Archag Tchobanian (), né le à Constantinople (Empire ottoman) et mort le dans le , est un écrivain, poète, dramaturge, traducteur, intellectuel, éditeur de revues littéraires, conférencier et diplomate arménien.

Directeur de sa propre revue littéraire, Anahit (1898-1949), et auteur d'une œuvre importante, il se tient aussi au courant de la production littéraire de son temps et est, selon Krikor Beledian, un critique littéraire qui correspond, encourage et offre une tribune aux écrivains arméniens du monde entier. Dans un contexte où les Arméniens de France ne possèdent pas d'école où apprendre leur langue, Beledian estime qu'il joue un rôle de premier plan (à l'instar de Chavarche Missakian et de son journal Haratch) dans l'enseignement de celle-ci, par la lecture que font les jeunes générations de sa revue ainsi que dans l'éveil des vocations des jeunes écrivains. Il préside par ailleurs un certain nombre d'organisations intellectuelles et littéraires des Arméniens de Paris. Considéré par Anahide Ter Minassian comme un pendant un demi-siècle, il est, pour l'historienne Anouche Kunth, l'une des figures de la communauté arménienne en France.

Il joue un très grand rôle dans l'extension de la connaissance de la culture et de la littérature arméniennes en France, par de multiples traductions et des éditions savantes, avec notamment sa Roseraie d'Arménie en trois volumes. Francophile depuis son plus jeune âge, il émigre en France en 1895, s'intègre dans les milieux intellectuels européens et noue de nombreuses amitiés avec des écrivains et intellectuels qu'il amène à la cause des Arméniens ottomans en favorisant la naissance d'un mouvement arménophile à l'époque des massacres hamidiens (1894-1897).

Dans la première moitié du , à la suite du génocide arménien puis de la disparition de la Première république d'Arménie (1918-1920), il est l'une des grandes voix des Arméniens en exil, notamment en tant que membre de la Délégation nationale arménienne. Cette dernière est remplacée en 1925 par le Bureau des réfugiés arméniens, qu'il dirige tout au long de l'existence de cette organisation, jusqu'en 1945.

Biographie Débuts dans l'Empire ottoman (1872-1895) Famille et origines Archag Tchobanian naît le à Constantinople, dans le quartier de Beşiktaş, au sein d'une famille arménienne originaire d'Agn.

Sa mère, Marie Kemhadjian, meurt alors qu'il n'a qu'un mois, tandis que son père, Johannès, est un orfèvre issu de la famille Howiantz.

Études et premiers écrits Études à Constantinople et développement de sa francophilie (1882-1893) En 1882-1886, il étudie à l'école Makrouhi, école arménienne du quartier, où il commence à écrire. Il doit sa maîtrise de la langue française à deux institutrices françaises, Bragiotti et Blanche Lesire, et ne cache pas sa francophilie, s'intéressant par exemple à Victor Hugo. La première de ses deux institutrices corrige d'ailleurs sa traduction en français de Vahan, tragédie de Meguerditch Béchiktachlian.

Il entre ensuite au nouvellement fondé lycée Guétronagan (1886) entre 1887 et 1891. Il y a pour professeurs Minas Tchéraz, Tovmas Terzian et Eghia Demirdjibachian, qui reconnaissent ses talents littéraires et l'encouragent dans cette voie. Tchéraz est particulièrement impressionné par le travail de son élève, qui étudie les littératures arménienne et européenne.

En 1888-1889, il publie dans la revue Arevelk de la poésie et traduit des auteurs français comme Alphonse Daudet, Émile Zola, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant ou encore Théophile Gautier. En 1890, il traduit pour la revue belge La Pléiade des poèmes de Bedros Tourian ; le directeur de la revue, Paul Lacomblez, écrit alors : .

Tchobanian souhaite poursuivre ses études à Paris, mais n'en a pas les moyens. Il se lance alors dans la carrière des lettres et participe à plusieurs revues intellectuelles, dont Arevelk, Massis (on retrouve sa signature dans de nombreux numéros publiés en 1892-1893) et Haïrenik en 1891-1893. Il fréquente alors de grands écrivains arméniens de la capitale impliqués dans la publication de ces revues, comme Arpiar Arpiarian, Krikor Zohrab ou encore Lévon Pachalian. Écrivant jusque-là dans un mélange d'arménien moderne et d'arménien classique, il finit par adopter l'arménien moderne sous l'influence desdits écrivains. À l'âge de 19 ans, il publie son premier livre intitulé Voix de l'Aurore (1891).

