Rascar Capac est un personnage de fiction des Aventures de Tintin, créé par Hergé. La momie de cet empereur inca est au centre de l'intrigue des Sept Boules de cristal, la treizième aventure de la série, dont la prépublication commence dans Le Soir le , avant de paraître en album en 1948 aux éditions Casterman.

Le nom de Rascar Capac est cité dès la première planche de la bande dessinée, dans un article de journal qui rapporte le succès de l'expédition Sanders-Hardmuth, de retour en Europe après un voyage au Pérou. La momie est conservée dans la maison du professeur Hippolyte Bergamotte, un des membres de l'expédition. Après qu'un phénomène de foudre en boule la volatilise sous les yeux des héros Tintin, Haddock et Tournesol, la momie reprend vie et vient hanter leur sommeil le soir même. Conformément aux inscriptions découvertes par les explorateurs dans le tombeau de « Celui-qui-déchaîne-la-foudre », la malédiction de Rascar Capac s'abat sur l'ensemble des membres de l'expédition Sanders-Hardmuth et les plonge dans un état de profonde léthargie.

Inspirée par une véritable momie, la momie de Rascar Capac et plus encore son intrusion nocturne dans la chambre de Tintin, contribuent à faire des Sept Boules de cristal l'un des albums les plus effrayants de la série. Elle installe une tension narrative et une dramatisation qui renforcent l'atmosphère de peur tout au long de ce récit fantastique.

Comme le souligne le sémiologue Pierre Fresnault-Deruelle, bien que la présence du personnage de Rascar Capac soit assez furtive dans l'album, il imprègne l'ensemble du récit et contribue à installer durablement cette aventure dans la mémoire collective. La momie créée par Hergé inspire notamment le dessinateur Jacques Tardi, tandis qu'un documentaire lui est consacré en 2019.

Le personnage dans l'œuvre d'Hergé vignette|gauche|redresse=0.7|alt=Page de une d'un journal.|Le Soir (ici du ) dans lequel est quotidiennement prépubliée l'aventure des Sept Boules de cristal. Le nom de l'Inca Rascar Capac est cité dès le premier des Sept Boules de cristal., publié dans le quotidien belge Le Soir le . Le lecteur apprend au moyen d'une coupure de presse, lue par Tintin dans le train qui le conduit à Moulinsart, que le tombeau de cet Inca a été fouillé par les membres de l'expédition ethnographique Sanders-Hardmuth et que ces derniers ont rapporté sa momie en Europe, encore coiffée du « borla », un diadème royal en or massif. Elle est conservée chez le professeur Hippolyte Bergamotte. Dans les jours qui suivent, les membres de l'expédition semblent frappés d'une mystérieuse malédiction : tour à tour, ils sombrent dans un état de léthargie et des éclats de cristal sont retrouvés à leurs côtés.

Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol se rendent alors chez le professeur Bergamotte, ami de Tournesol et dernier rescapé de l'expédition ; sa maison est placée sous étroite protection policière. Après les présentations, Milou se précipite vers son maître, manifestement affolé. C'est la vue de la momie conservée dans une vitrine qui l'a effrayé, ce qui provoque l'hilarité du professeur Bergamotte. La deuxième case de la contient la première représentation de Rascar Capac. La momie est installée dans une vitrine, en position fœtale et encordée. Paré de ses bijoux et coiffé de plumes, l'Inca semble regarder droit devant lui, enserrant sa tête entre ses mains.

Hippolyte Bergamotte considère l'affaire des boules de cristal avec un certain scepticisme et, tandis qu'un orage éclate, il révèle à Tintin la traduction d'une partie des inscriptions qui figuraient dans le tombeau de Rascar Capac : vignette|alt=Gravure en noir et blanc présentant un intérieur du dans lequel circule une boule de feu à la vue d'une famille affolée.|Une gravure illustrant le phénomène de foudre en boule. Un phénomène de foudre en boule s'introduit soudain dans la cheminée et fait disparaître la momie, dont il ne reste que les bijoux. Affolé, le professeur Bergamotte comprend que la prophétie se réalise et dévoile à ses invités la teneur de la malédiction en demandant à Tintin de lire la suite de son rapport : La nuit même, Rascar Capac apparaît en rêve à Tintin, Haddock et Tournesol, tandis que le professeur Bergamotte est à son tour frappé de léthargie. Le lendemain, après avoir mis à son bras le bracelet de la momie qu'il retrouve dans le jardin, Tournesol est enlevé.

