vignette|upright=1|La Mezquita de Cordoue avec les arcs outrepassés de style romano-wisigothiques (salle des colonnes). vignette|upright|Intégration de la cathédrale dans la mosquée.

La Convivencia (en espagnol, de convivir, « vivre ensemble », « convivence ») est un concept qui a été utilisé par les historiens de l'Espagne au , mais a été très controversé comme anachronique puis abandonné par la plupart au , pour évoquer une période de l'histoire médiévale de la péninsule Ibérique (et en particulier d'Al-Andalus) pendant laquelle la coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens se serait déroulée dans un état de relative paix confessionnelle et de tolérance religieuse, et durant laquelle les échanges culturels étaient nombreux.

Ce concept est popularisé par Américo Castro pour décrire les relations entre chrétiens, juifs et musulmans dans la péninsule durant la période historique hispanique qui court depuis la conquête de l'Hispanie par les Omeyyades, à partir de , jusqu'à l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 (année cruciale) après la fin de la Reconquista. Castro présente cette période comme un « pluralisme stabilisé » dans lequel des échanges et dialogues auraient enrichi des groupes d'obédience différente, ayant des rapports essentiellement pacifiques, et affirme que c'est cette conjonction qui favorise le développement culturel de la péninsule.

Mais si la cohabitation des religions est la norme dans la péninsule Ibérique médiévale, le concept de Convivencia, dans son acception universitaire, est quant à lui vivement controversé. Les débats universitaires tournent autour de la vérification des points avancés, de la pertinence historiographique du concept en tant qu'outil historique et de sa nature profonde. Néanmoins, les recherches qui lui sont associées permettent de faire avancer la compréhension des relations entre les groupes qui constituaient les Espagnes médiévales, leurs dynamiques, et les conséquences de leurs interactions. Ces études font d'Al-Andalus l'une des sociétés islamiques médiévales les mieux connues, à la fois par les écrits et par l'archéologie.

Ainsi ces études mettent en avant la forte variabilité des régimes et des situations dans le temps, un grand dynamisme des populations et des conversions massives régulières. Les sociétés sont organisées par la juxtaposition de communautés religieuses souvent rivales, autonomes et inégalitaires. Les frictions, les tensions et les suspicions sont nombreuses, exacerbées par les conversions, par la crainte de l'hybridation religieuse et du métissage. Si la cohabitation n'est pas pacifique, il n'existe pas non plus de politique de persécution. La Convivencia entre chrétiens, juifs et musulmans, au mieux précaire, serait ainsi plutôt vue comme une « nécessité inconfortable » qui va de pair avec l'absence de principes juridiques déclarés, absence dont les conséquences sont néfastes.

Une des raisons qui pousse à l'abandon du concept de Convivencia par les historiens est sa proximité chez le public du avec des notions contemporaines, générant des confusions et des incompréhensions. Ainsi, en français, le terme Convivencia entretient un lien étymologique aussi fort que trompeur avec le concept politique positivement intégrateur du « vivre-ensemble ». Or les notions mêmes de tolérance et d'« intégration » sont étrangères à la pensée médiévale. Elles sont vues comme un risque d'affaiblissement de la foi de chacun, de syncrétisme voire de schisme. Les systèmes mis en place servent à délimiter des catégories sociales et non à les faire évoluer. Les communautés vivent juxtaposées et combattent fermement toute tentative d'intégration : le mariage entre membres de confessions distinctes est impossible et les rapports sexuels sont punis de mort.

Par ailleurs, en se focalisant sur les religions, le concept de Convivencia a tendance à éclipser d'autres éléments clefs structurant ces sociétés médiévales et leurs évolutions : langue, culture, ethnicité, genre, statut social, âge.

Cette cohabitation induit cependant de nouvelles formes culturelles à tous les niveaux de la société et marque profondément l'histoire de l'Espagne par les périodes importantes durant laquelle elle perdure. La langue arabe est un vecteur majeur de transmission et d'enrichissement de la connaissance pour l'Occident « grâce aux traductions en latin et en langues romanes [qui] débouchèrent sur le majestueux déploiement scientifique de la Renaissance », et, déjà auparavant, sont à l'origine de la dite renaissance médiévale du .

Mais, en parallèle des débats universitaires, se sont développés sur ce substrat historique des mythes contemporains, à portée politique, très critiqués pour leur manque d'objectivité et de rigueur.

Concept thumb|upright=1|Livre des jeux traduit de l’arabe au latin lors du règne d'Alfonse X Le Sage. En espagnol, le terme de convivencia est le substantif dérivé du verbe convivir qui signifie littéralement « vivre avec l'autre ». Il suppose une plus grande proximité que coexistencia (« coexistence »), qui, à l'instar du terme français, peut impliquer une indifférence mutuelle des protagonistes. Dans tous les cas, et contrairement à son usage en anglais, le terme est utilisé de façon indépendante du contexte religieux, historique ou social. Dans les sources espagnoles, il est associé à la période qu'il décrit et, dans le contexte de la Reconquista, est souvent associé à des termes plus précis comme tolérance, dialogue interreligieux voire, quittant le domaine religieux, celui de coexistence culturelle (« trois cultures »)..

