La maladie du charbon, également appelée fièvre charbonneuse, est une maladie infectieuse aiguë causée par la bactérie Bacillus anthracis. C'est une anthropozoonose, c'est-à-dire commune aux animaux et à l'homme. Très rare chez l'homme, elle s'observe le plus souvent chez les animaux herbivores.

Bacillus anthracis est une arme bactériologique potentielle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et a été particulièrement médiatisée à la suite des attentats du 11 septembre 2001.

Malgré son nom anglais anthrax, cette maladie ne doit pas être confondue avec l'anthrax, qui en français désigne une staphylococcie cutanée.

Histoire

La maladie La maladie du charbon existait probablement dès l'Antiquité, confondue avec les nombreuses maladies qui pouvaient décimer les troupeaux. Ainsi lorsque Aristote parle de morts rapides d'animaux au pâturage, en mettant en cause la « morsure venimeuse » des musaraignesAristote, Histoire des animaux, livre VIII, chapitre 23 et 24. « La morsure de la musaraigne est dangereuse pour tous les animaux d'attelage, car il se produit des pustules » (Traduction Bertier, 1994, Gallimard, folio-essai, ). Pour y voir le charbon, il faut relier cela au chapitre précédent, où il est fait mention d'une maladie fébrile et rapidement mortelle chez les bœufs en troupeau, « chez ceux qu'on ouvre, le poumon apparaît pourri ». Il existe des formes très rapides de charbon qui peuvent laisser croire que l'animal est victime d'une intoxication ou d'une envenimation., il se serait agi en fait d'une forme suraiguë de fièvre charbonneuse..

Les médecins historiens du ont cru voir cette maladie dans le mythe de la tunique de Nessus, qui aurait été une tunique de laine provenant d'un animal charbonneux ; dans la Bible, comme la cinquième et sixième des dix plaies d'Égypte ; dans Homère ; dans Virgile (troisième chant des Géorgiques, sur les maladies des troupeaux) ; dans Lucrèce

Hippocrate utilise le terme grec anthrax pour désigner une lésion cutanée avec escarre noirâtre, ressemblant à du charbon. Selon les critères modernes, rien ne permet d'affirmer qu'il s'agisse vraiment de maladie du charbon, c'est plausible tout en demeurant incertain.. Pline l'Ancien, au premier siècle de notre ère, évoque aussi la maladie sous le nom de carbunculus : il la dit mortelle pour l'homme et indique un traitement à base de « charbon de bois de chêne écrasé et mélangé avec du miel »Pline l'Ancien, Chapitre 69-70, Histoire naturelle, XXXVI, 69..

La maladie est reconnue au , au moins par la république de Venise qui punit de mort les vendeurs de viande d'animaux charbonneux. À partir du , les descriptions se font plus précises avec une meilleure identification des formes animales et humaines. Au , la maladie fait des ravages, entre autres, chez les ouvriers de la laine et les artisans perruquiers qui travaillent des produits animaux importés (peaux et crins).

En 1769, la maladie humaine est identifiée de façon plus moderne par Fournier, de l'Académie de Dijon, sous le nom de « charbon malin ». Il décrit différentes lésions cutanées, dont une lésion initiale la , qu'il compare à une ; et surtout il reconnaît la transmission à l'homme par manipulation de laine de mouton, transmettant des « atomes de ferment charbonneux ». C'est la première description de maladie du charbon d'origine professionnelle, chez des ouvriers des manufactures de couvertures, à Montpellier. Ce problème sera redécouvert, à grande échelle, à la fin du , dans l'industrie lainière d'Écosse et du Yorkshire utilisant des matières premières importées (woolsorters disease, maladie des trieurs de laine).

En 1779, Philibert Chabert, de l'école vétérinaire d'Alfort nouvellement créée, publie son Traité du Charbon ou Anthrax dans les Animaux, où il distingue les caractéristiques de la maladie selon les différentes espèces d'animaux domestiques, en insistant sur le plus grand risque pour l'homme de s'exposer à un animal charbonneux, plutôt qu'à un autre homme charbonneux. L'ouvrage fera référence jusqu'au milieu du .

Au début du , la fièvre charbonneuse fait l'objet de nombreuses recherches tant par les médecins que par les vétérinaires : caractères épidémiques, transmissions, expérimentations selon les espèces, persistance dans le sol de la virulence plusieurs années après l'enfouissement de bêtes charbonneuses... L'étude du charbon et de ses différents modèles animaux peut être vue comme le lieu de naissance de la bactériologie médicale, en tant que discipline scientifique.

L'importance du sujet, à cette époque, est liée au fléau sanitaire et économique représenté par le charbon animal. Vers 1850, la mortalité s'élevait en Auvergne à 10-15 % du cheptel, de 20 à 50 % en Beauce, le seul arrondissement de Chartres perdait plus de 20 000 moutons par an. Il s'agit donc aussi d'un problème politique traité au niveau gouvernemental.

Les chercheurs vont travailler dans un double cadre de rivalité : la rivalité internationale (surtout franco-allemande) et la rivalité nationale (entre chercheurs d'une même nation). Par exemple, si la rivalité franco-allemande peut se solder par un match nul, le verra, en France, la fin des médecins-chercheurs isolés (praticiens de ville, faisant de la recherche dans leur temps libre, comme Davaine) et le triomphe des chercheurs institutionnels (sachant reprendre les idées en utilisant des réseaux de décision et de pouvoir, comme Pasteur).

