La guerre civile russe, qui a lieu de la fin de 1917 au mois de mars 1921 dans la Russie devenue une république, oppose le gouvernement bolchevique de Lénine et Trotski, au pouvoir à Petrograd depuis la révolution d'Octobre 1917, à ses adversaires politiques et militaires successifs ou simultanés, notamment les Russes blancs monarchistes, mais aussi nombre de républicains et de socialistes. Vainqueur de tous ces adversaires, des armées blanches aux marins révoltés (mars 1921) de Kronstadt, le gouvernement bolchevique marque la fin de la guerre civile par l'abandon du communisme de guerre et l'adoption de la nouvelle politique économique (NEP), qui rétablit provisoirement une économie de marché dans la Russie soviétique (RSFSR).
La violence ruineuse de ce conflit n'est pas seulement due au choc des terreurs « blanche » et « rouge » décidées d'en-haut. Cette guerre civile est d'abord (1917-1918) un chaos indescriptible et très violent, durant lequel l'État et la société russes se désintègrent sous la poussée de multiples forces centrifuges, Cette période voit en effet les autres formations révolutionnaires (mencheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes, députés déchus de l'Assemblée constituante de 1918) se battre contre les bolcheviks, parfois de façon autonome, parfois en liaison avec les généraux blancs. À cela s'ajoutent les tentatives d'émancipation de certaines minorités nationales, l'action des « armées vertes » paysannes, hostiles à la fois aux bolcheviks et aux Blancs, la défense de projets sociaux concurrents (makhnovchtchina anarchiste en Ukraine), les interventions étrangères, ainsi que de multiples règlements de compte et déchaînements de violence spontanés qui ne peuvent qu'aggraver les troublesPeter Holquist parle des guerres civiles, au pluriel, car : Peter Holquist, « La question de la violence », dans Le Siècle des communismes, Éditions de l'Atelier, 2000, .. Les retournements d'alliance et les divisions internes ne manquent pas, ni les retournements de situation : ainsi Kiev change quatorze fois de main au cours de la guerre.
Cette situation se prolonge jusqu'à ce que les bolcheviks, après avoir fait la paix avec l'Allemagne et ses alliés (traité de Brest-Litovsk, 3 mars 1918) reprennent progressivement la situation en main en rétablissant à leur profit la puissance de l'État centralSelon Nicolas Werth, dans « Que reste-t-il de la révolution d'Octobre ? », table ronde avec Marc Ferro et Serge Wolikow, l'Humanité, 7 novembre 2007 : , grâce notamment à la mise en place d'une armée puissante (l'Armée rouge, créée par Trotski) et d'un système de répression efficace (Tchéka et premiers camps).
Dans cette période de chaos, les bolcheviks bénéficient en effet de leur organisation supérieure et de leur discipline. Le camp de leurs opposants souffre au contraire de son hétérogénéité et de ses désunions. Même parmi les généraux blancs, il existe des divergences : certains, comme Lavr Kornilov, se soucient peu de rétablir la monarchie tsariste, mais se voient très bien à la tête d'une république dictatoriale, projets qui préfigurent en partie les fascismes européensMarc Ferro, « Nazisme et communisme : les limites d'une comparaison », Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 1999, ..
Un autre facteur favorable aux bolcheviks est que, bien qu'ils aient rencontré (et réprimé) des résistances populaires parfois très fortes, leur programme a dans l'ensemble été mieux reçu par les masses que celui des Blancs, tendant au retour pur et simple à l'état des choses antérieur.
Selon Serge Wolikow, Serge Wolikow, dans « Que reste-t-il de la révolution d'Octobre ? », loc. cit..
Principales phases de la guerre Première expansion : novembre 1917 – mars 1918 L'autorité du nouveau gouvernement bolchevique est relayée et progressivement étendue à l'ensemble du territoire de l'ancien Empire russe, en suivant notamment les voies de communication existantes (chemin de fer).
