Hubert Ogunde (né le à Ososa, mort le à LondresBritannica) est un dramaturge nigérian considéré comme le père du théâtre moderne au Nigeria.

Il a fondé la première compagnie théâtrale professionnelle contemporaine au Nigeria, l'African Music Research Party, en 1945.

Hubert Ogunde et le Parti de Recherche en Musique Africaine

Introduction

Hubert Ogunde s'inspire à la fois du théâtre aláàrìnjó et des danses de l'Egungun, des compositions yoruba récentes de chants d'église, sans oublier l'influence du Théâtre Acrobatique d'Ilorin, pour fonder en 1944 une nouvelle pratique théâtrale en Afrique de l'Ouest.

En 1943, l'Église d'Ebute Metta propose à Hubert Ogunde, ancien professeur et officier de police de présenter un opéra de chants locaux (en langue Yorouba) afin de financer la construction d'une nouvelle église. Le a lieu la représentation de l'Opéra Le Jardin d'Éden et Le Trône d'Or au Glover Memorial Hall à Lagos. Ce travail dirigé par Hubert Ogunde fonde sa recherche d'une nouvelle forme théâtrale et musicale yorouba.

Elle respecte la structure traditionnelle du programme des danses Egungun et du théâtre aláàrìnjó qui commencent par un chœur d'ouverture (chant à l'unisson), hommage à la lignée des ancêtres et aux dieux tutélaires, suivi de la narration dansée et chantée (sans dialogues), et clos par un chant unique, suivi d'une danse collective pendant laquelle les spectateurs sont libres de partir ou de rester. Sa forme s'inspire, dans ses premiers travaux, des opéras en langue locale commandés par les Églises chrétiennes de Lagos.

L'originalité d'Ogunde est d'associer à un travail formel de commande, une recherche sur l'utilisation des chants traditionnels dans le contexte du hall de concert. D'une part il bouscule la tentation presque inévitable d'imiter, en les traduisant en langue Yorouba, les airs classiques européens, en proposant de puiser dans le fond culturel africain. D'autre part il ignore, au nom de ses commanditaires, les puissants interdits culturels africains, les tabous polythéistes puisqu'il est un artiste chrétien, et les habitudes du théâtre de plein air, aristocratique et cérémonial, fondé sur le principe de festival et non sur celui de représentation.

Sa rupture formelle avec le théâtre aláàrìnjó et les festivals traditionnels consiste à abandonner les masques, à découvrir les acteurs, à jouer à l'intérieur d'un bâtiment sur une scène en proscenium, à utiliser les apparitions et les disparitions que le fond de scène permet, les lumières, à utiliser le rideau de scène (mais uniquement pour les transitions entre les scènes) afin de laisser le loisir aux spectateurs de les commenter. Ainsi tout en gardant un programme familier au public, Hubert Ogunde rend la représentation à la fois plus visible et plus compréhensible aux spectateurs, rompant avec l'aspect distant et secret (bien que d'apparence plus festive) des formes traditionnelles. De plus la publicité de ce théâtre est écrite, sous la forme de posters et d'articles de presse, la représentation est payante, ce qui rompt totalement avec l'esprit de confrérie secrète et d'interdictions (comme l'interdiction des femmes pour les danses Egungun) et d'initiations. La troupe elle-même n'est pas constituée d'apprentis ou d'initiés, mais d'acteurs, de musiciens de danseurs et d'acrobates, d'abord amateurs puis professionnels. Le patronage de l'Église et du public et non plus celui de cours princières est un changement important compte tenu du poids politique des Obas (rois locaux), de leur pouvoir personnel et de leur orthodoxie formelle.

