vignette|droite|Jeanne entend les voix de saint Michel et sainte Catherine, par Hermann Anton Stilke.
Au cours des siècles, et principalement à partir du , la figure historique de Jeanne d'Arc a été reprise par de nombreux auteurs pour illustrer ou cristalliser des messages religieux, philosophiques ou politiques. L'image de Jeanne d'Arc a ainsi fait l'objet depuis la fin du de récupération par différents partis politiques tant de la gauche (voyant en elle une fille du peuple brûlée par l'Église et abandonnée par le roi) que de la droite (voyant en elle une héroïne nationale, sainte), et par différents courants de pensée philosophiques ou religieux pour des raisons parfois contradictoires, faisant même de Jeanne d'Arc en France un personnage officiel. Elle a ainsi pu, par exemple, illustrer pour Michelet une « sainte laïque » ou encore, à partir de son procès en canonisation en 1897, représenter le symbole d'une chrétienne luttant pour sa foi et sa patrie. Dans le domaine politique, elle est devenue un symbole national français lors de la guerre franco-allemande de 1870 puis est reprise par de nombreux partis et figures politiques qui vont du parti socialiste, avec entre autres Jean Jaurès, jusqu'à l'extrême droite. Si Jeanne d'Arc s'est imposée parmi les principales figures de l'histoire de France, c'est en partie dû aux nombreux relais littéraires, politiques et religieux qui ont mis en avant le personnage depuis plus de quatre siècles : femme indépendante et forte pour Christine de Pizan ou Régine Pernoud ; « bonne lorraine » pour François Villon ; personnage maléfique, sorcière pour William Shakespeare ; héroïne épique pour Jean Chapelain ; personnage burlesque pour Voltaire ; guerrière mourant sur le champ de bataille pour Schiller. ; incarnation du peuple français pour Jules Michelet ; instrument d'un complot clérical pour Anatole France ; sainte nationale pour Félix Dupanloup ; résistante patriotique pour Bernard Shaw ou Sacha Guitry ; féministe avant l'heure pour les suffragettes ; sainte de l'Église universelle et personnalité de stature internationale pour Guido Görres ; femme opprimée, victime pour Leonard Cohen, Luc Besson…
Jeanne d'Arc : un mythe dès son vivant qui décline rapidement avant de connaître un renouveau vignette|Jeanne d'Arc, dessin de Clément de Fauquembergue, Archives nationales, Registre du Parlement de Paris, 1429. Dès son vivant, de par les sources contradictoires sur sa vie, elle est un phénomène politico-religieux. Les partisans de Charles VII voient en elle une sainte, une héroïne dont la destinée est de : les Armagnacs développent l'image d'Épinal de la pauvre bergère de Lorraine alors qu'elle est originaire de Domrémy, village du Barrois, un des rares territoires fidèles au dauphin Charles, que son père Jacques d'Arc est un laboureur, propriétaire aisé et qu'elle n'a gardé les animaux qu'occasionnellement, le mythe de la bergère étant utilisé pour signaler qu'une « simple d'esprit » pouvait aider le chef de la chrétienté (le berger était perçu au Moyen Âge comme un benêt voyant Dieu facilement, avec une forte connotation de héros protecteur du peuple, comme Jésus)Olivier Bouzy, Jeanne D'Arc, femme providentielle, dans « L'ombre d'un doute », 4 décembre 2011.. Les Bourguignons considèrent qu'elle est manipulée par des personnages influents de la Cour de France tandis que les Anglais la prennent pour une sorcière (Hors-série « Zoom sur l'Histoire »..
