Étienne Vacherot est un philosophe et homme politique français né le à Torcenay et mort le à Paris .

Il est en philosophie un représentant de l'éclectisme, auteur d'ouvrages sur la démocratie, sur l'histoire de la philosophie d'Alexandrie et sur les rapports entre la science et la métaphysique. Républicain sous le Second Empire, son parcours politique le conduit à se rallier progressivement au parti monarchique sous la Troisième République.

Biographie

Étienne Vacherot naît en 1809Son acte de naissance dans le registre des naissances de Torcenay pour l'année 1809. Les actes ne sont pas numérotés., dans une famille de « très honnêtes paysans très peu aisés »Léon Ollé-Laprune, Étienne Vacherot, in La Quinzaine, Paris, avril, 298..

Orphelin à cinq ans, élevé par sa tante, il apprend jeune un métier et ne se destine pas à la philosophie. Mais remarqué pour ses capacités intellectuelles, il peut grâce à « un protecteur quelque peu influent de la famille »Ibid., 298. poursuivre de très brillantes études.

Il entre à dix-huit ans en 1827 à l’École préparatoire. Contrairement à des penseurs comme Auguste Comte ou Pierre-Joseph Proudhon, Vacherot reçoit une formation universitaire de philosophe, formation nouvelle pour l’époque.

Au sein de l’École, Vacherot subit l’influence de Jules Michelet et de Victor Cousin. De Michelet, Vacherot « hérite une certaine mentalité laïciste et une forme d’antimonarchisme »Santino Cavaciuti, Il pensiero di Étienne Vacherot, Ed. del Testimone, Lucca, 1977, 20. qu'il faut tempérer avec ces propos : « Je ne suis pas né républicain. J’étais doctrinaire à vingt ans, avec Royer-Collard, De Broglie et Guizot. »Étienne Vacherot, « la démocratie », in Le Correspondant, Paris, année 1887, tome 147, 3.. De Cousin, Vacherot conserve les thèses spiritualistes contenues dans l’éclectisme ainsi qu’un attachement à la méthode éclectique. Contrairement à Cousin, Vacherot reconnait la contradiction de la dialectique (p. 499-501).

Sous la monarchie de Juillet

Étienne Vacherot enseigne dans les collèges de Caen entre 1835 et 1836Charles-Hippolyte Pouthas, « Le collège royal de Caen sous l'administration de l'abbé Daniel – 1827-1839 » dans Mémoires de l'Académie nationale des sciences, arts et belles-lettres de Caen, Caen, Henri Delesques, 1905, Châlons-sur-Marne, Cahors, Angers et Versailles.

Agrégé de philosophie en 1833, il soutient, en 1836, pour son doctorat de lettres une thèse française sur Aristote et une thèse latine sur saint Anselme.

En 1838, il est nommé directeur d'études à l'École normale. Ce poste important permet à Vacherot d’exercer un magistère intellectuel sur les jeunes élites de l’époque. Tous ceux qui sont passés à l’École normale durant cette période ont plus ou moins subi son influence personnelle et ses idées (Émile Deschanel, Lucien-Anatole Prévost-Paradol, Edmond About, Hippolyte Taine, Paul-Armand Challemel-Lacour). Il devient, en 1839, le beau-frère du philosophe Arsène Danton. Le , il est décoré de la Légion d'honneurGustave Vapereau, dictionnaire universel des contemporains, édition de 1880, article Étienne Vacherot, p. 1788..

À partir de ses cours, Vacherot rédige un mémoire sur la philosophie des Alexandrins qui reçoit le prix de l'Institut de France en 1844Histoire critique de l'école d'Alexandrie, 3 vol., Paris, 1846-1851. Une polémique éclate à ce propos avec l'abbé Joseph Gratry, aumônier de l'École normale, qui l'accuse de panthéisme et d'athéisme pour avoir abordé la dialectique d'Hegel, fortement critiquée au . Cette polémique engendrera, selon Lucien Sève, le bannissement de la dialectique hégélienne de l'université française jusque dans les années 1920 et 1930 .

