Maria ou le malheur d'être femme (Maria: or, The Wrongs of Woman) de l'écrivaine britannique Mary Wollstonecraft, est une suite romancée, inachevée, de son essai politique révolutionnaire Défense des droits de la femme (1792). Maria ou le malheur d'être femme est publié de façon posthume en 1798 par son mari, William Godwin, et est souvent considéré comme son œuvre féministe la plus radicale ; .
Ce roman philosophique et gothique conte l'histoire d'une femme emprisonnée dans un asile d'aliénés par son mari. Il se centre sur les « torts » (« wrongs ») faits par la société à la femme en général, plutôt qu'à une femme en particulier, et critique ce que Mary Wollstonecraft considère comme l'institution patriarcale du mariage dans la Grande-Bretagne du et le système juridique qui le protège. Le roman est par ailleurs novateur par sa célébration de la sexualité féminine, ainsi que par un sentiment d'identité en tant que femme qui traverse les classes sociales. De semblables thèmes, joints à la publication du livre de William Godwin sur la vie de Mary Wollstonecradft, Memoirs of the Author of A Vindication of the Rights of Woman, qui fait scandale, rendent le roman impopulaire à l'époque de sa parution.
Les critiques féministes du adoptent le livre et l'intègrent à l'histoire du roman et des idées féministes. On y voit la plupart du temps une vulgarisation sous forme de fiction de Défense des droits de la femme, un prolongement des raisonnements féministes que l'on y trouve, ainsi qu'une autobiographieDes biographes comme Ralph Wardle et Emily Sunstein, par exemple, s'appuient largement sur des passages tirés de Maria le malheur d'être femme pour interpréter la vie de Mary Wollstonecraft..
Composition et résumé Brouillons Mary Wollstonecraft s'escrime pendant plus d'un an pour écrire Le malheur d'être femme ; en comparaison, l'écriture de A Vindication of the Rights of Men (1790), en réponse à Reflections on the Revolution in France (1790) d'Edmund Burke lui a pris moins d'un mois, et celle de A Vindication of the Rights of Woman (1792) six semaines. Selon William Godwin : Elle savait bien à quel point c'est une tâche ardue de produire un roman véritablement excellent ; et elle a mis en œuvre toutes ses facultés pour y arriver. Tous ses autres ouvrages avaient été écrits avec une rapidité qui ne donnait pas à son talent assez de temps pour pleinement s'épanouir. Mais celui-ci fut écrit lentement et mûrement considéré. Elle le commença dans plusieurs formes, qu'elle rejeta successivement alors qu'elles étaient considérablement avancées. Elle réécrivit plusieurs fois de nombreuses parties de l'œuvre, et, alors qu'elle avait achevé ce qu'elle envisageait pour former la première partie, elle se ressentit le souci de reprendre et d'améliorer ce qu'elle avait déjà écrit, plutôt que de continuer, avec constance et application, l'écriture des passages suivants. Elle fait également plus de recherches pour ce livre que pour ses autres œuvres. En assumant l'édition critique d'œuvres de fiction et en ne relisant rien d'autre que des romans, elle utilise son poste à l'Analytical Review de Joseph Johnson pour s'instruire des techniques du roman. Elle visite également l'asile de Bedlam Hospital en pour se documenter sur les asiles d'aliénés.
À la mort de Mary Wollstonecraft en 1797, le manuscrit est encore incomplet. William Godwin publie tout le manuscrit dans Posthumous Works, ajoutant quelques phrases et paragraphes de son cru pour lier les sections disjointes ; ; .
Résumé
Le malheur d'être femme commence in medias res avec l'emprisonnement injuste de Maria, une femme de la haute société, par son mari George Venables. Non seulement il a condamné Maria à vivre dans un asile d'aliénés, mais il lui a aussi retiré son enfant. Celle-ci parvient à se lier d'amitié avec une femme qui s'occupe d'elle à l'asile, Jemima, qui vient des classes inférieures. Après avoir compris que Maria n'est pas folle, Jemima accepte de lui donner quelques livres. Certains d'entre eux ont été annotés par un autre pensionnaire de l'asile, Henry Darnford, dont Maria tombe amoureuse rien qu'en voyant ses notes. Ils commencent à communiquer et finissent par se rencontrer. Darnford révèle qu'il a mené une vie de débauche, et qu'après s'être réveillé à l'asile après une nuit de beuverie, il n'a pas réussi à convaincre les médecins de le relâcher.
