Ernest Fourneau, né le à Biarritz et mort le à Ascain, est un chimiste et pharmacologue français, fondateur de la chimie thérapeutique française. Directeur du service de recherche scientifique des établissements Poulenc frères (1903-1911), chef de service du laboratoire de chimie thérapeutique de l'Institut Pasteur (1911-1944), directeur d'un laboratoire de recherches de Rhône-Poulenc (1946-1949), on lui doit, entre autres, la découverte de la Stovaïne (du nom anglicisé de son inventeur), premier anesthésique local de synthèse, la mise au point du Stovarsol, antisyphilitique dérivé de l’arsenic, et l’élucidation de la structure de la Suramine, efficace contre la maladie du sommeil. Il faut encore porter à son crédit la découverte des propriétés thérapeutiques des sulfamides, aboutissement de recherches menées sous sa direction.

Apports scientifiques Pour donner une idée de l’ampleur des contributions de Fourneau aux progrès de la chimie thérapeutique, il faut introduire sa biographie par l'énumération des domaines qu’il a explorés. En les classant, comme il l'a fait lui-même, selon les propriétés pharmaceutiques des substances étudiées, on peut passer en revue : les aminoalcools et oxydes d’éthylène, les éphédrines, les acides oxyaminés, les alcaloïdes, la stéréochimie, les uréides hypnotiques, les urées complexes, avec et Tréfouël et Vallée, les composés arsenicaux, le mercure, le paludisme, les sulfamides, avec Nitti, Bovet et les Tréfouël, et enfin la chimiothérapie du système sympathique : antihistaminiques et curarisants.

Parmi les très nombreuses découvertes de Fourneau, les plus importantes concernent les anesthésiques locaux et la chimiothérapie anti-infectieuse.

La vie et l'œuvre Origines et formation initiale (1872-1892) vignette|Ernest Fourneaupar Man Ray (ca 1930)

Ernest, François, Auguste Fourneau naît à Biarritz le . Ses parents travaillent à l’hôtel de France où son père, Jean Fourneau, dit Jeanty, d’abord chef cuisinier, est alors maître d’hôtel.

Les Fourneau sont d’origine espagnole, plus lointainement béarnaise. La première trace du nom se lit, gravée sous la forme Hournau, au fronton d’une maison de L'Hôpital-d'Orion, près d’Orthez. On a toutes les raisons de penser qu’il s’agit de protestants des Flandres réfugiés en Navarre à la fin du pour fuir les massacres perpétrés par les troupes catholiques du duc d’Albe.

La mère d’Ernest, Pauline, mariée à Jeanty en 1867, est née Bordes, d’une famille originaire de la Bigorre. Elle est également apparentée aux Gardères, de Chalosse. C’est essentiellement entre les mains des trois familles, Bordes, Gardères et Fourneau, liées entre elles par de nombreux mariages, que l’hôtellerie prend un essor extraordinaire dans la deuxième moitié du , à Biarritz, mais aussi à Pau, à Lourdes et en d’autres lieux. Du mariage de Jeanty et de Pauline naissent trois autres enfants. L’aîné, Léon, devient hôtelier comme son père et fonde le golf hôtel Beauregard à Saint-Jean-de-Luz, et le golf de la Nivelle à Ciboure. Jeanne, la troisième, se marie avec Henri Goalard, longtemps pilote major du port de BayonneLe « pilote major » est le pilote chargé en chef du service de pilotage.. Marguerite enfin, la benjamine, épouse l’ami intime et camarade d’études de son frère Ernest, Marc Tiffeneau, chimiste et pharmacologiste, qui sera doyen de la faculté de médecine de Paris.

À quatre ans, le jeune Ernest fait ses débuts à l’école des sœurs. À cinq ans, il prend chez le père Villette sa première leçon de piano avec Marguerite Roret, devenue madame Borotra, mère de Jean Borotra. À huit ans, il est placé sous la férule d’un certain abbé Rouvre, de Saint-Affrique, simple bandit comme on l’apprendra plus tard, et qui, ayant capté comme Raspoutine la confiance des « meilleures » familles de Biarritz, a aussi pour élèves les trois princes Pignatelli, les deux Prévost et Larralde-Diusteguy. À neuf ans, il entre au lycée de Bayonne. À treize ans, en 1885, il quitte avec sa famille l’hôtel de France pour l'hôtel Victoria., palace de cent-cinquante chambres que, face à la Grande Plage, son père a fait construire avec l’aide du beau-frère Casenave. C’est là que, côtoyant le public de « la reine des plages », il acquiert ce goût du « monde » qui le fera accuser de snobisme lorsqu’il sera reçu dans la haute société parisienne.

