Æthelred ou Ethelred le Malavisé (), né vers 966 ou 968 et mort le , est roi d'Angleterre de 978 à sa mort, avec une interruption de quelques semaines entre et . Il est également appelé pour le distinguer d'un autre Æthelred, roi du Wessex au .
Fils du roi Edgar le Pacifique, Æthelred monte sur le trône à un jeune âge, après l'assassinat de son demi-frère aîné Édouard. Son long règne est marqué par une recrudescence des attaques des vikings sur l'Angleterre. Après leur victoire à la bataille de Maldon, en 991, Æthelred et ses conseillers leur versent des tributs de plus en plus élevés pour acheter leur départ. Les déprédations vikings sont considérées comme une punition divine infligée à un royaume mal gouverné, ce qui conduit Æthelred à effectuer deux grands renouvellements de ses conseillers, le premier en 993 et le second en 1006. En 1002, il ordonne l'exécution des Danois présents en Angleterre, un événement qui passe à la postérité sous le nom de massacre de la Saint-Brice.
En 1013, le Danois Sven à la Barbe fourchue envahit l'Angleterre à la tête d'une grande armée et obtient la soumission de la majeure partie du royaume. Réfugié à Londres, Æthelred est contraint de fuir en Normandie, le pays d'origine de son épouse Emma. La mort inopinée de Sven en lui permet de récupérer son trône, mais les grands du royaume exigent qu'il s'engage à mieux gouverner l'Angleterre. Les derniers mois de son règne sont marqués par la révolte de son fils Edmond Côte-de-Fer, qui s'oppose à Eadric Streona, le principal conseiller du roi, puis par une deuxième invasion danoise menée par Knut le Grand, le fils de Sven. Æthelred meurt pendant cette invasion ; Edmond lui succède et poursuit la lutte contre les Danois, mais il meurt à son tour avant la fin de l'année 1016 et Knut devient alors seul roi d'Angleterre.
Æthelred souffre pendant longtemps d'une réputation posthume désastreuse, ce dont témoigne son surnom péjoratif : dès le Moyen Âge, il passe pour un roi incompétent et cruel dont le règne ne pouvait que s'achever par un désastre. Cette image est nuancée par les historiens à partir de la seconde moitié du , qui soulignent que le portrait négatif du roi est en grande partie dû aux troubles de la fin de son règne, alors que le gouvernement du royaume reste efficace durant la majeure partie de celui-ci. Les arts et les lettres sont également florissants durant cette période, avec des auteurs tels que l'archevêque Wulfstan d'York ou l'abbé Ælfric d'Eynsham.
Contexte
vignette|redresse=1.2|Carte de l'Angleterre sous le règne d'Æthelred le Malavisé.|alt=Carte situant les lieux mentionnés dans l'article.
La première moitié du voit la conquête progressive du Nord de l'Angleterre par les rois de la maison de Wessex. Elle aboutit à l'intégration du Danelaw, une colonie de peuplement danoise née des invasions vikings du siècle précédent, au sein du Wessex dont les souverains adoptent à partir d'Æthelstan (924-939) le titre de « roi des Anglais ». La Northumbrie échappe à plusieurs reprises à l'autorité de ses successeurs (939-946) et Eadred (946-955) au profit de seigneurs vikings qui tentent de s'imposer dans la région, mais celle-ci est définitivement acquise à la maison de Wessex à la mort du Norvégien Éric à la Hache sanglante, en 954.
Edgar, fils d', monte sur le trône à la mort de son frère Eadwig, en 959. Il bénéficie d'un règne paisible, durant lequel les sources écrites n'enregistrent aucun raid viking. Cette période voit l'apogée du mouvement de réforme bénédictine, qui cherche à remplacer dans les abbayes du pays le clergé séculier par des moines respectant la règle de saint Benoît. Les réformateurs, menés par les archevêques Dunstan de Cantorbéry et Oswald d'York, ainsi que par l'évêque Æthelwold de Winchester, bénéficient du soutien d'Edgar, qui leur offre de nombreuses terres et n'hésite pas à contraindre les seigneurs laïcs et le clergé séculier à faire de même.
