Le duché d'Alsace (en latin : , puis ) désigne, pour les historiens, le territoire placé sous l'autorité des ducs d'Alsace à l'époque mérovingienne, ainsi que l'entité politique qui se forme progressivement dans cette région au début du Moyen Âge.
Au , la plaine d'Alsace ne constitue pas encore un duché au sens strict, mais un pagus, c'est-à-dire une subdivision territoriale du royaume des Francs. Vers , le roi confie son administration à un duc, chargé de rendre la justice, de percevoir les impôts et d'assurer la défense du Rhin face aux Alamans entrés en rébellion. À partir des années , cette charge est exercée par la famille des Étichonides, jusqu'à la disparition de la fonction ducale vers dans le contexte de la répression de la révolte alamane et de l'ascension des Pépinides, futurs Carolingiens.
Sous l'Empire carolingien, l'Alsace est qualifiée de « » à partir de , bien que le titre ducal ne soit plus qu'exceptionnellement porté. L'organisation politique de la région est ensuite plus difficile à retracer : au , le territoire semble déjà divisé en deux comtés, appelés plus tard Nordgau et Sundgau, qui assurent la continuité du pouvoir local. La région est rattachée au royaume de Francie orientale en , puis intégrée au duché de Souabe en . Le titre de duc d'Alsace est rétabli par les ducs de Souabe en , avant de disparaître définitivement à la mort de en .
Cette entité constitue un exemple représentatif de l'organisation politique du haut Moyen Âge et témoigne des débuts de l'histoire de l'Alsace, dont subsistent quelques artéfacts et sites archéologiques, des textes et des récits de figures semi-légendaires.
Les travaux historiques des ont surtout permis de comprendre l'organisation politique et religieuse de l'Alsace mérovingienne et carolingienne, tandis que son économie, sa société et sa démographie restent mal connues.
Histoire Origines Toponymie
Au début du haut Moyen Âge, le terme « Alsace » n'existe pas encore. Ancienne possession de l'Empire romain, la région du Rhin supérieur est occupée par les Alamans depuis le . Elle est ensuite conquise par les Francs après les victoires de dans la vallée du Rhin, notamment lors de la bataille de Tolbiac, entre la fin du et le début du .
Vers , le territoire situé entre le Rhin et le massif des Vosges est alors détaché de l'Alémanie et passe sous la domination du royaume des Francs. La population franque se mêle aux Alamans et aux Gallo-romains installés dans cette plaine. Quelques Thuringes, Frisons et Saxons semblent également s'y établir, ce qui pourrait expliquer les noms des villages de Friesenheim et Saasenheim. Lors du partage du territoire franc à la mort de Clovis en , la région est attribuée au royaume de Reims, futur royaume d'Austrasie.
vignette|gauche|alt=Carte de la France représentant un territoire divisé en cinq zones montrant un partage plus ou moins équitable.|Lors de la division du territoire franc à la mort de en , la plaine du Rhin revient au royaume de Reims de (en bleu).
La disparition de la plupart des textes de l'époque mérovingienne ne permet pas de savoir si un nom était déjà attribué à la plaine du Rhin au . La première mention connue figure dans la Chronique de Frédégaire rédigée à partir du . La partie la plus ancienne, écrite vers , rapporte les événements survenus dans le royaume des Francs au cours des années précédentes. Pour l'année , le qualificatif « » est utilisé pour désigner les élites locales au service du roi. Par extension, les habitants de la région peuvent désormais être considérés comme Alsaciens.
La même chronique, pour l'année , emploie le terme « » pour décrire le territoire situé entre les Vosges et le Rhin : l'Alsace apparaît ainsi dans les textes, plus d'un siècle après les conquêtes de Clovis.
