vignette|redresse=1.5|Schéma expliquant l'évolution vers l'homme moderne sur la base d'une théorie multirégionale de l'évolution humaine. Les lignes horizontales représentent les flux de gènes entre lignages régionaux.
Selon la théorie de l'origine multirégionale de l'Homme moderne, ou de continuité avec hybridation, proposée et défendue depuis 1984 par l'américain Milford H. Wolpoff, l'évolution de l'Homme jusqu'à nos jours se serait faite à partir dHomo ergaster, apparu il y a environ 2 millions d'années en Afrique, et se serait déroulée au sein d'une espèce humaine unique présente dans différentes régions du monde sous des formes diverses. Le chemin d'évolution vers l'Homme moderne ne se serait pas fait par sélection de groupe et remplacements successifs de populations, mais par une évolution à foyers multiples diffusée par de nombreux croisements entre populations et jalonnée par la sélection individuelle. Parfois nommée , cette théorie propose un « grand métissage » entre les différentes populations humaines de la planète depuis 2 millions d'années.Discover : Not Out of Africa, Alan Thorne's challenging ideas about human evolution.
La théorie concurrente, l'origine africaine de l'Homme moderne (également connue sous le nom dOut of Africa), a émergé comme un quasi-consensus depuis les années 1990.
Définition
L'hypothèse multirégionale est un modèle scientifique proposé par Milford H. Wolpoff en 1984 pour rendre compte du schéma de l'évolution humaineYves Coppens, Histoire de l'homme et changements climatiques, Fayard, 2006Jo Godefroid, Psychologie: science humaine et science cognitive, De Boeck Supérieur, 2001, . Cette théorie soutient que l'évolution humaine, du début du Pléistocène il y a 2 millions d'années jusqu'à nos jours, s'est faite au sein d'une seule espèce humaine, dont les différentes populations auraient évolué en parallèle partout dans le monde vers Homo sapiens. Cette espèce unique englobe toutes les formes humaines archaïques, telles quHomo erectus et l'Homme de Néandertal, ainsi que l'Homme moderne. La théorie repose sur le mécanisme de cline systématique, avec un équilibre entre la dérive génétique, le flux de gènes et la sélection naturelle tout au long du Pléistocène, permettant ainsi une évolution parallèle des différents groupes humains répartis autour du monde, mais avec le maintien de différences régionales, qu'elles soient extérieurement visibles ou non. Le modèle de l’évolution multirégionale s’appuie sur l’observation de traits jugés communs entre fossiles de différentes époques dans une même région.
Histoire
Vue d'ensemble L'hypothèse multirégionale a été proposée en 1984 par Milford H. Wolpoff, et . L'hypothèse « polycentrique » des origines de l'homme de Franz Weidenreich (« évolution polycentrique » selon laquelle l'espèce Homo sapiens aurait émergé de façon parallèle et indépendante, à partir de populations d'''Homo erectus, dans quatre parties du monde) conceptualisée en 1939, a été une influence majeure pour l’élaboration de l’hypothèse multirégionale, mais Wolpoff l'affine en supposant l'existence d'une unique espèce humaine, qui aurait évolué vers Homo sapiens partout dans le monde. L'humanité actuelle aurait eu plusieurs berceaux, reliés les uns aux autres à la suite du nomadisme des populations (les différentes populations se seraient homogénéisées par le jeu de migrations.
Wolpoff avertit que la théorie polycentrique ne doit pas être confondue avec le polygénisme de Carleton Coon (un des partisans les plus connus de la pensée raciste évolutionniste) qui minimise le flux de gènes. Selon Wolpoff, l'hypothèse multirégionale a été mal interprétée par William W. Howells dans ses publications pendant cinquante ans, qui a confondu hypothèse de Weidenreich avec un « modèle de candélabres » polygénique :
À cause de l'influence de William W. Howells, beaucoup d'anthropologues et de biologistes ont confondu l’hypothèse du multirégionalisme avec le polygénisme. Alan Templeton note par exemple que cette confusion originale a conduit à la croyance généralisée que le flux génétique entre les différentes populations eut été ajouté à l'hypothèse multirégionale « en réponse aux critiques du modèle », malgré le fait que « l'évolution parallèle n'ait jamais fait partie du modèle multirégional, tandis que le flux de gènes n’a pas été un ajout récent, mais était présent dans le modèle dès le début ». Malgré cela, le multirégionalisme est toujours confondu avec polygénisme, ou modèle de Coon des origines raciales, à partir desquels Wolpoff et ses collègues ont pourtant pris leurs distances. Wolpoff a également défendu l'hypothèse polycentrique de Weidenreich contre l’étiquetage de polyphylétique. Weidenreich lui-même en 1949 a écrit : « Je cours le risque d'être mal compris, […] je crois en l'évolution polyphylétique de l'homme ».
En 1998, Wu propose un modèle multirégional spécifique à la Chine appelé « continuité avec hybridation [accidentelle] ». La variante de Wu applique l'hypothèse multirégionale aux fossiles trouvés en Asie de l'Est, ce qui est populaire parmi les scientifiques chinois. Pour James Leibold, historien politique de la Chine moderne, le soutien apporté au modèle proposé par Wu est largement ancré dans le nationalisme chinois. En 2013, une étude rapportait que l’hypothèse multirégionale avait très peu de soutien au sein de la communauté scientifique en dehors de la Chine.