Sources
La principale source littéraire concernant le règne d'Æthelred le Malavisé est la Chronique anglo-saxonne, dont les manuscrits C, D et E dérivent d'une version aujourd'hui perdue mais probablement rédigée à Londres entre 1016 et 1023, dans les années qui suivent immédiatement la mort du roi et la conquête danoise de l'Angleterre. Elles reprochent aux Anglais leur incompétence et leur lâcheté, mais ce sont les conseillers du roi qui en sont la cible et non Æthelred lui-même. Depuis les années 1970, les historiens modernes considèrent cette source avec davantage de recul et considèrent que son auteur fait preuve d'un biais téléologique en laissant l'issue finale du règne d'Æthelred en teinter le propos.
Les chroniqueurs anglais de la période anglo-normande, comme Guillaume de Malmesbury, Jean de Worcester et Henri de Huntingdon, décrivent Æthelred comme un monarque désastreux. En revanche, il apparaît sous un jour favorable dans la poésie scaldique composée en Scandinavie : le scalde islandais Gunnlaugr Ormstunga l'appelle « prince généreux et intrépide » dans son Aðalráðsdrápa, un poème de louange qu'il lui adresse lorsqu'il se rend à la cour d'Angleterre dans les années 1000.
Il subsiste au moins quatre-vingt-quatre chartes authentiques du règne d'Æthelred, dont dix sous leur forme originale, les autres étant des copies ultérieures. Ces documents, émis au nom du roi, enregistrent le don ou la confirmation de privilèges, le plus souvent concernant des terres. La plupart sont datées et leur production est assez régulière tout au long du règne d'Æthelred, les variations s'expliquant en partie par des taux de conservation variables. Les listes de témoins qu'elles contiennent permettent d'identifier en partie les principaux membres de l'aristocratie laïque et les principaux prélats du royaume qui assistent aux réunions du witan. En revanche, leur lieu de production est rarement indiqué, ce qui empêche les historiens modernes de se faire une idée claire des déplacements de la cour d'Æthelred. Les codes de lois et les pièces de monnaie sont d'autres productions officielles qui permettent d'éclairer certains aspects du règne d'Æthelred.
Nom
Le prénom Æthelred (ou Ethelred), courant à l'époque anglo-saxonne, se compose des éléments vieil-anglais « noble » et « conseil ». Bien qu'aucun autre roi d'Angleterre ne porte ce nom, il est couramment appelé pour le distinguer d'un autre souverain de la maison de Wessex : Æthelred, frère aîné d'Alfred le Grand et roi du Wessex de 865 à 871.
Le surnom d'Æthelred est attesté à partir du sous la forme vieil-anglaise , mais il pourrait avoir été utilisé avant cette date. Il signifie « mal conseillé », « sans conseil », et non « mal préparé » comme le laisserait penser sa forme en anglais moderne, . Le calembour , « noble conseil sans conseil », reflète la piètre réputation posthume d'Æthelred. Il est le seul roi anglo-saxon dont le nom reste associé à un surnom moqueur.
Biographie
Enfance
vignette|gauche|Le roi Edgar et ses quatre enfants (Édouard, Édith, Edmond et Æthelred) dans un manuscrit généalogique enluminé du (BL Royal MS 14 B ).|alt=Enluminure représentant un arbre généalogique stylisé. En haut, une grande bulle au bord bleu entoure le dessin d'un roi assis avec un oiseau de proie sur la main. Quatre lignes relient cette bulle à d'autres bulles plus petites en-dessous, chacune contenant un portrait stylisé en gros plan : trois hommes et une femme en habit de religieuse.
Æthelred est le dernier des quatre enfants du roi Edgar. Il est le deuxième fils que lui donne sa dernière femme Ælfthryth, fille de l'ealdorman du Devon Ordgar, qu'il a épousée en 964. Sa date de naissance est inconnue, mais il est vraisemblablement né entre 966 et 968. Il a un frère aîné, Edmond, né vers 965, et un demi-frère aîné, Édouard, né vers 962 d'une précédente union d'Edgar. Une demi-sœur aînée, Édith, complète la fratrie d'Æthelred.
