La mule poitevine ou mulet poitevin est un type de grande mule issu du croisement entre une jument de trait Poitevin mulassier et un baudet du Poitou. Comme beaucoup d'hybrides, cette mule est presque toujours stérile. Elle est très charpentée, considérée comme la plus grande mule qui soit et comme l'animal de trait possédant le plus haut rapport poids/puissance. C'est pourquoi elle a parfois été qualifiée de meilleur animal de travail au monde.

Très réputée, en particulier durant la seconde moitié du , la mule poitevine fait la fortune des habitants de sa région, qui développent une industrie florissante jusqu'au milieu du . Elle s'exporte dans de nombreux pays, en particulier autour du bassin méditerranéen et aux États-Unis. Ses effectifs ont largement reculé avec la motorisation des transports et de l'agriculture, mais les naissances continuent en faible nombre, principalement pour l'exportation en Italie.

Cette mule de travail est destinée à la traction agricole et au port de charges lourdes avec le bât, mais elle est recherchée comme animal de loisir familial et peut être employée à l'attelage de loisir et même montée. Au début du , la demande dépasse l'offre, limitée en raison de la menace de disparition qui pèse sur les géniteurs de la mule poitevine.

Histoire

Origines L'ancienneté exacte des premiers élevages de mulets en Poitou n'est pas connue avec précision.. L'université d'Oklahoma avance qu'ils pourraient remonter à l'époque de l'empire romain, où des ânes sont introduits dans la région.. L'ethnologue Michel Vallère assure pour sa part que cette hybridation est déjà connue des Gaulois et que la première trace sûre de mulets dans la région poitevine remonte à l'évêque Hilaire de Poitiers, qui au en utilise pour ses déplacements.

Selon le vétérinaire Eugène Ayrault (1867), la plus ancienne trace d'une industrie mulassière en Poitou remonte à une note du prélat italien Léon à Guillaume d'Aquitaine, au En latin : .. Lætitia Bataille soutient également que l'élevage mulassier s'implante en France à cette époque, plus tard que dans d'autres pays du bassin méditerranéen, en particulier l'Espagne. La raison en serait une méfiance envers cet animal hybride, issu d'un croisement contre nature. La production de mulets en Poitou est quoi qu'il en soit certaine depuis le Moyen Âge et connaît une période de prospérité au ..

Les deux races équines qui sont à l'origine de la mule poitevine en tant que telle, l'âne du Poitou et le cheval Poitevin mulassier, sont adaptées à ce biotope marécageux et cohabitent depuis longtemps. Au début du , l'introduction de chevaux flamands pour des travaux d'assèchement du marais poitevin modifie le type des chevaux poitevins. Le croisement entre ces deux races est dicté par la logique du terrain, bien que d'autres chevaux de trait soient plus réputés que les poitevins pour leurs qualités. De plus, le fort gabarit de ces deux races est la garantie de donner une mule très charpentée, apte à fournir un travail important.

et La naissance des mules, particulièrement répandue au sud de la Loire, fait la fortune de la région poitevine au et donne lieu à un commerce actif, signalé dès 1698 avec l'afflux de marchands venus d'Auvergne, du Piémont et de Savoie. En 1724, le quart des revenus levés par les impôts dans la région en provient. En 1777 et 1778, les ventes de mules aux foires de Niort rapportent jusqu'à livres.

Cette industrie mulassière est pourtant souvent combattue par les autorités françaises. Jean-Baptiste Colbert souhaite son interdiction, une loi contraignante est votée en 1717 mais semble peu respectée, la « mulasse » faisant l'objet d'un véritable trafic international jusqu'à l'époque de Napoléon III. Sous la Régence, vers 1770, l'administration des haras va jusqu'à menacer tous les baudets de la région de castration. Les Haras nationaux, dont le rôle est d'assurer la remonte de la cavalerie et du train, interdisent officiellement de faire naître des mules avec des juments de plus d'. Ils se sentent en effet menacés par la concurrence de la production mulassière, qui pénalise la naissance des chevaux de remonte militaire. La loi érigée limite le nombre de baudets, autorise seulement certaines régions à ce type de croisement et n'offre que les moins bonnes juments. Cette loi est abrogée avec la dissolution des Haras lors de la période révolutionnaire de l'Assemblée constituante de 1789.