Dans ce livre, Vacherot accorde à l’École d’Alexandrie – le néoplatonisme – et à l’hellénisme en général une place fondamentale dans la constitution du christianisme. En 1851, le livre est interprété comme une attaque envers le caractère divin de l’église catholique puisque Vacherot nous montre des intelligences humaines s’inspirant de la tradition philosophique grecque pour mettre en place l’essentiel des dogmes théologiques à commencer par le dogme de la Trinité visiblement inspiré des hypostases plotiniennes. Le père Gratry l’attaque, faisant de Vacherot un représentant d’une nouvelle sophistique : l’hégélianisme.

L'affaire conduit à la mise en disponibilité de Vacherot le .

Sous le Second Empire

Vacherot proteste contre le coup d'État du 2 décembre 1851 par Louis Napoléon Bonaparte et refuse de prêter serment au nouveau régime. Il perd son salaire de professeur et vivra, semble-t-il, assez difficilement grâce à des leçons particulières et des conférences. Il écrira : « je suis devenu républicain sous l’empire, parce que je voyais dans la république le seul gouvernement possible alors. ».

L’engagement de Vacherot pour la cause républicaine se traduira par la participation à un journal politique et littéraire : L’Avenir. Dans ce journal éphémère de la libre pensée (1855), Vacherot ébauche la plupart de ses thèmes sur la démocratie et la religion. Notamment, dans une controverse avec le penseur catholique François Huet, Vacherot pose une incompatibilité fondamentale entre la théologie catholique et l’esprit démocratique. La philosophie doit triompher dans la société moderne. Elle « sape par la base l’édifice de croyances qu’elle désespère d’emporter d’assaut, use l’obstacle qu’elle n’a pu briser, ruine par une critique infatigable l’autorité qui a résisté aux grands coups de sa logique, jusqu’à ce que l’heure solennelle de la chute ait sonné. »L’Avenir, n°6, 10 juin 1855, cité par S.Hazareensingh, « The penitent jacobinism of Et.Vacherot », in English Historical Review, novembre 1998, 1151..

En 1859, Vacherot publie un ouvrage intitulé La Démocratie qui vaut à son auteur un an de prison ramené à trois mois en appel (Vacherot fera ses trois mois à Sainte-Pélagie), une forte amende et la privation de ses droits politiques. Bien que défendu par Émile Ollivier, le philosophe est condamné pour attaques contre les droits et l’autorité de l’Empereur, le principe de propriété, et la religion. Ce livre peut être considéré comme le « bréviaire du parti républicain »Georges Weil, Histoire du Parti républicain en France, Paris, Alcan, 1900, 446. sous l'Empire. Dans le cadre du Mouvement pour la liberté et les droits du peuple, il est traduit au Japon dès 1884 par le démocrate Nakae Chômin sous le titre Jichiseiron (Sur le gouvernement autonome)Eddy Dufourmont, Rousseau au Japon. Nakae Chômin et le républicanisme français (1874-1890), Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2018..

Le , il est élu à l'Académie des sciences morales et politiques pour succéder à Victor Cousin.

Sous la Troisième République

Maire du arrondissement de Paris pendant le siège, Étienne Vacherot est élu, le , représentant de la Seine à l'Assemblée nationale. Il est un des trois députés de Paris qui acceptèrent les préliminaires de paix et, contre l'attente du parti républicain, il prend place au Centre gaucheLes députés français depuis 1789, site de l'Assemblée nationale et se signale par sa modération : Vacherot veut une politique centriste.