Histoire et œuvres Importance de la culture locale

Le Jardin d'Éden rencontre un énorme succès, le fait d'ajouter à un travail de chant une action dramatique et un certain réalisme (le pantalon d'Adam est peint en noir ce qui donne l'impression qu'il est entièrement nu) est novateur et tranche avec le style de l'Opéra de chants locaux qui consistait en une espèce d'Oratorio sur fond d'orgue et de tambours. Ogunde a trouvé une forme à la fois originale et populaire, la population de Lagos recherchant alors ce compromis entre les formes de représentations urbaines, mais européo-centristes, et les festivals de campagne traditionnels mal adaptés au nouveau mode de vie urbain et souvent confus, mais proches et intelligibles.

Cet Opéra de source biblique est suivi d'Africa and God (L'Afrique et Dieu) qui rend hommage à l'œuvre des missionnaires européens. Pour ces deux premiers opéras, Ogunde a travaillé avec le chœur de l'Église, ces travaux restent de l'ordre de la commande et du didactique religieux. Pour les spectacles suivant, Israël en Égypte (1945), Na buchadnezzar's Reign ans Belshazzaers' Feast or two impious reign (le Règne de Nabuchodonosor et le Festin de Belshazzar ou deux règnes impies), il fonde le Parti de Recherche de Musique Africaine (African Music Research Party) dont le but est « d'aller en profondeur dans la musique africaine et la danse afin de préserver et de développer ce qui a été une source de joie et d'amusement pour nos ancêtres ». Kuyinu en est le codirecteur. Les recettes des productions financées par les Églises sont versées au Parti. Ce qui est caractéristique de ces premiers spectacles est l'intention de policer, de rendre présentable les traditions africaines. En réaction avec l'image des Africains primitifs et sans pudeur diffusé par les Européens, Ogunde veut à la fois mettre en valeur sur la scène le riche héritage des cultures yorouba et en donner une image digne et acceptable. Il montre les visages et recouvre les poitrines, il compose des chants chrétiens sur des mélodies et des rythmes traditionnels, légitimant ainsi la danse, la musique par la religion chrétienne (porteuse selon lui de civilisation). De même le choix d'annoncer les titres des spectacles en anglais et de les présenter dans le même bâtiment que celui où les colons présentent les œuvres de Mozart, prend en compte l'éveil du sentiment national africain, les doutes et les ignorances du public. Ces efforts sont appréciés par le public et par les représentants de la presse des partis nationalistes nigérians.

Avec la pièce suivante, King Salomon (Le Roi Salomon), Ogunde s'est essentiellement consacré à sa recherche sur les airs traditionnels Yoruba d'Abeokuta, d'Ibeju, Oyo, Ilorin, Île-Ife, etc. Il est cependant critiqué (Ogunsheye, Daily Service, ) pour les clichés dans les choix de costumes, ainsi les Égyptiennes sont en costumes hawaïens, etc. Ogunde s'adresse à un public qui ne connaît pas encore les universités africaines et dont la culture extérieure est celle qui est diffusée par les cinémas coloniaux et les missionnaires. Mais en abordant la question de la forme, Ogunsheye encourage Ogunde à poursuivre un travail de plus en plus soucieux de dramaturgie, de plus en plus ambitieux vis-à-vis de son public.

Par ailleurs, il fait face à de nombreux problèmes pour trouver des actrices. En effet, à cause de la stigmatisation attachée au métier d'acteur, ses actrices finissaient toutes par renoncer à leur métier, surtout après être mariées. Ogunde trouva alors la parade à ces résistances culturelles : il se maria virtuellement avec toutes ses actrices. Ceci stabilisa sa troupe et même fit que le nombre d'actrices était trop important, au point que certaines devaient jouer des rôles d'homme.