La signature du traité de Brest-Litovsk en et la réaction des forces politiques russes opposées au nouveau régime constitue un premier coup d'arrêt à l'expansion territoriale bolchevique.
Réaction russe et internationale : avril 1918 – septembre 1918 Les forces russes opposées au gouvernement soviétique (Blancs, socialistes modérés) et les puissances étrangères (Japon, France, Royaume-Uni, Légion tchèque) interviennent et réduisent drastiquement le territoire contrôlé par les bolcheviks.
La victoire de la toute nouvelle Armée rouge à Kazan le symbolise la fin du recul soviétique.
Consolidation de la République soviétique : septembre 1918 – octobre 1919 À partir d', le front bolchevique ne recule plus. La Biélorussie et la région de la Volga sont même reconquises en janvier-. Les attaques blanches du printemps rognent les marges du territoire soviétique mais restent insuffisantes pour le réduire significativement.
Au début de l'automne 1919, l'issue semble indécise, avec le début de trois grandes offensives blanches, au nord avec la bataille de Pétrograd, au sud avec la marche vers Moscou, et à l'est sous le commandement d'Alexandre Koltchak.
Avance générale soviétique : octobre 1919 – août 1920 Les fronts adverses s'effondrent les uns après les autres et les puissances étrangères se retirent.
À la veille du « miracle de la Vistule » (défaite soviétique contre les Polonais à l'issue de la bataille de Varsovie en ), les territoires contrôlés par le pouvoir bolchevique atteignent leur expansion maximale à l'Ouest, ses dirigeants espèrent exporter la révolution en Europe.
Consolidation définitive du régime et du territoire soviétique : août 1920 – juin 1923 Le territoire soviétique atteint sa configuration historique ; il consolide son pouvoir sur ses marges orientales (Extrême-Orient russe, Mongolie) ; les révoltes paysannes localisées en Ukraine et dans le Sud de la Russie sont réduites courant 1921.
Prémices vignette|Manifestation bolchevique sur la Perspective Nevski à Petrograd le 4 juillet 1917
La guerre civile commence dès la fin de 1917, après la prise de pouvoir à Petrograd par les bolcheviks (révolution d'Octobre).
Mise en place parfois difficile du pouvoir bolchevique en province (novembre 1917-mars 1918) Contrôlant très bien les deux grandes villes du pays, Saint-Pétersbourg et Moscou, le nouveau régime installe son pouvoir en Russie selon différentes modalités. Dans les villes et régions pourvues de fortes concentrations ouvrières (Ivanovo, Kostroma, centre miniers de l'Oural), ils ont généralement déjà le contrôle politique par l'intermédiaire des soviets locaux, où ils détiennent la majorité.
Ailleurs, ils doivent composer avec d'autres forces de gauche dont ils triomphent au terme d'un conflit armé assez bref (Kazan, Samara, Saratov, Nijni Novgorod, etc.).
Dans les bourgs et les régions agricoles, où les bolcheviks sont très minoritaires (Koursk, Voronej, Orel, dans les villes de Sibérie, etc.), la prise de pouvoir entraîne des conflits sanglantsNicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique, Paris, PUF, collection « Thémis », 2008, ..
La guerre civile en Finlande et l'écrasement des « rouges » (janvier-mai 1918)
La Finlande a obtenu son indépendance dès 1917, mais les bolcheviks s'efforcent d'y installer leur pouvoir, comme en Russie. Cela provoque une guerre civile qui dure de janvier à mai 1918.
En janvier 1918, une répression anti-bolchevique est organisée par la Garde blanche, aidée par la division allemande du général Rüdiger von der Goltz. Cette répression est brutale. Les prisonniers sont abattus à la mitrailleuse dans des fossés. La terreur blanche fait dans un pays de 4 millions d'habitants.
Début , on compte 64 camps de concentration comprenant (soit 6 % de la population adulte finlandaise), essentiellement dans le Sud du pays.
