majeure partie des membres du Directoire exécutif, tentent de mettre en place une seconde « Terreur ». Néanmoins, celle-ci s’évertue, à l’encontre des réfractaires, à ne pas répéter les errements de la période précédente.
Un nouveau serment est imaginé : celui de haine à la royauté et à l’anarchie. Surtout, l’assimilation des réfractaires aux émigrés doit permettre d’éviter tout recours aux tribunaux criminels et de confier la répression à des commissions militaires jugeant sans jurés.
La répression
La propagande révolutionnaire anticatholique qualifie les réfractaires de fanatiques, anti-républicains et intolérants, insoumis et de mauvaise conduite.
L'interdiction du culte chrétien (novembre 1793 - mars 1795) Après avoir, en , déclaré les prêtres inaptes à tout service civil public, les églises sont fermées ou transformées en temple de la Raison, de Brutus, de Marat...
Des autodafés de livres, œuvres d'art, vases sacrés, ornements du culte sont organisés. Le dimanche est supprimé au profit du decadi révolutionnaire et interdit. L'historien Jean Dumont rapporte un texte de loi selon lequel ceux qui l'observent seront fichés sur la Liste des citoyens fainéants et suspects de la commune, et menacés de réclusion, ou autre, selon le vœu des Comités de surveillance.
Cette interdiction prend fin le , grâce au combat des Vendéens qui obtiennent la signature du traité de la Jaunaie, à Saint-Sébastien-sur-Loire. La Révolution se voit donc obligée de rétablir la liberté de culte. Cette décision profite aussi aux juifs dont les synagogues avaient été elles aussi fermées, et les livres sacrés brûlés. À Strasbourg, par exemple, avaient dû être remis au district.
Néanmoins, on relève l'arrestation en Jean Dumont, La Révolution française où les triomphes du sacrilège. de deux jardiniers nantais pour .
Les cachettes thumb|gauche| Le « Chêne à Guillotin », à Concoret, dans le Morbihan, où l'abbé Pierre-Paul Guillotin trouva refuge durant la Révolution.
Le clergé, dit insermenté, qui soutient, parfois, la chouannerie bretonne et continue à assurer les sacrements, mais est souvent victime de dénonciateursDénonciation de Madame Taupin par Guillaume Salaun dans le district de Lannion. et l'objet de recherches assiduesProcès-verbal de recherche : ., doit se cacher.
Fermes, châteaux, campagnes, montagnes et grottes sont de bons refuges : La FeuilléePendant la Terreur, un « recteur » (curé) de La Feuillée, l'abbé Le Bis, se réfugia pour échapper à la répression de la Terreur pendant près de deux ans près de Lesven en Beuzec-Cap-Sizun, dans le Sud du Finistère, dans une caverne connue sous le nom de Kougon ar C'houlmic (« grotte de la colombe »), d'accès très difficile, désormais appelée aussi Toull an Aotrou Bis (« le trou de Monsieur Bis ») Ma Bro, Ar Chap. Prêtres réfractaires ; la grotte de la colombe., Cléden-Cap-Sizun, Brissac (« Baume de M. Raymond »), ainsi que les gorges (Le Don, dans le Cantal) et les arbres creux dans les bois.
Villes et villages se scindent : pour le maire et le clergé constitutionnel ou pour le curé réfractaire. Dans le journal Le Cantaliste, on raconte que les dévotes de Sénezergues avaient dressé une potence pour le prêtre assermenté censé remplacer leur curé. Sénèze en Cantal.. Cette histoire est une exception : la vie du prêtre réfractaire, s'il était dénoncé et retrouvé, se terminait souvent par la guillotine.
vignette|La dernière prière, huile sur toile d'Alexandre Marie Guillemin, 1844, musée des Beaux-Arts de Brest.