Les événements d', ou plus brièvement octobre 88, désignent une période durant laquelle se déroulent, en Algérie, des manifestations sporadiques et incontrôlées dans plusieurs villes du pays. Les manifestants ont détruit plusieurs infrastructures de l'État algérien et des biens. L'Armée algérienne sort de sa réserve pour contrôler la situation. La crise, qui dure plusieurs jours, touche particulièrement les grandes villes : Alger, Annaba, Oran, Constantine, Tizi Ouzou, Béjaïa. La répression fait environ 500 morts et les services de sécurité pratiquent la torture sur les manifestants.

Historique Ce qu'on a appelé les Événements d' ou les événements d'octobre surviennent après une série d'explosions récurrentes : Kabylie (1980), Oran et Saïda (1982), Oran (1984), Alger (Casbah) 1985, Constantine et Sétif (1986). La grève de Rouïba (septembre-) indique que le défi social tend à devenir le problème majeur d'un régime tiraillé par les luttes sournoises entre différentes factions, dont la plus importante oppose le Président Chadli Bendjedid (1979–1992) à l'oligarchie du parti unique FLN qui contrôle à la fois le syndicat UGTA et l'Organisation des anciens moudjahidine (ONM).

Absent de la capitale de juin à septembre, le président Chadli convoque une réunion des cadres le et prononce un discours virulent contre l'immobilisme du parti et du gouvernement. Les émeutes éclatent à partir du 2 au 3 dans les lycées Abane Ramdane (El-Harrach) et les Eucalyptus (Bourouba) dans la banlieue d’Alger, ensuite elle se propage dans la nuit du 4 au dans le quartier populaire de Bab-El-Oued à Alger, puis s'étend rapidement à d'autres grands centres urbains du Nord du pays, notamment Oran.. Des voitures sont incendiées et des magasins vandalisés. Le lendemain matin, les troubles prennent une ampleur nouvelle lorsque des jeunes décident de s'en prendre à des bâtiments publics : des commissariats, des locaux municipaux et départementaux du FLN, ceux du ministère de la Jeunesse et des Sports, de l'Éducation et des Transports, des souk el fellah (épicerie d'État) sont saccagés. Les manifestants finissent même par prendre le contrôle de certains quartiers au moyen de barrages et de contrôles d'identité. Les émeutiers sont pour la plupart jeunes et issus des quartiers populaires d'Alger. Leur action largement spontanée et peu structurée propose une critique désarticulée du pouvoir (des caricatures du chef de l'État et de sa femme, affublés d'un corps d'âne, s'exposent sur les murs des quartiers pauvres d'Alger), sans pour autant opposer de revendications précises. Aucun groupe social particulier ne se distingue entre les jeunes chômeurs, les lycéens, les étudiants ou les hittistes, « ceux qui tiennent le mur ». Les premiers émeutiers n'ont aucun lien avec l'Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA), la mouvance islamiste ou le parti communiste (PAGS).. Politiquement inorganisés et dépourvu de la médiation d'organisation sociale ou politique, ils prennent le contrôle de la rue jusqu'au , jour où la répression militaire atteint son paroxysme.

État de siège Le , le président proclame l'État de siège et en confie la responsabilité au général Khaled Nezzar. La cellule de crise créée la veille fonctionne sans le Premier ministre Abdelhamid Brahimi et sans Mohamed Chérif Messaadia, responsable du parti. sont alors déployés à Alger.

Une tentative de politisation des émeutes par la nébuleuse islamiste L'appropriation du mouvement par les islamistes a été abondamment soulignée. Ce point mérite cependant d'être nuancé. : les islamistes forment une entité hétérogène et peine à définir une stratégie claire à adopter ; les revendications qu'ils formulent sont doubles, portant d'abord sur la dénonciation de la répression, laquelle sert de tremplin pour formuler un projet politique de sortie de crise fondé sur un retour à la tradition religieuse ; enfin, les islamistes n'ont pas le monopole des tentatives d'appropriation politique des émeutes : les journalistes, les avocats, des universitaires et des médecins, le Parti de l'avant-garde socialiste, la Ligue des droits de l'homme algérienne, des « berbéristes », ou encore d'anciens hommes d'État en exil apportent leur soutien aux jeunes émeutiers auxquelles ils entendent fournir une parole politique consistante.