La difficulté que représente le maintien d'un système carcéral aussi massif dans une Finlande affaiblie par la guerre civile amène le gouvernement d'Helsinki à promulguer des lois d'amnistie afin de libérer progressivement les prisonniers. Début , les camps sont regroupés en 26 lieux de détention qui sont ensuite progressivement démantelés, si bien qu'en décembre, il ne reste plus que , considérés comme les bolcheviks les plus dangereux. Fin 1921, il n'en restera plus que 900.
Au total, on estime à le nombre de prisonniers rouges morts dans les premiers camps de la guerre civile , chiffre auquel il faut ajouter les 268 exécutions capitales prononcées après la répression de .
Pour les monarchistes russes, c'est un exemple à suivre et pour les révolutionnaires un avertissement sur ce qui les attend s'ils perdent le pouvoir. Les bolcheviks se souviennent aussi de l'écrasement impitoyable de la Commune de Paris vaincue, lors de la Semaine sanglante (mai 1871).
Mouvements nationalistes en Ukraine et dans le Caucase
Jusqu'au traité de Brest-Litovsk (mars 1918), la Russie est toujours en guerre contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, qui occupent une partie de la Russie occidentale.
Différents groupes nationaux, notamment en Ukraine et dans le Caucase, mettent cette situation à profit pour essayer de s'émanciper de la Russie, .
Formation de l'Armée des volontaires dans la région du Don (début 1918) Dans la région du Don, les Russes blancs s'organisent autour des généraux Mikhail Alekseïev et Lavr Kornilov et créent l'Armée des volontaires, qui combat les bolcheviks lors de la première campagne du Kouban en .
Intervention étrangère
left|thumb|Parade de troupes de plusieurs pays (dont les États-Unis) à Vladivostok, 1918. left|thumb|Chars Renault français à Odessa pendant l'intervention alliée de 1918-1919. À partir d', les Alliés — français et britanniques — interviennent dans le Nord et dans le Sud du pays pour contrer l'occupation allemande consécutive au traité de Brest-Litovsk. Les bolcheviks ne sont pas initialement hostiles à leur arrivée — Léon Trotski conseille même au soviet de Mourmansk d'accepter leur aide contre toute menace allemande et ne précise pas quel ennemi la toute récente Armée rouge aura à affronter : Allemands ou Alliés. L'armistice de Rethondes prévoit par ailleurs l'annulation du désastreux traité de Brest-Litovsk que le gouvernement bolchevique a signé en .
Ce n'est qu'après leur victoire de que les Alliés prennent ouvertement position contre les Rouges et aux côtés des Blancs. Écœurés par le traité de Brest-Litovsk qui a permis au Kaiser de transférer ses divisions d'Est en Ouest et de manquer de peu de remporter la victoire en France, beaucoup de dirigeants occidentaux s'en tiennent à l'époque à la thèse d'un Lénine agent des « Boches » et conçoivent au départ leur intervention comme un prolongement de la lutte contre l'Allemagne. S'y mêle ensuite la peur de la contagion révolutionnaire. Comme le déclara Winston Churchill, certes anti-bolchevik particulièrement virulent même au regard des critères de l'époque, . Cependant, son Premier ministre David Lloyd George expose le que . Le président américain Woodrow Wilson pense de même et refuse de s'engager trop loin dans l'intervention.
L'idée de Lénine et Trotski n'est pas d'instaurer un régime socialiste dans la seule Russie, mais que l'extension de la révolution aux pays industriellement avancés comme l'Allemagne est le seul moyen d'imposer la révolution.
À partir de l'été 1918, Anglais, Allemands, Français, Américains, Grecs, Polonais, Roumains et Japonais interviennent. Avant l'armistice de Rethondes, l'Ukraine reste occupée par les troupes allemandes, qui ont renversé son gouvernement et privent la Russie d'approvisionnement en blé. Les troupes autrichiennes occupent Odessa, les Japonais débarquent à Vladivostok, les Turcs pénètrent dans le Caucase.