Le château de Guernon-Ranville est situé dans la commune de Ranville, dans le département du Calvados en Normandie.
Cette propriété privée du porte le nom de la famille qui l’a longtemps possédée. Elle a été la demeure d’un ministre au , la villégiature de mécènes au début du puis une infirmerie de guerre lors du débarquement allié en Normandie en 1944. Des gîtes de charme ont accueilli pendant plusieurs années les vacanciers.
Historique Le château de Guernon-Ranville est une demeure dont on ignore la date de construction précise mais qui, d’après son style et notamment « l’harmonie de sa façade »Propos de M. Philippe Lenglart (historien et coauteur de l’ouvrage intitulé « Patrimoine des communes du Calvados ») lors de la visite du château dans le cadre des Journées du Patrimoine le 19 septembre 2004., a été bâtie au . Son nom provient de la famille qui a acquis le fief de Ranville en 1751En 1751, Pierre Antoine Barnabé de Guernon-Ranville, Sieur de Saussay, né le 23 décembre 1718 et mort le 25 novembre 1777, a acheté le fief de Ranville et d’Escayeul à un dénommé M. de la Bretonnière. et qui a dès lors ajouté Ranville à son patronyme, donnant ainsi celui de Guernon-RanvilleLa généalogie de cette famille est rapportée dans un manuscrit détenu en main privée, calligraphié à la plume et illustré de plus de 600 blasons et écus : « Etude sur une famille normande (1066 à 1904) par l’un de ses membres, René Guernon». Un exemplaire de cet ouvrage a été vendu aux enchères à Lyon le 3 juillet 2008 (Lot 21)..
Cette famille était l’une des plus anciennes de la noblesse normandeL’ancienneté de cette famille est attestée dans les différentes recherches sur la noblesse française faites en 1463-1465 par Monfaut, en 1599 par Roissy, en 1666 par Chamillard., son origine remontant : au à Rollon, considéré comme le de Normandie, au à Robert de Guernon, l’un des compagnons d’armes de Guillaume le Conquérant aux côtés de qui il s’est livré à l’invasion du royaume d’Angleterre à partir de 1066. En Normandie, Robert a possédé plusieurs grands fiefs mouvants et seigneuries auxquels il a donné son nomPar exemple, le fief de Guernon situé dans la paroisse d’Oystreham, aujourd’hui Ouistreham, commune située à moins de 10 km de Ranville, ou celui de Fauguernon sur lequel se trouvait le château féodal des Guernon.. Après la conquête d'Angleterre, Guillaume le Conquérant lui a donné plus de cinquante manoirs, baronnies ou autres terres domaniales dans les différents comtés de la Grande-BretagneAinsi que l’atteste le Domesday Book ou livre du cadastre du Royaume d’Angleterre. Il s’est installé à Stansted Mountfitchet dans l’Essex, au Nord-Est de Londres, et le site très touristique sur lequel son château a été bâti est aujourd’hui classé parmi les Monuments Historiques Nationaux« In 1066 the site of Mountfitchet was attacked by the Normans and Robert Gernon, the Duke of Boulogne, built his castle here, making it his chief seat and the head of his Barony » peut-on lire sur le site officiel du château de Mountfitchet www.mountfitchetcastle.com.. Cet homme est également le progéniteur des Cavendish, l’une des familles les plus riches et influentes d’Angleterre d’où sont de nos jours encore issus les Ducs de DevonshireTel que le rapporte Philip Morant, ecclésiastique anglais, dans The History and Antiquities of the County of Essex..
Les armes de cette famille étaient « d’azur au leurre d’or, accompagné de deux molettes d’éperon en chef de même ». L’azur (la couleur bleue) signifie justice et loyauté. Le leurre (chaperon couvrant la tête des oiseaux de poing que l’on employait pour chasser) est l’emblème de la noblesse dont la première prérogative était le droit de chasse. Les molettes d’éperon (sortes d’étoiles percées) sont l’insigne du chevalier.