Du aux années 1920 : la gloire de l'industrie mulassière vignette|gauche|alt=Gravure d'une mule poitevine en 1861.|Mule poitevine sur une gravure de 1861.

Après la révolution française, l'activité mulassière est particulièrement florissante sur l'ensemble du . Beaucoup de juments de races diverses produisent des mulets à l'époque, mais d'après Eugène Gayot, aucune n'est reconnue plus apte que « la grosse et lourde jument des marais du Poitou ». L'administration des haras tente au début du siècle d'imposer des croisements avec des étalons légers normands et anglais dans la région poitevine, afin de fournir la cavalerie. Malgré les incitations financières., les éleveurs paysans protestent car les juments issues de ces croisements avec le Pur-sang sont sans valeur pour donner naissance à des mulets.

La réputation des mules poitevines éclipse celle des mules d'autres régions et de pays voisins, comme les Pyrénées, l'Espagne et l'Italie. Certains utilisateurs vont jusqu'à la qualifier de ., ou du moins de . Le vétérinaire de Niort Eugène Ayrault (1867) parle de l'industrie mulassière comme d', fréquemment attaquée, sans rivale et .

Les mules poitevines héritent de leur mère une conformation très charpentée, la jument poitevine du est dédiée presque exclusivement à donner des mules. et sa progéniture est exportée dans de nombreux pays. Les éleveurs conservent la lignée des meilleures juments reproductrices mulassières en les mettant à l'étalon lorsqu'elles vieillissent. La naissance d'un baudet (âne mâle) est fêtée traditionnellement par une tournée de crêpes, au regard de sa grande valeur de reproducteur, comparativement à l'ânesse. De même, les mules (femelles) sont préférées aux mulets (mâles), plus instables pour ce qui est du caractère.

Tarifs et volumes vignette|Les mules poitevines sont très demandées aux États-Unis, et ont notamment travaillé dans la vallée de la Mort.|alt=Photo d'un attelage de mules poitevines.

Le nombre des ventes annuelles s'échelonne de à , ce pic étant atteint en 1867. Tous les animaux trouvent acquéreur sur les foires de la région et peuvent quitter leur pays d'origine, notamment pour les besoins de l'armée. Leur valeur est très élevée, jusqu'à dix fois celle d'un bœuf de travail. Les foires, qui durant tout le siècle fournissent les acheteurs, commencent à disparaître vers 1895 en raison des marchands qui pratiquent le porte-à-porte et surtout de l'arrivée du chemin de fer qui entraîne également une réduction des ventes de mules. Jusqu'à la fin du , les revenus tirés de l'industrie mulassière compensent à eux seuls les importations de nourriture en Poitou.

Tout au long du , ces mules gagnent les colonies françaises d'Afrique, de Madagascar et de Guyane. Elles sont très demandées dans toute l'Europe et aux États-Unis jusque vers 1914. Les estimations des naissances annuelles vont de (selon l'université d'Oklahoma) à . Le nombre d'ateliers croît sans cesse durant la première moitié du , passant de 52 en 1772 à 81 en 1801, puis 87 en 1805, avec un maximum atteint vers 1845. Il connaît ensuite une légère baisse. En 1912, il reste 42 haras producteurs de mules dans les Deux-Sèvres, notamment en raison du phylloxéra qui les pousse à se tourner vers l'élevage laitier. L'élevage mulassier commence réellement à décliner dans les années 1920. En 1947, la valeur de deux mulets poitevins équivaut pourtant à celle d'un tracteur agricole.