Le terme pour décrire cette période commencée en 929 apparaît au début du sous la plume de l'arabiste Julián Ribera, avant d'être popularisé en 1948 par Américo Castro, dans son ouvrage fondamental, España en su Historia, cristianos, moros y judíos alors qu'il s'interroge sur l'essence de l'Espagne, la notion d'hispanité et l'avenir de son pays. Il donne à ce mot le sens très spécifique de « vécu commun », très éloigné de son sens littéraire, et qui inclut extensivement les violences, les conflits et les guerres.. Selon Castro, ce « vécu commun » est à l'origine de l'hispanité. La convivencia, qu'il traite de , n'est ni heureuse ni positive et implique des résistances, des tensions et des rejets ; elle est à la fois . Le débat qui s'ensuit avec Claudio Sánchez-Albornoz participe à la diffusion du terme. À la chute du régime franquiste, le concept est abandonné en Espagne avec l'ensemble des thèses essentialistes. Celui-ci renaît aux États-Unis dans les années 1970 selon son sens usuel et dans une perspective très différente : celle du multiculturalisme nord-américain. Il est développé et critiqué par de nombreux auteurs dans le cadre d’un et est alors Utilisé dans un contexte très politique, il est employé plus spécifiquement pour décrire la coexistence pacifique des trois religions dans la péninsule Ibérique durant la Reconquista, voire seulement dans l'Andalousie musulmane, dans des termes relevant du mythe et de l'idéalisation..

Le concept de convivencia se réfère à l'idée de tolérance religieuse et à l'échange d'idées entre les trois religions.. Le romancier James Carroll fait appel à ce concept et indique qu'il a joué un rôle important pour la diffusion de la philosophie classique en Europe, avec des traductions depuis le grec, l'arabe, le latin et l'hébreu.. Pour James L. Heft, la Convivencia est l'une des rares périodes historiques durant laquelle les trois religions alors que durant l'essentiel de leur histoire commune elles ont été soit , soit ..

Des exemples habituels de coexistence sont ceux des villes de Tolède ou de Cordoue sous domination musulmane, du . Cordoue fut où . María Rosa Menocal décrit également Cordoue comme une .

José-Vicente Niclós y Albarracin distingue, dans la péninsule Ibérique, quatre périodes de dialogue interreligieux associées à autant de zones géographiques : au sud de la péninsule (Grenade et Cordoue) du ; la des au centre de la péninsule (Tolède) ; la fin du dans la zone méditerranéo-catalane (Barcelone) et la période Renaissance et post-Moyen Âge, du dans la ville de Valence.

Pour Fernando Girón, la Convivencia doit se comprendre par la mise en place de conditions favorables au maintien de l'activité des intellectuels, venant éventuellement d'autres religions et vivant sous le statut de dhimmi en l'absence de manifestation pouvant gêner les musulmans. Il s'agit alors d'une pratique beaucoup plus largement répandue que dans les seules Espagnes médiévales, dont Cordoue n'apparaît que comme l'un des foyers. Dans un premier temps, la diffusion du savoir en arabe se base sur la traduction d'ouvrages compilés dans l'Empire byzantinSylvain Gouguenheim, historien médiéviste français, dans son livre Aristote au mont Saint-Michel, rappelle que le savoir a régulièrement circulé entre les Grecs et l'Occident car les Grecs ont volontiers transmis leur savoir aux lettrés d'Al-Andalus : ainsi, l'empereur Romain Lécapène () envoie bibliothèques et traducteurs à Hasdaï ibn Shaprut, ministre du calife de Cordoue, Abd al-Rahman III : H. Floris Cohen, The Scientific Revolution : A Historiographical Inquiry, chap. « The Emergence of Early Modern Science », University of Chicago Press 1994, p.395 ; Paul Tannery, Mémoires scientifiques, tome IV : Sciences exactes chez les Byzantins, Jacques Gabay, Paris, et Nikolaos G. Svoronos, Ιστορια των μησων χρονων, Athènes, 1955 ; Histoire du Moyen Âge, P.U.F. 1956.. Cette politique est discontinue durant l'âge d'or islamique temporellement comme géographiquement, dépendant tant de la progression de l'islamisation des sociétés conquises que des changements de gouvernance.

Contexte historique Après la conquête de l'Hispanie wisigothe à partir de 711, la péninsule voit arriver deux vagues de musulmans, la première en 711, la seconde en 741. La situation politique est très instable. En 755, Al-Andalus devient indépendant avec l'arrivée au pouvoir d'Abd el Rahman I, même si lui et ses successeurs acceptent encore l'autorité religieuse des Abbassides pendant deux siècles. Il mène une politique de redistribution des terres chrétiennes à ceux qui le soutiennent et à ceux qui se convertissent à l'islam. À la mort du souverain, en 788, l'essentiel de ses territoires a retrouvé une stabilité politique et militaire.

Les premières sources écrites sur la conquête datent des . La principale est le récit de l’historien andalou Ibn al-Qūṭiyya Ta’rikh iftitah al-Andalus (Conquête d'al-Ándalus). Décédé en 977, son récit est postérieur de deux siècles aux événements qu'il affirme décrire « de mémoire ». Il y révèle l'importance des traités entre Arabes et Wisigoths. Jusqu'à la fin du , il existe très peu d'indices sur les relations que pouvaient avoir chrétiens et musulmans, mais il semblerait que ces derniers aient été relativement peu nombreux.