Le château est resté dans la famille des Guernon-Ranville pendant près de deux sièclesLe château a été la propriété des Guernon-Ranville jusqu’en 1926.. Il a été remanié de façon conséquente au par son plus illustre propriétaire, le comte et ministre Martial de Guernon-Ranville. thumb|left|Carte postale du château, côté perron, début thumb|left|Château sous la neigethumb|left|Vue partielle du châteauthumb|left|Parc du château Demeure d’un ministre au
thumb|alt= Portrait du Comte Martial de Guernon-Ranville|right|Martial de Guernon-Ranvillethumb|alt=Belvédère du Château de Guernon-Ranville|right|Belvédère
En 1818, le Comte Martial de Guernon-Ranville a hérité de la terre de RanvilleEnviron 90 hectares d’après un extrait de la matrice cadastrale des propriétés foncières de la commune de Ranville-sur-Orne. dont son grand-père et son père avaient été successivement « Seigneur et Patron »« Etude sur une famille normande (1066 à 1904) par l’un de ses membres, René Guernon », chapitre V, Chronologie de la branche des Guernon-Ranville, page 64.. Il commençait alors une carrière dans la magistrature qui l’amènerait à devenir « Ministre secrétaire d'État au département des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique » en 1829-1830.
Compte tenu des nombreux postes occupés lors de ce parcours professionnel, il est improbable que le comte ait habité de façon permanente à Ranville avant 1836, date à partir de laquelle il a été assigné à résidenceCondamné à un emprisonnement perpétuel par la Cour des Pairs sous Louis-Philippe à la suite de son ministère sous Charles X, le Comte de Guernon-Ranville a été conduit au Fort de Ham et y est resté jusqu’au 23 novembre 1836, époque de son assignation à résidence..
Durant sa retraite, il a fait réunir les deux ailes principales du château, ajoutant à l’une d’elles une importante galerieCette modification, qui a pratiquement doublé la largeur du bâtiment, est attestée à la fois par l’épaisseur conséquente de certains murs intérieurs du château, anciennement extérieurs, ainsi que par la présence d’un blason sculpté sur ce qui était jadis une fenêtre ou porte-fenêtre, aujourd’hui un passage intérieur.. Cette adjonction moderne a rendu indépendantes des pièces jusqu’alors en enfilade, système de circulation qui prévalait encore beaucoup au . Le comte a également fait poser des boiseries et des parquets en bois de différentes essences dans l’aile gauche réservée aux maîtres de maisonAinsi que le rapporte le Répertoire des anciennes demeures françaises, Le Calvados I, Arrondissement de Caen..
Dans l’aile droite du château se trouvaient les parties à l’usage des domestiques, les cuisines et les écuries. Une pièce servait à l’entreposage des fruits sur de grands pans inclinés en bois, et dans les cuisines existaient une vaste cheminée ainsi qu’un garde-manger saillant de la façade qui permettait la conservation des aliments frais. Les cavités situées dans la partie haute de cette aile s’apparentent fort à un pigeonnier.
Les dépendances du château accueillaient un grenier à blé, une cave, une « charretterie » (mot ancien usité pour désigner l’atelier du maréchal-ferrant) ainsi qu’un pressoir et une basse-courD’après les actes notariés des 28 mars et 2 avril 1818, « Donation par M. Roger François Barnabé Comte de Guernon-Ranville, Chevalier de l’Ordre Royal et Militaire de St Louis demeurant à Caen, à son fils Martial alors avocat à Caen. »..
Dans l’enceinte du domaine se trouvait vraisemblablement une petite chapelle privative ainsi qu’au fond du parc un belvédère, une étonnante construction de quatre étages aujourd’hui complètement disparue, où le Comte conservait une collection de pierres rares. Depuis ses hauteurs, on voyait la mer tout en dominant la route de CaenGaël de Rohan-Chabot, Ranville autrefois, Imprimeur R. Lebrun, Caen, 1983..