En 1892, il est embauché en tant que professeur de langue et de littérature arméniennes au lycée Guétronagan mais enseigne aussi dans d'autres écoles arméniennes, à Kadıköy et Samatya.

Dans sa première pièce de théâtre, intitulée Les Couches sombres (, 1892) et représentée pour la première fois en 1893 à Constantinople (notamment dans les théâtres arméniens de Beyoğlu, Kadıköy et Üsküdar), Archag Tchobanian dépeint la vie du bas peuple de la capitale ottomane et la ruine d'une jeune fille, victime de médisance. L'argent récolté grâce à ces représentations lui permet de se rendre à Paris.

Séjour à Paris et en Europe (1893-1894) Il passe l'année 1893 à Paris, où il suit des conférences à la Sorbonne et au Collège de France, assiste à des représentations théâtrales et des concerts, ou se rend au musée. Là, il prend contact avec Alphonse Daudet, Émile Zola, François Coppée ou encore Jean Lorrain et Henry Bauër. Il se lie d'amitié avec le linguiste Antoine Meillet, qui s'intéresse alors à la langue arménienne.

Depuis la capitale française, il continue d'écrire pour le journal Haïrenik, à qui il envoie des articles ; il envisage à la fin de sa vie de réunir ces articles en un livre intitulé Un An à Paris, mais il meurt avant d'avoir pu réaliser ce projet. Il finit durant son séjour la rédaction d'une biographie de Bedros Tourian, qui paraît à Tiflis en 1894.

Il profite de ce séjour en Europe pour visiter les villes de Londres, Bruxelles et Anvers.

Archag Tchobanian rentre à Constantinople à l'été 1894.

Retour à Constantinople (1894-1895) À son retour, Archag Tchobanian est chargé de cours d'histoire de littérature générale à l'école de Galata, puis d'histoire de la littérature française après le départ d'Edmond Fazy.

Durant son séjour, dans la capitale ottomane, qui dure jusqu'en 1896, l'écrivain et enseignant français Pierre Quillard rencontre de nombreux Arméniens, dont Archag Tchobanian en 1894. Quillard est témoin des massacres hamidiens (1894-1896), évènements qu'il relate dans la Revue de Paris dans un article du sous le pseudonyme Maurice Le Veyre. Tchobanian, qui s'est lié d'amitié avec lui, raconte plus tard à son sujet :

En 1895, Archag Tchobanian prend la direction du journal Dzaghig (, littéralement « Fleur »). Dans ce journal, , note Edmond Khayadjian.

Depuis l'Empire ottoman, il publie certaines de ses œuvres dans le Mercure de France, où paraissent en six de ses poèmes qu'il a traduit en français, ainsi qu'un conte intitulé Le Chemin du ciel. Pierre Quillard introduit en note de bas de page l'auteur et son parcours. Il joue un rôle important dans l'introduction de Tchobanian dans les cercles littéraires parisiens et le confirme dans une lettre : , écrit-il. Toujours par l'intermédiaire de Pierre Quillard, il fait publier dans La Revue blanche une traduction du récit par Aristakès Lastivertsi de la prise d'Ani par les Turcs seldjoukides en 1063, publiée volontairement alors que les massacres d'Arméniens font rage dans l'Empire ottoman.

Tchobanian envoie aussi des lettres à certaines figures intellectuelles parisiennes, comme la journaliste Séverine. Dans le journal L'Éclair, elle reproduit sa lettre sans le nommer et dénonce dans son article les exactions subies par les Arméniens ottomans. Tchobanian fait de même avec le journaliste Henri Rochefort, qui reproduit lui aussi une de ses lettres (signée ) dans L'Intransigeant et dénonce le massacre des Arméniens ainsi que l'inaction européenne.