Sur la situation française après 1870, Vacherot écrit :

« J’aurais vu tomber l’empire avec satisfaction sans les désastres d’une guerre qu’il a provoquée, sans y être préparé. J’ai salué sans enthousiasme l’avènement révolutionnaire de la république en pleine invasion. J’étais pour la guerre à outrance, et, sans croire à la légende de la république sauvant la France en 92, j’espérais mieux de notre peuple et de notre gouvernement républicain. »

350px|right|thumb|La commission des Trente présidée par Batbie, en , réunie dans une des salles du Musée de Versailles, vice-président De Talhouët, d'après un dessin de G. Janet et un croquis de Pelcoq gravure Amédée Daudenarde. Vacherot soutient jusqu'au bout le gouvernement d'Adolphe Thiers et donne sa démission de maire après le . Un an plus tard, il se rallie au ministère de Broglie et accepte de faire partie de la deuxième commission des Trente, d'où la minorité républicaine se trouve exclue. Il soutient la loi de reconstitution du Conseil supérieur de l'instruction publique et celle de la liberté de l'enseignement supérieur, adopte l'amendement Wallon et l'ensemble des lois constitutionnelles.

Après la séparation de l'Assemblée en 1876, Étienne Vacherot, toujours républicain, paraît renoncer à la vie politique, mais il continue à collaborer à la Revue des deux Mondes, où ses jugements sévères sur le parti républicain font sensation : Vacherot craint une poussée des mouvements extrémistes républicains et ne voit pas les républicains modérés réagir.

À plusieurs reprises, il est le candidat des droites – alors même qu’il se dit encore républicain – au Sénat. Le duc de Broglie lui déclare « Vous n’êtes pas de la Droite, mais vous me permettrez de vous porter sur notre liste »Cité par Ollé-Laprune in Étienne Vacherot, Paris, 1898, 317. En , sa candidature n'obtient que 11 voix au premier tour de scrutin et est abandonnée au deuxième tour. Le , il réunit 114 voix contre 130 obtenues par le candidat républicain, Émile Deschanel.. À l'élection du , son nom, mis encore en avant par la Droite, ne recueille que 13 voix sur 202 votants.

Accentuant de plus en plus ses opinions nouvelles dans le sens monarchique, Vacherot fait diverses campagnes contre les chefs de la politique républicaine dans Le Figaro et Le Soleil (1883-1884). C’est avec sa participation avec la revue Le Correspondant que Vacherot officialise son ralliement au mouvement orléaniste et devient une référence intellectuelle. En 1892, Vacherot fait paraître La démocratie libérale qui reprend en grande partie des articles parus au cours des années précédentes et qui se présente comme un correctif à La Démocratie. Vacherot reconnaît qu’il n’a pas suffisamment précisé la dimension libérale dans son livre de 1859 : une démocratie a besoin d’être encadrée notamment par une Constitution bien faite. C’est par désillusion, moins pour l’idée républicaine que pour la pratique républicaine, que Vacherot adhère au mouvement monarchiste.

Vers la toute fin de sa vie, Vacherot, d’après Léon Ollé-Laprune qui lui succède à l'Académie des sciences morales et politiquesLéon Ollé-Laprune, Étienne Vacherot 1809 - 1897, avertissement, 1898 , travaille encore à la question philosophique de la justice et de la charité. Il meurt en 1897Son acte de décès (n°1539) dans les registres de décès du 13e arrondissement de Paris pour l'année 1897. alors même que la scène politique s’est quelque peu apaisée avec le ralliement tactique à la République de personnalités catholiques voire monarchistes, et qu’une politique d’apaisement est en place.

Philosophie

Métaphysique

Étienne Vacherot se rattache à la philosophie éclectique. Cette philosophie défend des principes spiritualistes, à savoir la dignité de l’âme, le libre-arbitre, le caractère absolu du devoir. Ces principes, Vacherot les conservera toute sa vie.

Vacherot recherche la conciliation des grandes antinomies du : ordre et liberté, déterminisme et libre arbitre, science et métaphysique.

Fonder une métaphysique positive

Dans son livre majeur la Métaphysique et la Science (1858), Vacherot s’efforce de concilier la métaphysique avec la science et de fonder une métaphysique positive. Car pour l’auteur de La Démocratie, contrairement aux représentants du positivisme, le pourquoi n’a pas à être exclu du raisonnement. La science ne peut que profiter des vues utiles fondées sur une démarche intellectuelle qui accorde une importance aux principes, aux fins et aux raisons.