L'apparition de Rascar Capac dans le cauchemar de Tintin est la dernière représentation en image de la momie. Il apparaît d'abord à la manière d'un spectre dans l'encadrement d'une fenêtre, dont il enjambe l'appui pour s'introduire dans la chambre de Tintin et projeter sur lui une boule de cristal. Grimaçant et au regard aiguisé, toujours mais , Rascar Capac semble libéré de l'attitude contrainte qui était la sienne dans la vitrine du professeur.

Sources d'inspiration Pour les besoins de son scénario, Hergé réunit une abondante documentation littéraire et iconographique, aidé notamment de son assistant et collaborateur Edgar P. Jacobs.. Le nom de Rascar Capac serait composé à partir de ceux de Manco Cápac et Huascar, respectivement le premier et le dernier des rois incas identifiés dans les recherches de l'auteur. C’est aussi un clin d’œil au professeur Jean Capart, éminent égyptologue, conservateur des Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles (qui abritent la momie), et qui prête son physique au personnage d’Hippolyte Bergamotte.

Les recherches des spécialistes de l'œuvre d'Hergé laissent la place à plusieurs hypothèses, l’une d’elles étant que le dessinateur a pris pour modèle une momie rapportée du Pérou en Belgique avec deux autres spécimens vers 1840 et qu'il a découverte pour la première fois en 1926 en visitant une exposition consacrée à l'art précolombien. Cette momie est depuis exposée dans la section « Cinquantenaire » du Musée Art et Histoire de Bruxelles.. Les recherches entreprises par le conservateur Serge Lemaitre et sa consœur archéologue Caroline Tilleux démontrent que la momie en question est celle d'un homme de à , chasseur d'otaries à crinière, dont l'âge est compris entre et . La datation au carbone 14 situe la momification entre 1480 et 1560 et la localise à Arica, dans la région chilienne d'Arica et Parinacota.

L’hergéologue Philippe Goddin a de son côté déclaré à l’AFP en 2020 que l’inspiration d’Hergé est bien plus probablement une gravure provenant du Larousse du en six volumes (1928-1933) dont l’illustration est la copie conforme de la momie dessinée par Hergé, y compris dans les détails, et qui n’a rien à voir avec le corps exposé dans le musée de Bruxelles, qui lui n’est pas ligoté.

Le sémiologue Pierre Fresnault-Deruelle voit dans la posture de la momie dans la vitrine, les mains enserrant son visage, un rappel du célèbre tableau Le Cri, du peintre norvégien Edvard Munch, dont le personnage présente une grande ressemblance avec une momie chachapoya, au visage figé dans la mort dans une position particulièrement expressive (et le corps lui-même ligoté). Découverte au cœur des Andes péruviennes en par des explorateurs français qui la rapportent au Muséum ethnographique des missions scientifiques à Paris.., elle présente la particularité de tenir sa tête dans ses mains, comme celle de Rascar Capac, et contrairement à celle conservée au musée du Cinquantenaire.

La profanation de la tombe de Rascar Capac et la malédiction qui s'abat sur les explorateurs rappellent, pour Gonzalo Moisés Pavés Borges, la découverte du tombeau de Toutânkhamon en 1922 et la supposée malédiction qui aurait touché les archéologues ayant exhumé la momie du pharaon. À l'époque de la création des Sept Boules de Cristal, cette légende fait partie de la culture populaire, et Hergé s'en était inspiré en 1934 dans Les Cigares du Pharaon. Elle est aussi évoquée dès la première planche de l'album des Sept Boules de Cristal par l'inconnu assis à côté de Tintin dans le train et qui s’adresse spontanément au jeune héros en train de lire dans son journal un article consacré non pas aux égyptologues ayant effectuée la découverte du tombeau de Toutânkhamon mais à une expédition d’archéologues qui vient de rentrer du Pérou.