Multirégionalisme faible contre multirégionalisme classique
Christopher Brian Stringer, un des principaux promoteurs de la théorie de l'origine africaine récente, a produit une série de publications tout au long des années 1980 et 1990 à propos du multirégionalisme de Wolpoff et Thorne. D’après lui, l'hypothèse de l'origine multirégionale a été modifiée au fil du temps en une variante plus « faible » qui accorde désormais un rôle plus important à l'Afrique dans l’histoire de l'évolution humaine, y compris la modernité anatomique (et par conséquent moins de continuité régionale que proposé au début).
Stringer distingue le modèle multirégional des origines « classique » ayant existé de 1984 (sa formulation) jusqu'en 2003 et un modèle multirégional « faible » développé après 2003.
Les données fossiles
Clades morphologiques alt= Homo erectus Sangiran 17|thumb|Réplique du crâne de l’Homo erectus Sangiran 17 d'Indonésie. La voûte crânienne présente un angle obtus au niveau de la jonction du front.
alt= Kow Swamp 1|thumb|Crâne d'Homo sapiens Kow Swamp 1 trouvé en Australie avec un angle de la voute crânienne correspondant à celui de Sangiran 17 (reconstruction de Wolpoff)
Les partisans de l'hypothèse multirégionale voient une continuité régionale de certains caractères morphologiques à travers le Pléistocène dans différentes régions du monde. Ce qui constituerait un indice que le modèle unique de remplacement à partir de l'Afrique serait erroné. En général, trois grandes régions sont distinguées : Europe, Chine et Indonésie (comprenant souvent l'Australie). Wolpoff prend la précaution de nommer la continuité de certaines caractéristiques du squelette dans ces régions « clades morphologiques » et de ne pas considérer de contexte racial. Il définit ces clades morphologiques comme un ensemble de traits qui « caractérisent de façon unique une région géographique ». Wolpoff et Thorne écrivent (1981): « Nous ne considérons pas chaque clade morphologique comme une lignée unique et nous ne croyons pas nécessaire de créer une taxonomique particulière pour ces clades ».
Les critiques du multirégionalisme ont rapporté qu'aucun trait humain n’est propre à une région géographique (c.-à-d. confiné à une seule population et ne se retrouvant dans aucune autre). Ce à quoi Wolpoff (2000) répondirent que le modèle de continuité régionale n’identifie que la présence de combinaisons de caractères et non pas des traits individuels. Un point qu’ils comparent d'ailleurs à l'identification médico-légale d'un squelette humain :
Les combinaisons de caractéristiques sont « uniques » au sens de n’avoir été trouvées que dans une seule région, ou à haute fréquence dans une région et très rarement dans les autres. Wolpoff souligne que la continuité régionale fonctionne en incluant des échanges génétiques entre les populations. La continuité régionale à long terme de certains traits morphologiques est alors expliquée par le modèle d'Alan Thorne « Centre et Edge ». Ce modèle d’évolution génétique de population résout le paradoxe de Weidenreich « comment des populations qui ne se mélangent pas géographiquement, évoluent ensemble ? ». Par exemple en 2001, Wolpoff et ses collègues ont publié une analyse de crânes fossiles d’hommes modernes trouvés en Australie et en Europe centrale. Ils concluent que la diversité des caractéristiques morphologiques de ces crânes humains ne peut « résulter exclusivement de la dispersion de la fin du Pléistocène », ce qui implique une double ascendance pour chaque région, impliquant le croisement avec des ancêtres venant d’Afrique et des humains locaux.
Indonésie, Australie Dans ses publications, Alan Thorne décrit une continuité régionale en Indonésie et en Australie pour un clade morphologique. Ce clade débute avec l'Homme de Sangiran, se poursuit avec l'Homme de Solo, et inclut pour finir les aborigènes d'Australie préhistoriques et contemporains. En 1991, Andrew Kramer teste les 17 caractéristiques morphologiques proposé du clade. Il constate que : « huit des dix-sept caractéristiques […] relient Sangiran aux Australiens modernes » et que ces liens « sont révélateurs d’une continuité morphologique. Ce qui implique la présence d'un continuum génétique en Australasie remontant au moins à un million d'années ». Dans une contre-étude, Colin Groves critique la méthodologie de Kramer, soulignant que la polarité des caractéristiques n'ayant pas été testée, l'étude ne peut pas être concluante. Phillip Habgood a également découvert que les caractéristiques supposés être uniquement présentes dans la région de l'Australasie étudiée par Thorne, seraient en fait plésiomorphes :
Cependant, en dépit de ces critiques, Habgood (2003) reconnait une continuité régionale limitée en Indonésie et en Australie, reconnaissant quatre caractéristiques dont la combinaison est unique : un os frontal plat, une constriction postorbitaire minime, un certain prognathisme facial, et des tubérosités zygomaxillaires. Cette combinaison, selon Habgood, a une « certaine australinité ».
Wolpoff, au départ sceptique vis-à-vis des déclarations de Thorne, se laisse ensuite convaincre par la reconstruction du crâne d’Homo erectus Sangiran 17 d'Indonésie. Il est particulièrement frappé alors par la similarité de l’angle formé par la voute crânienne et le visage chez lHomo sapiens australien trouvé sur le site archéologique de Kow Swamp 1 et notamment son prognathisme important. Durband (2007) en revanche affirme que les « caractéristiques » montrant la continuité entre Sangiran 17 et Kow Swamp 1 ont disparu dans la nouvelle reconstruction plus orthognathique de ce fossile qui a été récemment achevée ». Baba , qui avaient restauré le visage de Sangiran 17, concluent : « la continuité régionale en Australasie est beaucoup moins évidente que Thorne et Wolpoff le font valoir ».
Chine thumb|Réplique d'Homo erectus (« Homme de Pékin »)