Espagne franquiste et franquisme (en espagnol : ) sont des noms non officiels utilisés pour désigner le régime politique de l'Espagne fondé par le général Francisco Franco, de 1936/1939 (guerre civile) à 1977 (premières élections libres durant le processus de transition démocratique). Le franquisme s'appuie sur une idéologie conservatrice et nationale-catholique, qui s'incarne dans des institutions autoritaires (parti unique, censure, juridictions d'exception). Au cours de cette période, l'Espagne est désignée sur le plan du droit international par le nom d'État espagnol..

Le franquisme, tiré du nom du général Franco, repose davantage sur la personnalité du dictateur que sur une idéologie bien définie. Franco, bien que considéré comme peu charismatique, réussit à conserver son pouvoir quasiment sans limite jusqu'à sa mort en 1975. Pendant la durée de son régime, il n'y a en Espagne aucune constitution formelle, mais seulement un petit nombre de textes fondamentaux édictés par Franco et de rang constitutionnel. Le Caudillo tient dans ses mains toutes les rênes, nommant les titulaires de tous les postes politiquement importants sur la base de ses rapports de confiance personnels, jusqu'au niveau des provinces. En outre, il garde le contrôle sur les institutions auxquelles il a donné des délégations de pouvoir ou qu'il ne peut ignorer en jouant sans cesse l'une contre l'autre.

Aux yeux de ses élites, le franquisme tire pour l'essentiel sa légitimité de la victoire militaire de ses partisans en 1939, laquelle est interprétée non seulement comme une victoire de leur vision du monde, mais bien plus comme une défense de la civilisation et des cultures espagnole et occidentale. Dans la mesure où le catholicisme constitue une partie intégrante de la culture espagnole, on en arrive à une collaboration entre l'Église et l'État dans le cadre du (national-catholicisme).

L'État franquiste a enregistré des évolutions importantes au cours de ses d'existence, principalement dans le domaine économique et la politique internationale, plus accessoirement en politique intérieure. C'est pourquoi on peut diviser l'ère de la dictature en plusieurs phases.

Le franquisme triomphant de 1939 (despotisme pendant lequel des représailles massives sont exercées sur les populations appartenant au courant des vaincus) montre un certain nombre de ressemblances avec les régimes fascistes de son temps, tout en ayant des traits d'économie planifiée, et se nourrit des vertus martiales et des mythes impérialistes. Lui succédera une étape moralisante et pieuse qui fait du prêtre le héros espagnol par excellence. Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, les phalangistes les plus radicaux sont progressivement écartés, au profit des conservateurs plus traditionnels. Après la guerre, dans le cadre de la guerre froide, les impératifs diplomatiques et économiques mettront un terme à l'autarcie, tandis que l'Espagne se place aux côtés des États-Unis : la croissance économique succède à une longue phase de stagnation. Mais ces progrès ne sont accompagnés d'aucune ouverture politique. Et après quelques tentatives de libéralisation dans les années 1960, les années 1970 voient le régime se crisper avant de s'achever dans une nouvelle vague de répression.

Apparition du système franquiste La voie de Franco vers le pouvoir

La domination de Franco débute en 1936 pendant la guerre d'Espagne ou guerre civile espagnole, parmi les parties d'Espagne engagées dans la coalition nationaliste espagnole. Le point de départ est un putsch contre le gouvernement de la Seconde République, élu quelques mois auparavant parmi une coalition de Front populaire. Dans la capitale par intérim de Burgos, une Junta provisoire voit le jour dès la première semaine de la guerre civile. Elle supprime immédiatement tous les syndicats et partis politiques, ainsi que les droits d'autonomie des régions, et interdit les grèves dans la Wikisource espagnole..

Franco, auparavant connu de la droite espagnole pour avoir écrasé la Révolution de 1934, est aidé par une propagande efficace faite autour de la victoire à Tolède, et par le soutien particulier de Hitler, qui voit en lui le plus prometteur des généraux putschistes, pour prendre un rôle de leader dans cette . Le , la et les représentants des forces fascistes amies nomment Franco (généralissime) de toutes les forces armées. De même, ce , la est fondée en vue d'installer un État provisoire. À partir de cette date, Franco est le dictateur sans limite du parti des citoyens nationalistes espagnols. C'est pourquoi le deviendra ultérieurement dans le calendrier franquiste le « jour du Caudillo ». Les rivaux possibles, les généraux Sanjurjo et Mola, se tuent en avion pendant la guerre civile (les et ).

Tous les membres du , le Front national, ne combattent pas sous les insignes et dans l'optique du fascisme. La coalition repose plutôt sur un plus petit commun dénominateur : celui du souhait d'une autre Espagne, issu d'un anticommunisme rigide, ainsi que l'aversion contre la démocratie en général, et en particulier contre le gouvernement de Front populaire au pouvoir (). Les attaquants pendant la guerre civile consistent en une coalition entre des partis, des mouvements et des sympathisants des droites : à la fois radicale et plus modérée. Ceux-ci comprennent les gros propriétaires terriens (latifundistes), le parti catholique de droite (CEDA), le mouvement académique catholique laïc (Action catholique), comme aussi les monarchistes et les carlistes, jusqu'au seul groupe que l'on peut tenir à quelque bon droit pour fasciste, la . .

