Herta Müller (née le à Nițchidorf) est une romancière germano-roumaine, douzième femme lauréate du prix Nobel de littérature en 2009. Allemande du Banat, elle a émigré en Allemagne de l'Ouest en 1987, fuyant la dictature de Nicolae Ceaușescu. Ses œuvres, marquées par une extraordinaire force poétique et un langage d'une précision sèche, évoquent souvent la violence contre les plus faibles, l'injustice, la peur d'être surveillé et la terreur de la dictature. Ses deux premiers livres ( et ), parus à Bucarest avant la chute du régime, ont été censurés. En Allemagne, Müller est considérée comme faisant partie de la ou en anglais (« la littérature mondiale ») Kitsch oder Weltliteratur?, Michael Naumann dans .

Biographie

Enfance et études Herta Müller est née dans une famille de Souabes du Banat, une des minorités allemandes de Roumanie. Cette zone géographique est située au sud-ouest de la Roumanie et fut occupée par les Ottomans avant d'être colonisée et germanisée par l'Empire des Habsbourg au et d'être finalement rattachée à l'État roumain à la suite du démantèlement de l'Autriche-Hongrie.. Son grand-père est un riche fermier et homme d'affaires exproprié par le régime communiste d'après-guerre. Comme de nombreux Roumains germanophones, sa mère est déportée en URSS en 1945 et y passe cinq années dans un camp de travaux forcés du GoulagBio-bibliographie de Herta Müller par l'Académie suédoise sur le site des prix Nobel, consulté le .. Son père, ancien soldat de la Waffen-SS ( Panzerdivision SS Frundsberg), gagne sa vie comme chauffeur de camion.

Après ses études secondaires, Müller suit un cursus dans les lettres allemandes et roumaines à l'université de Timișoara.

Carrière professionnelle en Roumanie À partir de 1976, elle travaille comme traductrice dans une usine de machines, mais est licenciée en 1979 après son refus de coopérer avec la Securitate, la police secrète roumaine. Son domicile est mis sur écoute.. Elle gagne alors sa vie comme enseignante temporaire dans des centres d'études parmi lesquels le lycée germanophone Nikolaus Lenau de Timișoara et des écoles maternelles prodiguant des cours privés en allemand. Dans les années 1970, elle est proche de l', un groupe d'intellectuels roumains d'origine allemande, surveillé de près par la Securitate. Elle fait aussi partie du cénacle littéraire () Adam Müller-Guttenbrunn, affilié à l'Association des écrivains de Timișoara (). Müller évoque la difficulté d'appartenir à une minorité linguistique et souligne la situation précaire des écrivains roumains de langue allemande : .

Son premier livre, Dépressions () est publié en 1982, mais est censuré, comme tous ses autres ouvrages parus en Roumanie avant la chute du régime communiste. Il est édité dans son intégralité en Allemagne de l'Ouest, deux ans plus tard, peu de temps après la publication de sa deuxième œuvre en Roumanie. La réaction des autorités communistes est sévère : Herta Müller se voit interdire de faire paraître des livres sur le sol roumain.

Installation en Allemagne et succès international Sous la pression de l'Union des écrivains ouest-allemands et du PEN club, les autorités autorisent Herta Müller et son mari, l'écrivain Richard Wagner, à partir vivre en République fédérale d'Allemagne en 1987.. Les années suivantes, elle obtient plusieurs postes d'enseignante, comme écrivain « en résidence », dans des universités allemandes et étrangères.

Herta Müller est membre jusqu'à sa démission en 1997, du PEN club d'Allemagne. Depuis 1995, elle est membre de l'Académie allemande pour la langue et la littérature.

En 2005, elle est invitée comme professeur à la chaire « Heiner Müller » de l'université libre de Berlin, où elle vit aujourd'hui. Au cours de la même année, elle publie son premier livre écrit en roumain (le volume de poésie-collage , Iași : Polirom).