Les ateliers C'est dans le département des Deux-Sèvres, particulièrement l'arrondissement de Melle, ainsi qu'à Saint-Maixent, que se concentre l'élevage mulassier dans des lieux nommés des « ateliers ». Un atelier est relativement coûteux : au milieu du , seuls les quatre neuvièmes des juments mises au baudet finissent par mettre bas. Il faut nourrir seize juments pour avoir, chaque année, trois mules et trois mulets, élever tous les ans une mulassière et mettre deux juments au cheval pour entretenir le cheptel. Ces ateliers restent, de manière générale, relativement « traditionnels » jusque dans les années 1970.

Les éleveurs de mules poitevines protègent farouchement leurs secrets d'élevage et certains observateurs (notamment américains) les jugent comme étant « très étranges ». Les baudets sont enfermés et maintenus immobiles dans des locaux obscurs tout au long de l'année, une fois qu'ils ont commencé à saillir des juments, souvent dans des conditions insalubres et privé de soins. Ils doivent saillir de dix à douze juments quotidiennement. Lorsque la jument est pleine, une croyance populaire veut qu'elle donnera naissance à un muleton mâle, plus précieux qu'une femelle, si elle est sous-alimentée. Cela a souvent conduit des juments à mourir de faim pendant leur grossesse. Le colostrum, vital pour le développement du petit, est considéré comme malsain et les muletons nouveau-nés peuvent en être privés. Le manque de registres d'élevage entraîne des problèmes de fertilité, la mortalité des jeunes muletons est importante en raison des baudets utilisés pour couvrir des juments plutôt que des ânesses de leur propre espèce, ce qui entraîne des naissances de muletons exposés aux froides températures d'automne et d'hiver. En dépit de ces problèmes d'élevage, un auteur américain écrit en 1883 que En anglais : ..

Stud-book et syndicat d'élevage

Le stud-book des races mulassières est créé par la société centrale d'agriculture des Deux-Sèvres le , avec une section chevaline et une section asine.. Paru le , il marque également la fin des interventions de l'État contre l'industrie mulassière, bien que des primes soient versées pour encourager les éleveurs. En 1902, un syndicat d'élevage des races mulassières du Poitou est fondé, mais les éleveurs se montrent réfractaires à la publicité, aussi disparaît-il. Le , un arrêté ministériel soutient officiellement l'industrie mulassière, ce qui se concrétise par l'achat d'étalons dans les haras nationaux et l'octroi de primes aux meilleurs reproducteurs.

En 1923, l'association des éleveurs des races mulassières du Poitou est fondée et en 1937, le déclin de l'élevage pousse les éleveurs à se regrouper et s'organiser pour obtenir le soutien de l'état, via des primes et des subventions. En 2000, le président Thierry Faivre transforme l'Association des éleveurs en Unité nationale de sélection et de promotion (UPRa) des races mulassières du Poitou. En automne 2002, la mule poitevine est officiellement reconnue par le ministère de l'agriculture, avec les règles du registre en croisement pur, ce qui en fait la première mule reconnue de cette manière en France. En 2009, l'UPRa se transforme en organisme de sélection..

Raréfaction, sauvegarde et persistance vignette|Mule poitevine montée au Salon de l'agriculture de 2014.|alt=Photo d'une mule poitevive au pas, montée par une jeune femme sur la carrière d'un salon. Alors que jusqu'aux années 1950, une grande partie de l'économie poitevine repose sur la naissance de ces mules, comme tous les animaux de travail, elle subit de plein fouet les conséquences de la motorisation des transports et de l'agriculture. Dans les années 1960, l'industrie mulassière s'effondre. Ce déclin est accéléré par la réaction de certains pays utilisateurs de ces animaux, qui se mettent à rechercher activement les reproducteurs mulassiers afin de faire naître leurs propres mules. En conséquence, la valeur des baudets du Poitou grimpe significativement. En 1949, un reproducteur âne est vendu pour un million de francs de l'époque.