Selon l'opinion de nombreux historiens, la guerre civile remet au premier plan, et de façon violente, de vieux conflits datant au moins de l'époque des guerres napoléoniennes. La société espagnole est divisée de manière irréconciliable (concept des , des « deux Espagne »). La guerre civile n'est que peu reliée aux conflits politiques, idéologiques ou sociaux de l'Europe d'alors .. « Pendant de nombreuses années, [l'Espagne a été] manœuvrée dans un état désespéré de chaos et d'anarchie, par des erreurs politiques et le déplacement de vieux maux sociaux et politiques (…) »..

Les putschistes n'ont pas de but politique ou de plan d'action clairs, comme le montre la tentative avortée de putsch de Sanjurjo de 1932. Les généraux participants s'attendent en effet à pouvoir étendre leur domination sur tout le pays en quelques jours, sans s'appuyer sur des alliés comme la Phalange (les carlistes ont, eux, pris part à la conjuration). À part quelques slogans, et des idées sur ce qu'il faudra faire, il n'y a pas pendant plusieurs mois de concept plus poussé sur un ordre à instaurer après la guerre, et qui pourrait réunir tous les membres du front national.

Dans le détail, les buts politiques des participants à la coalition sont presque totalement incompatibles. Franco voit le danger de l'échec, et s’efforce alors de réunir sous sa direction les forces participant à la guerre civile du côté nationaliste, et de porter la grandeur symbolique au-dessus du sens de la bataille contre la république.

L'avancée en direction de la Phalange vignette|Ayerbe : peinture de l'époque de la guerre civile.

Francisco Franco ne peut pas se satisfaire à la longue du rôle de leader de la Junta. Selon son propre aveu, il veut éviter les fautes du dictateur espagnol précédent, Miguel Primo de Rivera dont la dictature entre 1923 et 1930 n'a jamais dépassé une « dictature militaire personnelle du style latino-américain »., parce que sa domination n'avait jamais eu quelque inspiration politique, doctrine ou structure que ce soit. Pour réunir les droites espagnoles sous sa direction, il faut un creuset approprié. Il le trouve dans la , qui en raison de son principe de direction, (leadership), paraît particulièrement approprié.

La Phalange espagnole, fondée en 1933, s'associe dès 1934, donc à l'époque de la Seconde République, avec la (JONS : Unions des offensives national-syndicalistes) qui lui est proche d'esprit, pour former la . La même année, la nouvelle organisation s'accorde sur un programme politique en , prônant notamment la suppression de la démocratie et l'instauration d'un syndicalisme national. Ce dernier comprend l'enregistrement de la population dans des organisations professionnelles. Finalement, le phalangisme se limite à l'adhésion obligatoire de tous les travailleurs à ces syndicats. De plus, le programme contient des exigences sur la nationalisation des banques et une réforme agraire radicale.

Le chef de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera, fils de Miguel Primo de Rivera, glorifie le métier des armes, comme Mussolini. Le chef des JONS, Ramiro Ledesma Ramos, qui sera exclu de la Phalange en 1935, est ouvertement un admirateur des chemises noires, qui ont répandu la terreur en Italie à l'époque de la marche sur Rome (). L'influence de ce parti avec ses quelque 8 à d'adhérents reste négligeable pendant toute la Seconde République : ainsi en 1936, lors des élections, il n'obtient pas un seul siège. Il n'appartient pas non plus aux auteurs du de . Bien que la Phalange soit informée des plans du putsch, elle n'en fait pas partie.

vignette|upright|Croix mémoriale pour Primo de Rivera junior sur la Cathédrale de Cuenca.

Le , José Antonio Primo de Rivera, emprisonné depuis mars, est exécuté par la République espagnole après jugement : le parti se retrouve sans chef. Franco (qui dira à Beevor qu'il a personnellement empêché une tentative de remise en liberté, pour ne pas être exposé dans son propre camp à un rival charismatique.) s'efforce de se placer à la hussarde comme (meneur) du mouvement phalangiste affaibli et contesté, à la place du chef par intérim Manuel Hedilla. Il n'a jamais appartenu précédemment à la Phalange, et ne se situe pas politiquement proche d'elle. Cette élévation de Franco à Caudillo est quelque peu due au hasard. S'il s'était présenté un autre mouvement de constitution comparable, et également utilisable pour la domination, Franco s'en serait aussi bien servi. De plus, Primo de Rivera junior avait averti ses adhérents : Faites attention aux gens de droite… La Phalange n'est pas une force conservatrice ; n'adhérez pas comme extérieurs à un mouvement qui ne va pas conduire à un État national-syndicaliste. » Apparemment il savait qu'une telle tentative se profilait à l'horizon […] Quelques jours seulement avant l'éclatement de la révolution nationaliste, le , il écrit à un ami : « Une des pires choses serait une dictature national-républicaine. Une autre tentative que je crains est… la domination d'un fascisme faux, conservateur, sans courage révolutionnaire et sans sang jeune. […] » Ce qu'il craint est exactement ce qui est arrivé.

Franco montre bientôt qu'il a capturé la Phalange principalement en vue de prendre le pouvoir, et comme attache pour les partis et mouvements du . Ernst Nolte va jusqu'à dire que « le fascisme espagnol n'est pas seulement allié aux forces conservatrices, mais qu'il en est l'esclave ».. Franco ne s’identifie que peu avec les buts proclamés de la Phalange : il change certains points et exigences du programme qui, composé maintenant de , est élevé au rang de doctrine d'État, bien que Franco le désigne comme un point de départ, qui devra évoluer selon les nécessités du temps. Et c'est pourquoi il reprend les points de la Phalange, et qu'il les laisse tomber quand cela lui paraît opportun.