À cette époque, il existait un chemin muré allant du château à la crypte privée des Guernon qui jouxte l’église de Ranville dans le centre du village. Dans cet enclos qui appartient de nos jours à la communeOn peut lire sur la plaque apposée à l’entrée de cet enclos : « Ce cimetière appartenait à la famille de Guernon-Ranville. Les héritiers en ont fait don à la commune de Ranville en 1990 »., on peut apercevoir les caveaux sculptés du comte et de son épouse.
On raconte également qu’un souterrain allait jusqu’à Caen mais aucune trace n’en a été trouvée.
Villégiature de mécènes au
thumb|alt=Carte postale du Château Colmiche|left|"Château Colmiche" thumb|alt=Carte postale du Château des Comtes de Guernon-Ranville|left|"Château des Comtes de Guernon-Ranville"thumb|alt=Le tennis, huile sur toile, Edouard Vuillard, 1907|left|Le Tennis, huile sur toile d'Édouard Vuillard, 1907
Au début du sont apparues les premières cartes postales représentant le « Château des Comtes de Guernon-Ranville ». Elles sont le fait de photographes et de petits éditeurs locauxLes cartes postales sont signées des photographes Jules François Bréchet à Caen et A. Delaunay à Saint Aubin-sur-Mer ainsi que de l’éditeur Lacour qui tenait une épicerie-tabacs à Ranville. Le dos des cartes est divisé en deux parties, ce qui permet de les dater d’après 1903, année à partir de laquelle l’arrêté du 18 novembre autorise l’adresse sur la partie droite et la correspondance à gauche. et montrent la façade principale du bâtiment avec son perron et un promontoire chapeautant une partie du grenier, aujourd’hui disparu, qui devait servir d’observatoire.
À cette époque, le château appartenait à l’arrière-petite-nièce du comte de Guernon-Ranville, Yvonne ColmicheÀ la mort du Comte en 1866, celui-ci n’ayant pas eu d’enfant, le château est transmis à ses petits-neveux. Sa dernière propriétaire Yvonne Colmiche, née le 20 juillet 1882 à Ranville et décédée en 1946, était la fille de l’un d’eux., aussi a-t-il également été photographié sous le nom de « Château Colmiche ».
N’étant plus habitée de façon permanente par cette dernière, la propriété a été louée à des locataires successifs, parmi lesquels figure Alexandre Natanson, directeur de La Revue Blanche. Beau-frère de la fameuse Misia (future Misia Sert), égérie du tout-Paris et de l’actrice Marthe Mellot, il était également le mécène et l’ami des grands artistes de l’époque, entre autres des peintres Pierre Bonnard, Paul Signac, Henri de Toulouse-Lautrec ou encore Auguste Renoir.
Dans son livre Le Pain PolkaChapitre intitulé « Un imprudent petit poulet », 32-40, Annette Vaillant, fille de Marthe Mellot et nièce d’Alexandre Natanson, raconte ses souvenirs d’enfance au château de Ranville où elle a rejoint sa famille plusieurs étésD’après les propos d’Annette Vaillant, il est possible de dater ses séjours au château entre 1905 et 1908, époque à laquelle elle avait entre 3 et 6 ans.. Elle y évoque la disposition de pièces toujours existantes aujourd’hui, telles que le grand salon « où l’on a toujours l’impression qu’il fait froid avec ce portrait de Napoléon aussi brillant que le parquet et le piano », le billard « avec ses hautes banquettes et les boules qui roulent sans bruit et se choquent » ou encore le petit salon. De l’extérieur, elle décrit le belvédère « qui domine la route », la serre de nos jours également disparue « où pendent du toit les raisins chauds pas encore mûrs », les marches de pierre du perron, les premiers cyclamens qui parsèment les pelouses dès la fin de l’été, ainsi que « l’allée de dahlias qui monte de l’autre côté du tennis ».