Edgar meurt le . Il est à peine âgé d'une trentaine d'années et sa disparition prend sans doute le royaume de court. Edmond étant mort vers 970, il ne laisse que deux fils : Édouard, âgé d'environ treize ans, et Æthelred, âgé de neuf ans tout au plus. La couronne ne se transmet pas automatiquement par primogéniture : ce sont les grands du royaume, éventuellement guidés par la préférence du roi défunt, qui ont le pouvoir de choisir le nouveau souverain parmi les différents æthelings, ou prince de sang éligibles au trône. Edgar ne laisse pas d'instructions précises concernant sa succession, mais il semble avoir favorisé les enfants de sa dernière femme : sur une charte de 966, Edmond est appelé (« fils légitime du roi susdit ») et sa mère Ælfthryth est appelée (« épouse légitime du roi susdit »). Æthelred a vraisemblablement hérité de cette faveur après la mort de son frère.
Du fait de leur jeune âge, Édouard et Æthelred ne sont sans doute que les figures de proue de factions qui se disputent le pouvoir, la question de leurs droits respectifs au trône étant secondaire. Æthelred bénéficie du soutien de sa mère et de l'évêque Æthelwold de Winchester, tandis qu'Édouard est soutenu par l'archevêque Dunstan de Cantorbéry et l'évêque Oswald de Worcester. En fin de compte, c'est Édouard qui est élu roi le . Æthelred reçoit, peut-être à titre de compensation, l'usage de domaines traditionnellement réservés aux fils du roi. Certains de ces domaines (Bedwyn, Burbage et Hurstbourne) sont repris à l'abbaye d'Abingdon, qui les avait reçus en don du roi Edgar.
Sous le règne d'Édouard, la noblesse anglaise profite de la mort d'Edgar pour reprendre la main sur les terres qu'elle avait perdues au profit des monastères. Les luttes entre différentes factions de l'aristocratie continuent à troubler la vie politique du royaume. La reine mère et son fils restent proches de l'évêque Æthelwold, et leur présence est attestée à l'abbaye d'Ely, un monastère refondé par Æthelwold ; ils sont probablement personæ non gratæ à la cour d'Édouard.
Le , Édouard est assassiné par des thegns de la maisonnée d'Æthelred alors qu'il était venu lui rendre visite à Corfe Castle, dans le Dorset. Sa dépouille est d'abord inhumée à Wareham, puis emportée en grande pompe à Shaftesbury sous la direction de l'ealdorman mercien Ælfhere. Les chroniqueurs anglo-normands attribuent la responsabilité de cet assassinat à Ælfthryth, qu'ils dépeignent comme une épouvantable marâtre, mais les sources antérieures à la conquête normande de l'Angleterre n'accusent personne de la mort d'Édouard, ce qui reflète peut-être l'incertitude des contemporains. Il est possible que les meurtriers aient agi de leur propre initiative, dans l'espoir d'en tirer profit une fois Æthelred au pouvoir, ou qu'Édouard, réputé colérique, ait été tué par accident au cours d'une querelle avec un noble au service de son demi-frère. Comme il n'a pas d'enfants, Æthelred, âgé d'une dizaine d'années, est choisi pour lui succéder.
Arrivée au pouvoir et premières attaques vikings (978-993)
Æthelred est sacré roi le à Kingston upon Thames par les archevêques Dunstan de Cantorbéry et Oswald de Worcester. Du fait de son jeune âge, le gouvernement de l'Angleterre est assuré par un groupe de conseillers qui comprend la reine mère Ælfthryth, l'évêque Æthelwold et l'ealdorman Ælfhere. La mort d'Ælfhere en 983 puis celle d'Æthelwold en 984 marquent une rupture qui voit le roi, désormais en mesure de prendre ses propres décisions, s'entourer de nouveaux conseillers. Sa mère n'apparaît plus sur ses chartes, avant d'y revenir à l'été 993. Ælfric Cild, beau-frère et successeur d'Ælfhere en Mercie, est banni du royaume pour une raison inconnue en 985.