Jemima raconte également sa vie à Maria et à Darnford : elle est une enfant illégitime. Sa mère est morte alors qu'elle était encore enfant, aggravant encore sa situation déjà précaire. Elle a alors dû travailler comme servante dans la maison de son père, avant d'être envoyée comme apprentie chez un maître qui l'a battue, privée de nourriture et violée. Quand la femme de son maître a découvert que Jemima était enceinte, elle l'a fait chasser de la maison. Incapable de subvenir à ses besoins, Jemima a dû avorter et se prostituer. Après la mort du gentilhomme qui l'entretenait, elle a trouvé du travail à l'asile où Maria est emprisonnée.
Dans les chapitres sept à quatorze (qui constituent à peu près la moitié du manuscrit), Maria raconte sa propre histoire, en l'écrivant pour sa fille. Elle explique comment sa mère et son père préféraient leur fils aîné Robert à tous leurs autres enfants, ce qui lui permettait de régner comme un « despote » sur ses frères et sœurs. Pour échapper à ce triste foyer, Maria rendait des visites à un voisin, dont elle était tombée amoureuse du fils, George Venables. Celui-ci semblait aux yeux de tous un jeune homme respectable et honorable, mais c'était en fait un libertin. La vie de famille de Maria est devenue intenable à la mort de sa mère, quand son père a pris pour maîtresse la femme de charge de la maison. Un riche oncle de Maria qui la chérissait, ignorant le vrai caractère de George Venables, a alors arrangé leur mariage en donnant à Maria une dot de livres.
Maria s'est vite rendu compte de la vraie nature de son mari. Elle essayait de l'ignorer en cultivant la littérature et les arts, mais il se livrait à une vie de plus en plus dissolue : à force de payer des prostituées et de jouer, il a mené le couple à la banqueroute. Maria est rapidement tombée enceinte à la suite de rapports sexuels forcés avec son mari. Alors que l'oncle de Maria s'apprêtait à quitter la Grande-Bretagne pour le continent, il lui a appris que les femmes ont le droit de se séparer de leurs maris. Après que George a vendu Maria à l'un de ses amis, un certain S— , Maria a essayé de s'enfuir, mais sans y parvenir. Si elle est parvenue tout d'abord à s'échapper et à s'installer dans plusieurs endroits, souvent avec d'autres femmes elles aussi maltraitées par leurs maris, il réussissait toujours à la retrouver. Quand elle a tenté de quitter l'Angleterre avec son enfant et la fortune que le décès de son oncle lui a apportée, son mari s'est emparé de l'enfant et a fait enfermer Maria à l'asile. C'est à ce moment de l'histoire que le manuscrit se termine.
Ébauches de fins Les notes fragmentaires de Mary Wollstonecraft pour la fin du roman indiquent deux orientations différentes du récit et cinq conclusions différentes. Dans les deux scénarios, George Venables gagne un procès qu'il a fait à Darnford pour avoir séduit sa femme ; Darnford abandonne alors Maria, quitte l'Angleterre et prend une autre maîtresse. Quand elle le découvre, Maria perd l'enfant qu'elle attendait de Darnford (à la suite d'un avortement ou d'une fausse couche). Dans l'une des fins envisagées, Maria se suicide. Dans une autre, plus aboutie, Maria est sauvée du suicide par Jemima qui a retrouvé sa fille. Maria accepte de vivre pour sa fille (comme Mary Wollstonecraft l'avait fait après sa seconde tentative de suicide). Jemima, Maria et la fille de Maria forment une nouvelle famille.