En 2009, son roman , publié grâce à une bourse Grenzgänger-Programm der Robert Bosch Stiftung de la Fondation Robert Bosch, est nommé pour le prix du livre allemand et atteint la finale des six meilleurs romansdpa: Sechs Romane für Deutschen Buchpreis nominiert Die Zeit, ..

Le , elle reçoit le prix Nobel de littératurePrix Nobel de littérature sur le site officiel des Nobel pour l'ensemble de son œuvre .. Dix ans après Günter Grass et cinq ans après Elfriede Jelinek, elle devient le troisième auteur de langue allemande distingué à Stockholm sur une décennie.

Prises de position Herta Müller est connue en Allemagne pour des prises de positions qui s'écartent de la ligne majoritaire de l'opinion publique et de l'intelligentsia.. Elle ne condamne pas l'intervention américaine en Irak en 2003 et rappelle à quel point son pays natal, qui a souffert de la dictature, aurait aimé être libéré par le « monde libre ».

En 2008 a eu lieu un débat de politique intérieure concernant la participation de l'historien et du germaniste à une réunion de l'Institut culturel roumain de Berlin du , car tous deux furent informateurs de la Securitate.

Müller critique l'invitation dans une lettre ouverteSpitzel in der Sommerakademie, Frankfurter Rundschau (fr-online.de), 23. Juli 2008. Vgl. „Spitzelaffäre“ in Berlin, Siebenbürger Zeitung (Siebenbuerger.de), .. Dans le cadre de cette polémique, l'historien, philosophe et homme de lettres , lui aussi natif du Banat, lui reproche, dans son livre (Symphonie de la liberté), sa loyauté passée envers le régime de CeaușescuInterview mit Carl Gibson auf Radio Transylvania International, , Zugriff September 2008; u. Carl Gibson aus Bad Mergentheim: Symphonie der Freiheit beleuchtet die Menschenrechtsbewegung in Rumänien – Der Zeitzeuge legt Buch mit 400 Seiten vor, Fränkische Nachrichten (fnweb.de), Bad Mergentheim.

Dans un article paru dans l'hebdomadaire le et intitulé La Securitate est toujours en service, Müller accuse l’État roumain d'être toujours sous l'emprise des méthodes du régime communiste. Elle décrit à quelles mesures « pour le compromis et l'isolement » elle fut soumise par les services secrets dont elle subirait la pression encore aujourd'hui. Les dossiers de la Securitate indiquent comment sa critique infatigable vis-à-vis de la dictature de Ceaușescu devait être rendue peu digne de foi par des mesures visant à la calomnier.

Ainsi, des lettres, montées de toutes pièces par la police secrète, ont été envoyées à des stations de radio allemandes afin de la compromettre en véhiculant des fausses preuves sur son rôle d'agent de la Securitate. En outre, plusieurs autres personnes appartenant à la minorité souabe du Banat, auraient été présentées à tort comme des collaborateurs informels de la police secrèteDie Zeit: Die Securitate ist noch im Dienst. ..

En , elle rejoint l'artiste Ai Weiwei pour exprimer son mécontentement face au choix de l'écrivain chinois Mo Yan pour le Nobel qu'elle juge être une « honte », une catastrophe » et « une claque pour tous ceux qui travaillent au respect de la démocratie et les droits de l’homme » ; Mo étant considéré comme trop servile vis-à-vis des autorités de Pékin...

En 2016, au côté du chef d'orchestre Daniel Barenboim, elle fait partie des 70 intellectuels et artistes signataires d'une lettre de soutien à la politique de la chancelière Angela Merkel en faveur de l'accueil des réfugiés en Europe..

vignette|redresse|Herta Müller dédicaçant un ouvrage en .