Analyse Rascar Capac, vecteur du fantastique

Le fantastique constitue le cœur du récit des Sept Boules de cristal, au point que l'aventure est décrite par de nombreux spécialistes comme le .. L'apparition nocturne et fantomatique de la momie de Rascar Capac en est l'un des éléments les plus inquiétants : pour Philippe Marion, cette séquence est . tandis que Pierre Fresnault-Deruelle considère l'épisode comme le plus célèbre de tout l'œuvre d'Hergé.

Elle est d'autant plus troublante que le dessinateur se plaît à leurrer son lecteur et à susciter chez lui une sorte d'hésitation : rien n'indique qu'il s'agit réellement d'un cauchemar dans la mesure où Hergé n'apporte aucun indice qui permette au lecteur de dépasser le premier degré de lecture. Les deux premiers de la planche montrent l'abattement et le désarroi d'Hippolyte Bergamotte après la volatilisation de la momie. Effondré, le professeur comprend que la malédiction s'abattra également sur lui. Le ton sombre des deux derniers de la planche indiquent que les personnages se sont retirés dans leur chambre pour dormir. Les volets de Tintin sont ouverts, probablement en raison de la chaleur. Dans la huitième case, le lecteur découvre l'arrivée d'un spectre sorti de la nuit, qui n'est autre que la momie de Rascar Capac. Pour Pierre Fresnault-Deruelle, cette vignette est dans la mesure où elle transporte les personnages .

Le visage de Tintin, toujours endormi, semble pressentir la menace car il est entouré de gouttelettes qui révèlent son trouble, comme s'il avait l'intuition de l'arrivée de la mort dans son dos. L'intrusion malfaisante de la momie dans la chambre du héros évoque selon Pierre Fresnault-Deruelle une image universelle et largement répandue dans la littérature et le cinéma. Elle rappelle tout autant l'affiche d'un film de la série Fantômas, Le Mort qui tue, réalisé en 1913 par Louis Feuillade, qu'une illustration d'Edmond Dulac pour le conte Le Rossignol et l'Empereur de Chine de Hans Christian Andersen.

Pour Philippe Marion, cet épisode . Selon lui, . Pour l'historien Jean-Marie Embs, de même que pour Harry Thompson, l'apparition nocturne de Rascar Capac est un symbole manifeste de la qui frappe Hergé au moment de la rédaction de l'aventure, dans le contexte de guerre mondiale et d'occupation que connaît son pays...

Par ailleurs, cette séquence fait écho aux œuvres de Gaston Leroux ou de l'écrivain belge Jean Ray, et plonge le lecteur dans une atmosphère d'angoisse irrépressible et irrationnelle. Comme le souligne Jean-Marie Embs, Hergé bouscule ainsi .. Pour Benoît Grevisse, professeur d'université, le regard vide et inexistant de la momie est l'un des nombreux exemples du rôle du regard comme vecteur du fantastique qui peuvent être relevés à travers le récit..

Instrument du récit initiatique Selon Vanessa Labelle, qui étudie la représentation des phénomènes paranormaux dans l'œuvre d'Hergé, l'auteur ajoute au fantastique dans Les Sept Boules de cristal. : le climat de terreur mis en place tout au long du récit est propice à la du lecteur tant par son identification aux héros que par la peur qui, selon le psychanalyste Bruno Bettelheim, est formatrice pour le jeune lecteur.. L'atmosphère macabre, angoissante et terrifiante que répand Rascar Capac, tant chez le professeur Bergamotte après l'apparition de la boule de feu qui volatilise la momie que dans le cauchemar collectif de Tintin, Haddock et Tournesol, renforcée par le caractère onirique des évènements, permet aux lecteurs d'en ressortir transformés.