La bactérie En 1823, Éloy Barthélemy (1785-1851) démontre la transmission de la fièvre charbonneuse au cheval par ingestion ou inoculation de sang infecté, mais ces premières études expérimentales sont perturbées par les résultats de quelques chercheurs, comme Bernard Gaspard (1788-1871) et Magendie, qui annoncent reproduire les mêmes troubles par inoculation de n'importe quel produit en putréfaction. Cette notion va servir de frein, car elle jette un doute sur la spécificité des produits charbonneux, tout en prolongeant des conceptions humorales : le charbon est une pourriture des humeurs, c'est la « maladie du sang de la vache », du « sang de rate du mouton ».

En 1850, le Français Rayer signale que Davaine, associé à ses recherches, a vu des petits corps filiformes dans le sang de moutons atteints du charbonRayer, « Inoculation du sang de rate », Comptes rendus des séances et Mémoires de la Société de biologie, , 1850 , 141-144. Si on en croit René Vallery-Radot, Onésime Delafond montrait dès 1838 à ses élèves de l'École d'Alfort que le sang charbonneux contenait des « bâtonnets ». (René Vallery-Radot, Vie de Pasteur, rééd. L'Harmattan, 2009, 372, 395-396). (« bâtonnets ou baguettes de Rayer et Davaine »). Rien n'indique qu'ils aient soupçonné dans ces corps l'agent de la maladie K. Codell-Carter, The rise of causal concepts of disease, Ashgate, 2003, 77.. En 1855, l'Allemand Aloys Pollender (qui affirme avoir fait sa découverte dès 1849) décrit lui aussi des corpuscules présents dans le sang d'animaux charbonneux, note l'aspect de bactéries (« vibrio ») de ces corpuscules et, contrairement à Davaine, envisage, mais sans se prononcer, qu'ils puissent être la cause de la maladie , , 1855, 108-114. K. Codell-Carter, The rise of causal concepts of disease, Ashgate, 2003, 77. Le passage de Pollender est cité en traduction française dans I. Sraus, Le charbon des animaux et de l'homme, Paris, 1887, 28, consultable sur le site archive.org. On trouve dans ce passage l'interrogation de Pollender sur le rôle d'agent de putréfaction que pourraient jouer les corpuscules. .

En effet, les chercheurs se demandaient si ces petits corps étaient la cause ou la conséquence de la maladie. À la même époque, on découvrait les « vibrions mobiles de la putréfaction » ou agents microbiens de la décomposition. L'idée dominante du moment était que ces corpuscules immobiles pouvaient être les précurseurs de la décomposition, en s'animant après la mort. La « pourriture des humeurs » pouvait encore s'accorder avec ces premières observations microscopiques.

En 1860, lors d'une épizootie frappant les chevaux de la Compagnie des Petites Voitures de Paris (fiacres) appelée alors « maladie régnante », Delafond (1805-1861) montre qu'il s'agit d'une fièvre charbonneuse en notant la valeur diagnostique et pronostique des « baguettes » microscopiques.. Il en réussit les premières cultures en annonçant leur appartenance au règne végétal, mais il échoue à obtenir la forme sporulée.

En 1863, éclairé par un mémoire de Pasteur (1859) montrant que la fermentation butyrique est l'œuvre de microorganismes vivants, Davaine réinterprète ses anciens travaux, il annonce le rôle causal des bâtonnets, qu'il appelle « bactéridie » et qui agissent à la manière des ferments, du vivant même de l'organisme (sans attendre sa mort comme les agents de putréfaction). Il s'agissait là, à ce stade, d'une déclaration d'intention qui restait encore à prouver pour convaincre les sceptiques et surmonter les objections. D'autres études de Davaine suivront en ce sens jusqu'en 1868, elles sont considérées désormais comme la première preuve de l'origine microbienne d'une maladie transmissible à l'hommeC. Davaine, « Recherches sur les infusoires du sang dans la maladie connue sous le nom de « sang de rate » », Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1863, n° 57, p. 220-223 ; id., « Nouvelles recherches sur les infusoires du sang dans la maladie connue sous le nom de « sang de rate » », Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1863, n° 57, p. 351-353, 386-387 (lire en ligne, sur Gallica) ; ; K. Codell-Carter, The rise of causal concepts of disease, Ashgate, 2003, 78-79..

En 1876, Robert Koch complète la démonstration de Davaine et, développant une idée de Ferdinand Cohn, établit la capacité de la bactérie du charbon à former des spores, ce qui peut la rendre très résistante et capable de se régénérer R. Koch, « » , vol. 2, 2, ; réimprimé dans R. Koch, , vol. 1, 5-26 (lire en ligne, Robert Koch-Institut)..

L'existence d'une toxine du charbon fut démontrée pour la première fois en 1955 Smith, H., J. Keppie et J. L. Stanley « The chemical basis of the virulence of Bacillus anthracis. V. The specific toxin produced by B. anthracis in vivo. » British journal of experimental pathology 1955;36:460-472. Cité par exemple par G. G. Wright et G. L. Mandell, « Anthrax toxin (...) » Journal of experimental medicine 1986;164:1700-1709, en ligne, et par Theresa M. Koehler, Anthrax, Springer, 2002, , 9783540434979, partiellement consultable sur Google Books, 125..

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