En France (1895-1954) À Paris, la constitution progressive du mouvement arménophile Archag Tchobanian doit s'enfuir à Paris en 1895, en décembre, du fait de son amour pour la France mais aussi pour sensibiliser l'opinion publique française sur les massacres hamidiens qui touchent les Arméniens ottomans. Il explique plus tard :

Installé , il continue d'écrire pour la presse française : dans le Mercure de France, publiant notamment en 1896 la traduction en français de trois contes de l'écrivain Roupen Zartarian, ou encore dans La Revue des revues, publiant la traduction française du Djelaleddinn de Raffi en 1896-1897.

Dès son arrivée à Paris, Archag Tchobanian commence son entreprise de sensibilisation et devient l'artisan principal de la constitution et de l'organisation du mouvement arménophile français. Ainsi, début 1896, sous le pseudonyme Chavarche Antéorte, il publie un article alertant l'opinion sur les massacres hamidiens dans La Revue Blanche et dénonçant l'attitude des grandes puissances () et l'indifférence de la presse française (). À peu près au même moment, peu de temps après son arrivée en France, il publie des témoignages de victimes dans Les massacres d'Arménie, qu'il demande à Georges Clemenceau de préfacer. Ce dernier écrit ainsi : . Il y interpelle les gouvernements occidentaux et leur reproche leur inaction face aux massacres subis par les Arméniens et leur incapacité à forcer le gouvernement ottoman à mettre en place des réformes après l'échec du projet de 1895 : , dénonce-t-il. Sous pseudonyme, Pierre Quillard fait un compte-rendu de l'ouvrage dans le Mercure de France. La parution des Massacres d'Arménie est de fait abondamment commentée dans la presse.

Le , suivant les interventions des députés Denys Cochin, Albert de Mun, Jules Delafosse et Gustave-Adolphe Hubbard, Jean Jaurès fait un discours remarqué à la Chambre des députés, interpellant le gouvernement français, en particulier le ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux, au sujet des massacres. En , le ministère des Affaires étrangères fait paraître un Livre jaune regroupant les documents diplomatiques sur les .

Le paraît un nouvel article signé Chavarche Antéorte dans La Revue des revues sur la ville arménienne de Zeïtoun, réputée pour son indépendance et sa résistance face aux autorités ottomanes, notamment en 1862 puis en 1895. Il traduit l'année suivante deux ouvrages d'un écrivain arménien originaire de Zeïtoun, Aghassi : L'Assassinat du Père Salvatore par les soldats turcs, préfacé par Pierre Quillard, et Zeïtoun : Depuis ses origines jusqu'à l'insurrection de 1895, préfacé par l'helléniste Victor Bérard et arménophile devenu fervent au cours des années.

En 1897, Archag Tchobanian fonde le Comité franco-arménien (qui disparaît en 1902), auquel adhèrent Pierre Quillard, Victor Bérard, Ernest Lavisse, Albert Vandal, Anatole Leroy-Beaulieu, Denys Cochin, Félix Charmetant, Frank Puaux, Paul Passy, Léon Marillier ou encore Arthur Giry. Cochin est sensibilisé à la cause arménienne par Tchobanian, alors que Lavisse et Charmetant y sont venus spontanément.

Archag Tchobanian rencontre aussi l'écrivain Anatole France et, le , il donne une conférence intitulée L'Arménie, son histoire, sa littérature, son rôle en Orient à la Société de géographie, où de nombreuses personnalités sont présentes, dont Jean Jaurès. Tchobanian est introduit par Anatole France, qui loue l' et rappelle à l'assistance qu'il s'est mais aussi de révéler à l'opinion publique occidentale les massacres hamidiens, parlant de lui comme faisant partie des hommes ayant . Il résume l'œuvre du jeune homme ainsi : .

Plus tard, en 1938, Archag Tchobanian se rappelle ce moment important de sa vie dans une interview :

À cette époque, il rencontre vraisemblablement la journaliste Séverine, lui parle de l' et joue un rôle non négligeable dans son éveil à la cause arménienne.

Parallèlement, il collabore en 1897 avec des journaux arméniens comme Mourdj (Tiflis), Artzakank (Tiflis), Gotchnak (New York), Bahak, Azk ou Nor-Guiank (Londres).

Fin des années 1890 – années 1910 Un nouveau départ