Il subit à Bordeaux les épreuves du baccalauréat de l’enseignement spécial, qu’il obtient le avec le prix d’excellence. C’est alors que Charles Moureu, ami béarnais de la famille qui termine ses études de pharmacie à Paris, décide le jeune Fourneau à embrasser une carrière scientifique. Dès le , bachelier depuis quinze jours, Fourneau entre donc à la pharmacie Moureu, tenue par Félix, frère de Charles et futur maire de Biarritz (1895-1904). Fourneau passe dans l’officine de Moureu les trois années de stage qui sont alors obligatoires avant le début des études de pharmacie.

Études supérieures et maîtres allemands (1892-1903) vignette|Ernest Fourneau au laboratoire Fischer à Berlin, vers 1899-1900, in Pasteuriens et personnalités du monde médical, 1868- 1970.|alt=Photographie d’un homme brun, portant barbe et moustache, vu du côté gauche, assis sur un tabouret haut, devant une paillasse de laboratoire.

Après son stage à Biarritz, et après son service militaire accompli à Bordeaux en 1892 et 1893, Fourneau commence ses études à l’École de pharmacie de Paris. En marge de l’enseignement officiel, il suit le cours libre de chimie organique que professe Auguste Béhal, cours basé, non pas sur l’emploi de la notation par équivalents encore en usage, mais sur la théorie et la notation atomiques. Fourneau s’y lie d’amitié avec Edmond Blaise, Amand Valeur, Raymond Delange, Marcel Sommelet, et avec R. Ferdinand, son futur associé dans l’exploitation d’une officine, rue de Lyon, de 1900 à 1907. Il obtient dès la première année le prix de Travaux pratiques, révélant ainsi, dans l’art de manipuler, une maîtrise qui ne se démentira pas.

À partir de 1895, Fourneau est interne à l’hôpital Beaujon chez Léger. L’année 1897, il apprend de Charles Moureu . En 1898, il obtient son diplôme de pharmacien.

Fourneau est alors pressenti par les frères Poulenc pour créer et diriger dans leurs établissements un Service des recherches et des fabrications de chimie organique à usage thérapeutique. Mais il préfère suivre d’abord les conseils de Camille Poulenc et de Charles Moureu. Au début de 1899, il part donc pour l’Allemagne afin de tirer profit de l’enseignement des plus prestigieux chimistes de l’époque. Il passe un an à Heidelberg où il perfectionne son allemand et sa pratique de la chimie auprès de Curtius et de Gattermann, puis un an à Berlin dans le laboratoire d’Emil Fischer qui lui confie la première synthèse du dipeptide le plus simple, la glycylglycine, et enfin un an à Munich chez Richard Willstätter, futur prix Nobel. Dès vingt-huit ans, professeur agrégé, Willstätter s’est fait connaître par des travaux sur la cocaïne et sur les alcaloïdes de la belladone. Il confie à son stagiaire l’étude de la lupinine, dont l’ester benzoïque est doué de propriétés anesthésiques locales. Dans un montage audacieux déconseillé par le maître, l’appareil de verre explose en effet et Fourneau perd l’usage de l’œil droit.

C’est pendant ce long séjour que Fourneau se prend d'un indéfectible enthousiasme pour la science allemande et qu’il noue avec des Allemands un réseau de fidèles amitiés personnelles. Cet enthousiasme et ces amitiés détermineront son attitude pendant la Seconde Guerre mondiale et lui vaudront les poursuites intentées à son encontre à la Libération.