L'étymologie du toponyme reste débattue. Quatre principales hypothèses ont été avancées par les historiens et les linguistes : une origine celtique liée au mot « » (à savoir « falaise », peut-être pour désigner les Vosges) ; une racine franque issue de « » (« résidents établis à l'étranger ») ; une référence à la rivière Ill (en alémanique : « », « » ou « ») combinée à « » (« pays »), qui aurait donné « », le nom allemand de la région ; ou encore une désignation du « pays des Alamans », en s'appuyant sur la même construction.
Ainsi, le terme « Alsace » apparaît vers 625 comme toponyme et espace géographique, prélude à la création du duché quelques années plus tard.
Enjeux stratégiques Conquise par Clovis vers , la plaine d'Alsace fait dès lors partie du territoire franc, que celui-ci soit unifié sous un seul roi ou divisé en plusieurs royaumes attribués à différents héritiers de la dynastie mérovingienne. La région présente un intérêt stratégique pour les Francs face au royaume des Burgondes, situé au sud des Vosges et du Jura, et à l'influence du royaume des Ostrogoths sur le territoire alaman dans les Alpes et de l'autre côté du Rhin.
L'Alsace dispose par ailleurs d'un important réseau de routes datant de l'Empire romain d'Occident. Ces anciennes voies romaines le long du Rhin relient Strasbourg à Mayence, Augsbourg et Innsbruck, puis permettent de gagner le col du Brenner dans les Alpes et le nord de l'Italie.
vignette|alt=Carte de la France et du sud de l'Allemagne représentant un territoire divisé en trois zones montrant un partage déséquilibré.|À la mort de en , la région est attribuée à de Bourgogne (en cyan) au détriment de d'Austrasie (en bleu).
L'existence d'échanges commerciaux avec les régions rhénanes et méditerranéennes du royaume est fort probable. Le commerce interne à l'Alsace et sa production à cette période reposent principalement sur le bois, la confection d'armes en fer, les tuiles et la poterie. Les derniers empereurs romains avaient également mis en place dans la région des propriétés impériales et des terres fiscales qui forment les domaines royaux à l'époque des Francs : Marlenheim, Kirchheim et l'ancienne forteresse romaine de Seltz sont des sources de revenu pour le pouvoir mérovingien. Pour l'ensemble de ces raisons, le contrôle de la vallée du Rhin semble avoir été important au sein du territoire franc.
vignette|redresse|alt=Photographie d'une page de parchemin avec un texte manuscrit inscrit dessus|Le terme « » apparaît à la fin de la troisième ligne de cette page de la Chronique de Frédégaire.(Bibliothèque nationale de France)|gauche
Un pouvoir local a mis du temps à émerger en Alsace en raison d'un conflit de longue durée pour le contrôle de la région. D'abord rattachée au royaume d'Austrasie au cours du , la plaine d'Alsace est réunie au royaume de Bourgogne en lorsque le roi confie ce territoire à l'un de ses fils. Celui-ci, qui règne sous le nom de à partir de , a été élevé dans la région et bénéficie du soutien des élites alsaciennes. La situation semble attiser la convoitise de son frère, le roi . La Chronique de Frédégaire relate la querelle entre ces deux rois au début du . Leur grand-mère, l'ancienne reine Brunehaut, a souhaité faire du territoire alsacien un royaume à part au profit de afin de satisfaire l'aristocratie franque en Alsace, mais ce projet semble avoir échoué.
Après une défaite vers -, est contraint de céder la région à en . Dès l'année suivante, le roi de Bourgogne mène une nouvelle campagne contre son frère. Il reprend alors l'Alsace puis s'empare de toute l'Austrasie en . Après la mort de , le roi réunifie l'ensemble du territoire franc en .
Depuis la conquête de la plaine du Rhin par Clovis, le fleuve forme une des frontières orientales du royaume des Francs face aux Alamans. Ces derniers sont progressivement soumis et les régions qu'ils contrôlent au-delà du Rhin sont incorporées au territoire franc sous le nom d'Alémanie au cours du . Par la suite, les Alamans se révoltent plusieurs fois contre le pouvoir mérovingien diminué par les luttes internes. Entre et , réprime une révolte alamane qui s'est étendue à l'Alsace.