Son culte décline rapidement et les siècles suivants ne lui portent qu'un intérêt inconstant : son historiographie au est surtout marquée par la Ligue catholique qui s'approprie son mythe. Shakespeare en fait une sorcière dans sa pièce Henry VI (première partie). Au , Fénelon fait l'impasse sur elle dans ses œuvres. Louis XIV qui vient d'acquérir la Franche-Comté et plusieurs villes de Flandre, admet mal qu'une paysanne ait appelé à la résistance contre un envahisseur et ait sauvé sa dynastie.. Si sa figure intéresse peu les révolutionnaires qui suppriment sa fête et abattent son monument à Orléans en pour en faire des canons, elle connaît son âge d'or depuis la Restauration des Bourbon jusqu'au Second Empire qui voit son mythe s'épanouir avec le « patriotisme moderne » : la gauche s'approprie sa figure romantique de fille du peuple trahie par le roi et brûlée par l'Église, tandis que la droite loue la ferveur catholique et monarchiste de la Pucelle.. Après la guerre franco-allemande de 1870, Jeanne devient la « bonne Lorraine » sous la Troisième République et la biographie Jeanne d'Arc d'Henri Wallon, qui connaît quinze éditions, présente une Jeanne catholique et républicaine. Elle est utilisée comme symbole de l'union nationale lors des deux guerres mondiales mais aussi comme fétiche anglophobe par le régime de Vichy. À partir des années 1980, dans une société qui se déchristianise, sa figure religieuse décline mais sa figure politique fait toujours l'objet de récupération, tandis qu'elle suscite un foisonnement culturel (histoire, romans, films, documentaires)Pierre Marot, « De la réhabilitation à la glorification de Jeanne d’Arc. Essai sur l’historiographie et le culte de l’héroïne en France pendant cinq siècles », dans Mémorial du centenaire de Jeanne d’Arc, 1436-1956, Paris, 1958..
Ainsi, Préface de Pierre Nora dans ..
Jeanne d'Arc vue par Voltaire En 1762, Voltaire publie un livre, qui se veut un pastiche du style de l'épopée héroïque, La Pucelle d'Orléans. Il s'agit d'un texte, composé de 21 chants, qui produit des effets burlesques et comiques en détournant certaines particularités narratives du genre (archaïsmes incongrus, interpellation du lecteur, rapprochements triviaux des protagonistes du récit). Ainsi, la monture de Jeanne d'Arc est un âne ailé (Pégase aux deux longues oreilles) qui transporte sa maîtresse de façon quasi instantanée aux endroits où sa présence est nécessaire. Cet âne tente d'assouvir sa concupiscence sur Jeanne d'Arc et est abattu par Dunois, l'un de ses capitaines, auquel elle sacrifie alors sa vertu. Voltaire dans sa correspondance ne prend guère au sérieux « tante coglionerie » (« tant de couillonnades ») mais il revient encore au personnage de Jeanne d'Arc en 1775 dans l'Essai sur les mœurs. Dans un style certes différent mais avec un état d'esprit identique, il dénonce la crédulité populaire, l'intervention de la providence dans l'Histoire et les dérives criminelles découlant du sectarisme religieux.
Une Jeanne d'Arc cristallisant le sentiment national pour Michelet vignette|Jeanne d'Arc au sacre du roi , dans la cathédrale de Reims, huile sur toile de Dominique Ingres, Paris, musée du Louvre, 1854.
C'est cependant à la plume de l'historien Jules Michelet que l'on doit la transformation la plus radicale du personnage en 1841. Cette année-là en effet, il publie un livre, intitulé Jeanne d'Arc (en fait le Livre V de son Histoire de France), et fait entrer la jeune femme dans la catégorie des héros incarnant le peuple. Il appuie son argumentation sur les origines modestes de Jeanne, ses origines provinciales, son absence de culture savante, la naïveté de sa pratique religieuse, son bon sens qui empêche de la ranger dans le camp des illuminés, ses instants de doute et de faiblesse… En s'imposant à ses capitaines par son exemplarité, en réalisant l'unité autour de sa personne, Jeanne d'Arc est à l'origine, selon Michelet, d'une des étapes décisives de la construction de la France. Elle cristallise le sentiment nationalGeorges Duby fait naître ce sentiment national plus tôt, à la bataille de Bouvines. du peuple français et fait émerger le nationalisme. Sa vision de Jeanne fait un parallèle, troublant pour cet historien athée, avec le Christ. Jeanne se plie à sa mission dont elle sait qu'elle lui coûtera la vie.
