Le Sefer Toledot Yeshou (hébreu : , Livre des engendrements de Jésus) est un pamphlet juif antichrétien datant du Moyen Âge.

Le livre, dont il existe plusieurs versions, parodie l’histoire de Jésus de Nazareth relatée par les Évangiles. Son « héros », Yeshou, est un séducteur hérétique, né dans l’illégitimité (mamzer), ayant frauduleusement acquis des pouvoirs magiques et mort dans la honte. L'ouvrage a été abondamment cité dans la littérature polémique antisémite comme exemple de haine juive antichrétienne. Certains de ses dénonciateurs en parlent à tort comme d'une partie du Talmud.

Nom Le nom Yeshou, en hébreu (ישו) ou en araméen, est utilisé seulement pour désigner Jésus de Nazareth (dans les versions des Toledot Yeshou comme dans le Talmud). Dans tous les autres textes, il est nommé Yeshua ( « Sauveur ») ou Yehoshua (« Dieu sauve »).

Plusieurs auteurs ont vu une « mutilation » volontaire du nom de Jésus /Yeshou sans le ʿayin final (ע) ou un acronyme reflétant un interdit : YShW mis pour Yimmah Shemo Ve-Zikhro (ou Zikhrono), c’est-à-dire de Thierry Murcia, Jésus dans le Talmud et la littérature rabbinique ancienne, Turnhout, Brepols, 2014, p. 390.. Selon l’historien Thierry Murcia, Thierry Murcia (2014), op. cit., p. 394..

Histoire de la composition et des éditions du livre Les matériaux contenus dans le livre circulèrent d'abord oralement, à une date qu'il est difficile de préciser mais qui n'est sans doute pas antérieure au . Selon Origène, Celse dans son Discours véritable rédigé vers 178, fait état de plusieurs indications que l'on retrouve dans les Toledot Yeshou. Tertullien, vers 200Tertullien, Les Spectacles (De Spectaculis), ch. 30, § 6, texte latin et traduction française par Marie Turcand, éd. du Cerf, 1986, p. 324-327. Autre trad. française dans Jean-Pierre Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 155., reproche déjà aux juifs des blasphèmes antichrétiens qui ont des analogues dans les Toledot Yeshou. Ces matériaux furent fondus en un livre dans l'Antiquité tardive ( au plus tôtMichael Maas, The Cambridge Companion to the Age of Justinian, Cambridge University Press, 2005, p. 406 .) ou le haut Moyen ÂgeRobert E. Van Voorst, Jesus Outside the New Testament: A Introduction to the Ancient Evidence, Wm. B. Eerdmans Publishing, 2000, p. 122 et s. .. Le livre a été largement diffusé en Europe et au Moyen-Orient à partir du .

À l'origine, il était écrit en araméen, mais il en existe des recensions en hébreu et des versions ultérieures en judéo-persan, en arabe, en yiddish et en ladino (judéo-espagnol)Stephan Gero, « Apocryphal Gospels: A Survey » (en allemand et en anglais), dans Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, partie II, vol. 5, 1988, p. 3391 et s. . Partiellement consultable sur Google Livres.. Agobard, archevêque de Lyon, atteste l'existence d'un tel livre en 826 dans son ouvrage De Iudaicis SuperstitionibusPeter Schäfer, Mirror of His Beauty: Feminine Images of God from the Bible to the Early Kabbalah, Princeton University Press, 2002, p. 211 et s. . Le passage d'Agobard est traduit en français dans J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 159-160. Aux p. 157-158, J.-P. Osier donne la traduction française d'un passage du traité Contre les juifs, de Raban Maur, également du , qui mentionne lui aussi quelques blasphèmes proches des Toledot Yeshou.. Les Toledot Yeshou sont traduits en latin pour la première fois par le moine dominicain Raimond Martin dans son Pugio FideiJean-Pierre Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 23., vers la fin du Nesta H. Webster, Secret Societies and Subversive Movements, Book Tree, 2000, p. 21 et s. .. Vers 1315, Porchetus de Salvaticis reproduit cette traduction dans sa Victoria (Porcheti) adversus impios HebræosJean-Pierre Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 161..