L’homme privé : son mariage (1906), sa descendance, sa personnalité En 1904, Paul Reclus, l’un des cinq célèbres frèresLes quatre autres frères Reclus sont Élisée (1830-1905), géographe, Élie (1827-1904), journaliste et ethnologue, Onésime (1837-1916), géographe, et Armand (1843-1927), ingénieur et officier de marine., présente Fourneau à son confrère et ami intime, Paul Segond, qui va succéder à Reclus à la chaire de chirurgie de la faculté, et qui a trois filles. Fourneau est séduit par Claudie, la cadette. Au bout de deux ans d’une cour assidue, il emporte les résistances des parents et celles de Juliette Adam, la grand-mère maternelle qui le trouve « un peu réfrigérant ». Il est vrai que dans son Journal, l'abbé Mugnier la surnomme, elle, « Notre-Dame-de-la-Vibration », discordance des tempéraments qui n’empêche donc pas que l’abbé, le , ne bénisse le mariage de la petite-fille et du savant.

Trois garçons naissent du mariage. L’aîné, Jean-Claude, choisit la voie des arts. Il deviendra à la fois, et paradoxalement, peintre surréaliste et portraitiste mondain. Le cadet, Jean-Paul, sera victime d’un accident mortel à l’âge de vingt-quatre ans. Quant à Jean-Pierre, le benjamin, il suivra la voie de son père, il le rejoindra à l’Institut Pasteur et, après la guerre, continuera ses recherches aux laboratoires Houdé, sur les antihistaminiques notamment.

Pendant toutes ces années, les immenses travaux que Fourneau mène à bien lui laissent le temps de fréquenter avec assiduité ce « monde » dont il a appris les usages et contracté le goût dans son adolescence à l’hôtel Victoria. Il est reçu chez la comtesse de Castries ou chez les Polignac. Il se lie d’amitié avec Anna de Noailles.

Ces mêmes travaux ne l’empêchent pas non plus de nourrir son esprit à d’autres sources que la science. Il s’intéresse à la littérature et aux arts. Il lit beaucoup et, bien sûr, les écrivains allemands : Goethe, Schiller, etc. Il a ses violons d’Ingres. Ses aquarelles ne sont pas sans qualité. Il fréquente Jean de Gaigneron, qui fait son portrait, ou Jacques-Émile Blanche, qui fait celui de son couple. C’est un bon pianiste amateur. Quelques mois avant sa mort, à l’issue d’un déjeuner chez son fils Jean-Pierre, Wilhelm Kempff .

Cette culture et ce goût « classiques » s’accompagnent de beaucoup de curiosité pour les « modernes ». Le groupe des Six (auquel appartient Francis Poulenc, fils et neveu des fondateurs des établissements où travaille Fourneau), les Ballets russes, le surréalisme, sans qu’il adhère pleinement à ces nouveautés, attirent son attention, suscitent son intérêt, provoquent sa sympathie. C’est par lui que Jean-Claude, qui se destine à la peinture, rencontre Breton et Aragon en 1925.

Les établissements Poulenc frères, la stovaïne et le prix Gobley (1903-1910) À son retour d’Allemagne, Fourneau a mesuré le retard considérable que la France a pris dans de nombreux domaines scientifiques, notamment celui de la chimie pharmaceutique : la plupart des médicaments synthétiques dont traitent les cours de pharmacie chimique sont encore d’origine allemande. Il veut remédier à cet état de choses et les frères Poulenc partagent ses vues. En 1903, il prend donc la direction du laboratoire de recherches pharmaceutiques qu’ils viennent de créer à son intention dans leur usine d’Ivry.

Fourneau se lance aussitôt dans la recherche de succédanés de la cocaïne. Il a travaillé chez Willstätter sur un alcaloïde voisin de la cocaïne, et il a rencontré Einhorn qui a breveté trois de ses dérivés tandis que, à Berlin, Georg Merling en synthétise d’autres : les eucaïnes. Dès le , Poulenc frères et Ernest Fourneau déposent des brevets, en France et en Allemagne, sur un nouvel anesthésique local, la stovaïne« Amino-alcools à fonctions alcooliques tertiaires », dans C. r. hebd. séances Ac. sci., , 1904, ;« stovaïne, anesthésique local », dans Bull. Soc. pharm., , 1904, . (de stove : fourneau en anglais), alors que la novocaïne d’Einhorn ne sera brevetée que le de l'année suivante :