Cette vision, par un historien républicain et libre-penseur d'une Jeanne d'Arc populaire — fille du peuple, oubliée par le roi , martyrisée par l'Église, héroïne du peuple. — est amplifiée avec la publication par Jules Quicherat, un élève de Michelet, des actes des deux procès (en latin) d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (1841-1849). Puis Henri Martin, un autre historien républicain, publie en 1856 un livre sur « Jeanne Darc » (en démocratisant l'orthographe) faisant de celle-ci l'incarnation de l'esprit et des vertus gauloises, la « pure essence » française. Selon lui, elle représente un « messie de rationalité » s'opposant au clergé romain. La longue notice de Pierre Larousse dans le Grand Dictionnaire du (1870) synthétise parfaitement les sentiments des républicains, souvent libres penseurs : 1) Jeanne Darc eut-elle réellement des visions ? (non). 2) Son mobile le plus certain ne prit-il pas sa source dans les mouvements d'un patriotisme exalté ? (oui). 3) Quels furent les vrais sentiments du roi à son égard ? (indifférence et défiance). 4) Quelle a été dans tous les temps la vraie pensée du clergé pour Jeanne (entraver sa mission, la faire mourir et, sous prétexte de la réhabiliter, charger de légendes sa mémoire). Ces propos sont écrits un an à peine après le panégyrique de Félix Dupanloup à Orléans évoquant la sainteté de Jeanne d'Arc.
vignette|gauche|Jeanne d'Arc et le couronnement de à Reims, peinture de Jules Lenepveu, Panthéon, fin du .
Les socialistes revendiquent eux aussi cette approche de Jeanne d'Arc. Ainsi Lucien Herr, bibliothécaire de l'École normale supérieure, écrit dans Le Parti ouvrier, sous le pseudonyme de Pierre Breton, le un article dont le titre est Notre Jeanne d'Arc qui dénie à l'Église catholique romaine tout droit d'instaurer le culte de celle qu'elle a brûlée quelques siècles plus tôt (). Charles Péguy, normalien et socialiste, ami de Lucien Herr, compose sa première Jeanne d'Arc en 1897 qui est dédiée . Péguy dans son livre, qui ne connaît guère de succès, choisit cependant, loin des critères de l'histoire positiviste, de privilégier la forme dramatique et de centrer son écriture sur la vie personnelle et la vie intérieure de Jeanne. Ainsi la vocation de Jeanne d'Arc ne doit rien aux « voix » mais plutôt à sa hantise du mal et de la révolte qu'il suscite en elle. La publication par le même auteur en 1910 de la pièce Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc signe le retour de Péguy à la foi catholique. Il ajoute à son précédent ouvrage des passages nombreux constitués pour l'essentiel de méditations, de prières et tirent l'œuvre vers le drame lyrique. Son livre suscite l'intérêt des milieux catholiques qui y voient le contrepoint idéal au livre d'Anatole France.
En effet en 1908 paraît Jeanne d'arc d'Anatole France. Cet ouvrage, écrit avec une mentalité strictement rationaliste, ne remet pas en cause les qualités humaines (courage, sincérité) de Jeanne, mais critique le manque de fiabilité des sources disponibles à l'époque et relativise la part d'évènements extraordinaires dans l'épopée. Il explique ainsi la délivrance d'Orléans par la faiblesse des effectifs anglais. En fait, Anatole France donne à Jeanne un rôle plus psychologique que militaire ; elle renforce le moral du camp français et jette le trouble chez les Anglais et Bourguignons. Les voix sont pour lui un simple phénomène d'hallucination. La conclusion de l'auteur enfin fait scandale. Selon lui, ces divers facteurs ont servi, à l'insu de Jeanne, à un complot clérical : une prétendue prophétie annonçant que le salut de la France passerait par une vierge aurait été mise en forme par le clergé pour servir la cause de l'Église. Moins polémique en 1910, dans L'armée nouvelle, Jean Jaurès rend lui aussi hommage à Jeanne d'Arc.
Naissance d'une sainte vignette|Mort de Jeanne d'Arc, par Jules Lenepveu, Panthéon, fin du .