L'affaiblissement du royaume se poursuit, et l'Alémanie se rend à nouveau indépendante à partir de . Cette situation a sans doute entrainé la décision de créer un vaste commandement militaire sur le Rhin vers pour garantir la sécurité du territoire franc. Ce commandement est alors confié à un dux, à savoir un « chef », qui exerce son autorité sur toute la plaine d'Alsace jusqu'au massif du Jura, à l'exception des régions de Wissembourg et de Belfort. Il s'agit vraisemblablement d'établir un « glacis » contre les rébellions alamanes, mais aussi d'affaiblir l'Austrasie en la divisant. La fonction de duc d'Alsace et l'espace qu'il administre apparaissent ainsi vers -, probablement sous le règne de ou celui de son fils .
Nomination des premiers ducs vignette|redresse|alt=Photographie d'un casque pointu en métal, plutôt abîmé et présenté dans une vitrine d'un musée.|L'Alsace mérovingienne est dominée par une aristocratie guerrière, comme l'illustre ce casque franc du découvert à Baldenheim.(Musée archéologique de Strasbourg)
Le premier ou duc d'Alsace serait Gondoin, également connu sous les noms Gundoin, Gundoinus et Gandoïnus, probablement originaire de la vallée de la Haute Moselle au début du . La propriété de sa famille est appelée et se situerait sur le plateau de Langres, aux confins de l'Austrasie et de la Bourgogne.
Gondoin apparaît comme un « » dans les sources en latin, c'est-à-dire « homme éclairé », un courtisan ou un homme du roi. Il aurait été nommé duc d'Alsace vers , sous le règne de , pour surveiller la vallée du Rhin et les confins de l'Austrasie. Les informations à son sujet proviennent de plusieurs textes hagiographiques. Selon La Vie de saint Colomban et de ses disciples, consacrée à Colomban de Luxeuil et composée vers , l'abbé Eustache de Luxeuil aurait sanctifié la famille du duc Gondoin.
Avec son épouse Saratrude, il aurait eu cinq enfants, dont au moins deux fils, Leudinus Bodo, évêque de Toul, et Fulculfus, ainsi qu'une fille aveugle, Salaberge. Celle-ci aurait recouvré la vue par miracle grâce à la bénédiction de l'abbé Eustache selon La Vie de Salaberge. Ce récit a sans doute été imaginé pour glorifier la famille de Gondoin et montrer la relation étroite entre les activités de l'abbaye de Luxeuil et le pouvoir du duc. En effet, Valbert de Luxeuil, successeur d'Eustache, a souhaité fonder un nouveau monastère pour accueillir une colonie de moines. Au milieu du , Gondoin accorde alors à l'abbé des terres et fonde avec lui l'abbaye de Moutier-Grandval dans la vallée de la Sorne. L'objectif est probablement d'implanter l'autorité du duc d'Alsace dans cette région reculée du massif du Jura, jusqu'au lac de Thoune.
Le successeur de Gondoin se nomme Boniface, également appelé Bonifatius, Bonifacius ou encore Bonefacius. Peu mentionné dans les sources, il devient duc d'Alsace à une date inconnue au milieu du . Il apparaît dans le codex de l'abbaye de Wissembourg comme premier donateur du monastère vers . Il fonde probablement l'abbaye de Munster vers , sur l'ordre du roi , pour mettre en valeur la vallée de Munster et établir une route à travers les Vosges, dans un secteur presque infranchissable. Boniface est mentionné pour la dernière fois dans une source qui date de ou .
Il semble administrer l'Alsace jusqu'à la fin des années 660. Le titre de duc est ensuite confié vers - à Etichon-Adalric et transmis à ses descendants, Adalbert puis Liutfrid, qui forment la dynastie des Étichonides comme ils sont plus tard désignés.