Style Dans ses articles pour Analytical Review, Mary Wollstonecraft développe une série de critères de ce qui constitue un bon roman : Une bonne tragédie ou un bon roman, si le critère est l'effet qu'il a sur le lecteur, n'est pas forcément le plus moral, car ce ne sont pas les rêveries des sentiments, mais les combats de la passion — de ces passions humaines, qui obscurcissent trop fréquemment la raison, et mènent les mortels à de dangereuses erreurs (…) qui font naître les plus vivantes émotions, et laissent l'impression la plus durable sur la mémoire ; une impression faite plutôt par le cœur que par la compréhension : car nos affections ne sont pas volontaires comme les avis de la raison.
Mary Wollstonecraft pense que les romans doivent être et dépeindre ; voir aussi . Il est donc surprenant que Le malheur d'être femme s'inspire d'œuvres comme Julia ou les Souterrains du château de Mazzini (1790) d'Ann Radcliffe, et se base sur des éléments de roman gothique comme le « manoir du désespoir » dans lequel Maria est enfermée. Mais s'il le fait, c'est pour montrer que les horreurs des fictions gothiques sont une réalité pour l'Anglaise moyenne. En utilisant ces éléments gothiques, Mary Wollstonecraft peut, par exemple, dépeindre l'époux de Maria comme tyrannique et sa vie de couple comme misérable ; ; ; ; . Comme elle l'écrit elle-même dans la préface de Le malheur d'être femme : À de nombreux moments où j'aurais pu rendre les événements plus dramatiques, j'aurais sacrifié mon objectif principal, le désir d'exhiber la misère et l'oppression destinées aux femmes, venant de lois et de coutumes partiales.
L'un des modèles du roman est (1794) de William Godwin, qui illustre comment un roman gothique d'aventures peut aussi délivrer une critique sociale ; ; .
Narrateur
Le malheur d'être femme utilise la narration à la troisième personne, mais dans d'importantes sections des récits de Maria et de Jemima, c'est le récit à la première personne qui est utilisé. Le narrateur relate souvent les pensées de Maria en utilisant la nouvelle technique du discours indirect libre, qui crée un flou entre le récit à la troisième et à la première personne. Mary Wollstonecraft juxtapose les événements du récit avec la manière dont Maria les raconte et ses pensées à leur sujet. Les récits à la première personne permettent à Maria et à Jemima de s'adresser chacune à l'autre comme à une égale ; l'histoire de leurs souffrances, tout en permettant à chaque personnage de garder le sens de sa propre personnalité, crée un lien d'égalité et d'attachement entre elles ; .
Roman jacobin Le malheur d'être femme est ce qu'on appelle à la fin du un « roman jacobin », un récit philosophique faisant l'apologie des idées de la Révolution française. Mary Wollstonecraft affirme, comme d'autres — par exemple Mary Hays dans Memoirs of Emma Courtney (1796) — que les femmes sont les victimes de constantes et systématiques injustices. Elle utilise les dialogues philosophiques de son roman pour démontrer l'impuissance des femmes.
Comme d'autres romans jacobins, Le malheur d'être femme utilise tout un ensemble de noms de personnages suggestifs pour faire passer son message : Jemima porte le nom de la fille de Job, le nom d'Henry Darnford rappelle Henry Darnley, l'époux de la reine Marie d'Écosse, et celui de George Venables rappelle le prince de Galles George (George of Wales en anglais), connu pour être un séducteur. Mary Wollstonecraft ajoute au réalisme de son texte philosophique en incluant des citations d'œuvres connues comme celles de Shakespeare, en faisant allusion à des faits historiques et en mettant l'accent sur les faits marquants. Le malheur d'être femme commente l'état des femmes dans la société en reprenant des œuvres passées sur un thème féministe, comme Tom Jones d'Henry Fielding ; la Mrs Fitzpatrick d'Henry Fielding devient Maria chez Mary Wollstonecraft. Ces stratégies rhétoriques rendent les éléments philosophiques du roman plus faciles à assimiler pour le public ; .
Thèmes