Œuvre L'œuvre de Herta Müller, qui comprend une vingtaine de romans et récits, est classée en Allemagne dans la () pour son régionalisme à vocation universelle : le milieu rural roumain, la référence historique à Nicolae Ceaușescu et l'évocation des minorités de langue allemande forment une peinture de mœurs et de caractères transfrontalière, polyglotte et multiculturelleHerta Müller sur l'encyclopédie Larousse, consulté le .. Seuls six titres ont été, pour le moment, traduits en français ; Müller étant presque inconnue en France avant l'attribution du prix Nobel..

Ses livres se consacrent à l’histoire de la Roumanie sous le règne du . Ils évoquent les vexations, les persécutions, les humiliations, la privation de la langue d'origine et les expulsions dont sont victimes, à partir de 1945, les populations germanophones d'Europe de l'Est, délogées et martyrisées. Ce pan sombre de l'histoire européenne est encore peu relayé par les ouvrages spécialisés, les historiens et la presse en dehors de l'Allemagne. Müller s'axe entièrement sur la dénonciation des horreurs silencieuses et de l'oppression quotidienne sous la dictature. De manière métaphorique ou détournée, ses ouvrages rendent tous compte de l'aliénation de l'individu et de sa capitulation face à une société liberticide..

Son œuvre est, en ce sens, caractérisée par une logique mémorielle et une esthétique de la résistance : la littérature devient un outil politique et une arme contre l'oubli. Dépressions (, 1982), rassemble plusieurs nouvelles à tonalité autobiographique et évoque la vie pénible de paysans du Banat. (1984) fustige l'intolérance, la violence et la corruption d'un village dont la minorité allemande ne dissimule pas sa proximité avec l'idéologie fasciste. L'Homme est un grand faisan sur terre (, 1987) évoque l'angoisse et le déchirement de la famille d'un meunier qui souhaite quitter sa terre et devient la victime des tracasseries de l'administration, des menaces de la police et de la malhonnêteté des passeurs. Dans (1989), Müller raconte son installation en Allemagne qui fut à la fois une rupture douloureuse avec son pays natal et un retour aux sources, lui permettant de pratiquer sa langue maternelle en toute liberté.

Le renard était déjà le chasseur (, 1992) dépeint la terreur d'une enseignante qui comprend que son appartement est visité par des agents de la Securitate. (Animal du cœur, 1993) narre le destin brisé de quatre étudiants roumains, dans les années 1980, à la recherche d’eux-mêmes et de leur pays dévasté par le régime communiste..

vignette|Lecture, La Bascule du souffle, Potsdam, . La Convocation (, 1997) décrit la vie d’une femme bouleversée par les interrogatoires de la police d’État. Dans (La Bascule du souffle, 2009), l'auteur retrace le parcours d'un jeune homme dans un goulag soviétique, exemplaire du sort des Allemands de Transylvanie après la Seconde Guerre mondiale. La faim, ressentie par le protagoniste, change sa perception du réel... La romancière dit s’être inspirée de l'expérience du poète Oskar Pastior, décédé en 2006 et lauréat du prix Büchner, dont elle avait consigné les souvenirs dans plusieurs cahiers. Néanmoins, l'histoire personnelle de sa mère a également nourri son inspiration.

Style Le style de Müller est loué par la critique pour sa concision et sa puissance. Son écriture relève d'une blessure intime et sociale qu'elle tente de réparer à travers une mosaïque linguistique complexe et le désir d'accéder à l'universel.. Sa syntaxe est très découpée, voire hachée et ses phrases vont à l'essentiel. Les jurés du prix Nobel saluent la force d'évocation de sa prose, emplie d'« images ciselées ». Le comité de Stockholm souligne par ailleurs son habileté à donner « une image de la vie quotidienne dans une dictature pétrifiée » et à peindre « le paysage des dépossédés ». En effet, ses récits mettent en scène des éléments composites (animaux, paysages, végétaux, fruits) qui forment un tableau fantasmagorique et angoissant du quotidien totalitaire. L'écrivain retranscrit autant la pauvreté extérieure que l'univers mental des protagonistes, ravagés par l'effroi, la soumission, l'impuissance et l'abandon.