En 1681, le protestant Johann Christoph Wagenseil, professeur à l'Université d'Altdorf en Allemagne, publie une version hébraïque des Toledot Yeshou dans son recueil de polémique chrétienne antijuive Ignea Tela SatanæOn trouve une traduction française de la version Wagenseil dans Jean-Pierre Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 85-102.. En 1699, un autre protestant, l'orientaliste Rudolf Martin Meelführer, présente sur la base de ces textes une thèse de doctorat intitulée Jesus in Talmude. En 1705, J.J. Huldreich, également protestant, publie une version hébraïque différente de la version WagenseilJ.J. Huldreich, Historia Jeshuae Nazareni, Genève, 1705. Voir J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 30 et 103-120 (traduction française de la version Huldreich).. Cependant, c'est le pamphlet antisémite de Johann Andreas Eisenmenger, Entdecktes Judenthum (Le Judaïsme démasqué)A. Th. Hartmann, Johann Andreas Eisenmenger und Seine Jüdischen Gegner, Parchim, 1834. qui vulgarise le Toledot Yeshu qu'il utilise comme source et qui à son tour sert de base pour un autre pamphlet antisémite virulent Le Talmud démasqué du prêtre lituanien Justin Bonaventure PranaitisPeter Schäfer, Jesus in the Talmud, Princeton University Press.Miriam S. Taylor, Anti-Judaism and Early Christian Identity: A Critique of the Scholarly Consensus, Leyde, New York, Cologne, Brill Academic Publishers, 1995 ..

En 1902, Samuel KraussS. Krauss, Das Leben Jesu nach jüdischen Quellen, Berlin, 1902. Cité par J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 10. édite plusieurs versions manuscrites, dont deux complètes : le manuscrit de Vienne et le manuscrit de Strasbourg. Krauss est le premier Juif à éditer les Toledot YeshouJ.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 10 et 31-83 (traduction française des manuscrits de Vienne et de Strasbourg)..

Résumé du contenu

Version Wagenseil et manuscrits de Vienne et de Strasbourg

La version WagenseilVersion hébraïque donnée à la fin de J. C. Wagenseil, Tela ignea Satanae, Altdorf, 1681. Référence et traduction française de la version Wagenseil dans J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 30 et 85-102. et les manuscrits de Vienne et de StrasbourgPubliés par S. Krauss, Das Leben Jesu nach jüdischen Quellen, Berlin, 1902. Voir J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 10, 31-65 (traduction française du manuscrit de Vienne) et 67-83 (traduction française du manuscrit de Strasbourg). sont assez proches. Le résumé ci-après du manuscrit de Vienne signale également quelques différences avec la version Wagenseil et le manuscrit de Strasbourg.

Bâtard et fils d'impure

Sous l'empereur Tibère et le roi Hérode de Jérusalem, un juif pieux, Joseph Pandéra, quitte une nuit sa maison en laissant sa femme Marie seule. Un voisin, qui convoite Marie, s'introduit chez elle en lui laissant croire qu'il est son mari et a des relations sexuelles avec elle, bien qu'elle proteste, car elle est en état d'impureté menstruelle, ce qui rendrait coupables même des relations conjugales.

Quand son mari rentre à la maison, Marie lui reproche ce qu'elle croit être sa faute à lui. Joseph comprend ce qui s'est passé et, abandonnant Marie, va s'établir en Babylonie pour le restant de ses jours. Il naît à Marie un fils qu'elle nomme Yehoshuah. Elle le met au bet-ha-midrash (école supérieure) pour qu'il étudie la Torah. Arrogance du bâtard, hérem contre lui

Vers l'âge de trente ans, Yeshou se permet d'enseigner la Halakha devant son maître, ce qui est passible de mort, et tient des propos sur certains passages de la Torah. Les Sages d'Israël décident qu'il mourra par strangulation et prononcent un hérem contre lui.