Une orientation politique

Le spectacle qui suit le Roi Salomon marque un tournant, car Ogunde s'attaque à un travail en prise avec la société coloniale. Worse than Crime (Pire que le crime) est un spectacle qui dénonce l'esclavagisme et par extension le colonialisme. La mise en scène de femmes enceintes mises en vente, de vieux esclaves ainsi que des marins et d'hommes blancs (esclavagistes et anti-esclavagistes) dénonce, tout en distrayant par des danses, des chants et des acrobaties. Selon le Daily Service ce spectacle provoque hilarité et engouement dans le public. Les musiques, les costumes et les décors rappellent les festivals nocturnes traditionnels, qui impressionnent tout en réconciliant le public avec sa culture. Est-ce un spectacle à message? Il y est dit que l'homme blanc a pris le peuple africain : « Qui est noir de couleur / Portait des perles au cou » : « Ils sont venus pour les prendre / Ils ont fait d'eux les esclaves du monde » tout en rendant hommage aux combats des Européens anti-esclavagisme. La dramaturgie est plus didactique que de combat, elle est jugée pourtant assez dangereuse pour que le spectacle soit interdit à Jos où Ogunde et Kuyinu ont à subir deux nuits d'emprisonnement et un procès.

Worse than Crime (1945) peut être considérée comme un des premiers spectacles politiques en Afrique, par le soutien de la presse indépendantiste au cours de l'affaire de Jos. Il inaugure une histoire longue et mouvementée du spectacle dissident d'Afrique de l'Ouest, et plus particulièrement du Nigeria jusqu'à Wole Soyinka, prix Nobel de littérature. À noter déjà que l'interdiction est mise au compte, selon les autorités coloniales, d'un conflit ethnique entre une population du Nord (Jos) qui ne voudraient pas recevoir l'enseignement de gens du Sud (Lagos) au point de perturber violemment une représentation. La police coloniale, loin de s'en prendre aux émeutiers, s'en prend à ceux qui inspirent ces émeutes, c’est-à-dire aux artistes eux-mêmes.

Après Worse than Crime, Ogunde entreprend une série de spectacles inspirés de la littérature orale d'Afrique de l'Ouest.

Le Parti de Recherche Musicale Africaine travaille en parallèle avec le Groupe Culturel Yorouba (Yorouba Cultural Group) pour réaffirmer la conscience culturelle yorouba en milieu urbain. Le spectacle Journey to Heaven mêle les images chrétiennes au mythes yorouba. Deux sœurs jumelles ont des vies opposées, l'une est simple et honnête, l'autre dissolue, et se retrouvent au ciel. La gémellité et la prédestination sont des constantes des récits yorouba. Toujours en 1945, The Black Forest (la Forêt Noire) rappelle les contes de Tutuola (the Palwine Drinkard, Life in the Bush of Ghosts) écrits plus de 15 ans plus tard. Ugunmola sera aussi de la même inspiration. Ogunde et Kuyinu ont pour intention dans ces spectacles de « mettre en lumière les croyances populaires, en les poliçant (in a refined way) » (témoignage oral de G.B. Kuyinu recueilli par Ebun Clark pour sa thèse en 1974), à destination du public Yorouba comme aux occidentaux qui viendraient se faire une image de l'Afrique par ce spectacle. Dans les années 1960, Duro Lapido reprendra cette défense des traditions africaines tout en imposant un programme à l'européenne (baisser de rideau et saluts en fin de spectacles).

The Black Forest est le dernier spectacle créé avec Kuyinu, obligé par sa famille d'abandonner la scène et de reprendre son travail de fonctionnaire à Warri. Strike and Hunger est ainsi le premier opéra produit par Ogunde seul. Il s'inspire directement d'une grève de fin qui a duré 44 jours. Elle a fait plier le pouvoir colonial qui a dû réviser sa politique économique. Cette grève a eu un grand retentissement dans l'Empire britannique, une grève de soutien a eu lieu en Jamaïque.

D'au-delà de la mer, Yejide est venu supplanter le roi local. Il exploite la population, l'affame et lui demande de racheter à des prix exorbitants ses propres productions que tous auront préalablement dû déposer au palais. Puis le peuple décide d'arrêter de labourer et force le roi à augmenter les salaires. Strike and Hunger est une des premières pièces auto-financée par les recettes d'exploitation.

Une troupe professionnelle