Au lieu de Yehoshuah, il faut l'appeler Yeshou, nom formé des initiales d'une phrase signifiant .

Jésus séducteur et orgueilleux

Apprenant cela, Jésus prend peur, mais il s'introduit dans le Temple de Jérusalem et se rend maître du Nom explicite en en gravant les lettres dans sa cuisse, ce qui lui permet de faire des miracles. S'appuyant de ces miracles, il s'attire le respect de nombreux et excellents étudiants juifs et les persuade qu'il a été créé de toute éternité par son Père et que les prophéties messianiques s'appliquent à lui. Dans la version Wagenseil, Jésus dit même être DieuVoir traduction française de la version Wagenseil dans J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 90..

Les Sages d'Israël, aux yeux de qui Jésus est ainsi un introducteur de faux dieux et tombe sous la condamnation à mort portée par le Deutéronome, XIII, 2-11Manuscrit de Vienne et version Wagenseil, dans J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 41, note 33, p. 45, note 48, et p. 94, note 12., le capturent et le défèrent à la reine Hélène, « femme » de Constantin. Il s'agit d'un parallèle avec la reine Hélène d'Adiabène (morte vers 55) et dont il est dit explicitement dans un autre passage qu'elle est la mère du roi Munbaz, appellation utilisée dans le Talmud pour désigner les rois de la dynastie MonobazeVoir J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 38, n. 16.. Jésus ressuscite des morts devant Hélène, qui a dès lors foi en lui et le libère. Il va en haute Galilée où ses miracles (notamment se déplacer sur l'eau debout sur une « meule ») lui valent de nombreux adeptes.

Le pieux juif Judas Iscariote souille Jésus d'urine et de semence Les Anciens d'Israël confirment auprès d'Hélène les accusations portées contre Jésus par les Sages et elle accepte de mettre de nouveau Jésus à l'épreuve. Les Sages et les Anciens permettent à un jeune juif intelligent, Judas Iscariote (un des Sages d'après la version WagenseilVoir J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 93.), d'apprendre le Nom explicite, pour qu'il puisse discréditer Jésus en faisant les mêmes miracles que lui. Devant Hélène, Jésus vole entre ciel et terre, ce qui trouble tout Israël. Les Sages disent à Judas Iscariote de monter derrière Jésus et de le souiller d'urine. Judas Iscariote leur obéit. Manuscrit de Vienne, dans J.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 46.. Selon le manuscrit de StrasbourgJ.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 74., La version Wagenseil mentionne sans autres précisions la souillure de Jésus par JudasJ.-P. Osier, Jésus raconté par les juifs, éd. Berg International, 1999, p. 94.. Le thème du combat aérien entre les défenseurs de deux systèmes religieux antagonistes se retrouve ailleurs dans la littérature apocryphe (l'apôtre Pierre contre Simon le Magicien) et dans la littérature talmudique (Phinées contre Balaam). Selon l'historien Thierry Murcia : Thierry Murcia, Jésus dans le Talmud et la littérature rabbinique ancienne, Brepols, Turnhout, 2014, p. 643..

Passion et mise à mort de Jésus

À cause de la souillure subie par Jésus, les lettres du Nom explicite se retirent de lui et il perd tout pouvoir. Les Sages d'Israël lui bandent les yeux, le frappent de verges et lui demandent qui l'a frappé et avec quoi : ses réponses sont erronées. Certains juifs voudraient le battre non pas une heure, mais un mois entier. Les femmes aussi le battent, à coups de sandales. La reine Hélène le méprise et l'abandonne aux juifs, qui lui font boire du vinaigre et lui mettent sur la tête une couronne d'épine et de chardons souillés d'ordure. Les disciples de Jésus (vauriens, brigands, briseurs de loi), bien que Jésus leur prêche la non-résistance parce que ses souffrances (sa Passion dans le langage chrétien) doivent accomplir les prophéties, le libèrent par la violence.