Plusieurs imams prennent des initiatives dès le déclenchement des émeutes le mercredi . Leur proximité avec le pouvoir politique constitué est déterminante quant à la nature de leur implication. Les « imams fonctionnaires », rétribués et encadrés par le ministère des Affaires religieuses sont sollicités par les responsables locaux du FLN pour lancer des appels au calme et à la prudence. Les initiateurs des troubles sont ainsi pour l'essentiel des imams indépendants. Deux « manifestations » le vendredi , jour de la grande prière, et le lundi 10, voient l'irruption des chefs religieux dans le déroulement de l'émeute. Le , après que les foules se soient massées autour des mosquées pour écouter les premiers prêches depuis le début des émeutes, les fidèles marchant ensemble vers l'hôpital Mustapha Pacha pour exiger la remise des corps des victimes entreposés à la morgue. Ici et là, des slogans religieux ou dénonçant la répression sont scandés. Un important dispositif sécuritaire est déployé à l'entrée des mosquées et aux alentours des manifestants, qui finissent par se disperser dans le calme. Les figures de proue religieuses ayant influencé le cours des événements ce jour-là sont Ali Benhadj, jeune prédicateur contestataire de Bab El Oued, Ahmed Sahnoune, pionnier de l'islamisme algérien contemporain, et Abassi Madani. Il est difficile d'apprécier le caractère prémédité et organisé de la « manifestation », celle-ci se greffant sur la prière hebdomadaire et chacun des meneurs agissant de manière peu ou pas concertée. Les événements du sont d'une autre ampleur. Des tracts anonymes attribués à Ali Benhadj et appelant à une marche de protestation contre la répression et pour la défense de l'islam sont distribués le 9 et 10 dans les mosquées d'Alger. Toutefois, cette initiative n'a pas fait l'objet d'une concertation collective : le prédicateur Ahmed Sahnoun s'y oppose en dénonçant son inconséquence. L'opportunité d'une manifestation est vivement débattue et son déroulement le 10 est très confus. Il est ainsi difficile de distinguer ce qui relève de la manifestation à part entière et du simple retour collectif à la maison après la prière. L'ampleur de la foule marchant dans la même direction et scandant des slogans en chœur doit être apprécié au regard des fidèles sortant de la mosquée. La répression qui était interdite compte tenu de l'état de siège, est meurtrière : une trentaine de morts environ aurait été à déplorer ce jour-là. Les rassemblements du 7 et sont marqués par l'improvisation, les initiatives individuelles et la répression, démentant ainsi l'image d'une masse d'émeutiers puissamment encadrée par les islamistes.

Multiplication des mobilisations tendant à donner une signification politique aux émeutes La prééminence donnée au rôle des islamistes dans le processus de politisation de l’émeute s'explique par le rôle majeur qu'ils joueront ultérieurement dans la transition démocratique. Toutefois sur le moment, une constellation de collectifs manifestent publiquement leur solidarité aux émeutiers. Cette mobilisation multi-sectorielle réunit des acteurs préalablement organisés et dont l'implication dans l'espace public a déjà été actée : avocats, médecins, journalistes, étudiants, universitaires, militants de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADH), les « berbéristes », membres du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS, communiste), anciens hommes d'États en exil comme le premier président algérien Ahmed Ben Bella et le fondateur du Front des forces socialistes (FFS) Hocine Aït-Ahmed. Ces mobilisations ne se déploient qu'après la journée sanglante du sous des formes diverses : la rue est peu investie à cause de la répression, bien que des sit-in étudiants aient lieu. Les regroupements se font sur un mode plus confidentiel, dans des lieux privés ou a priori à l'abri de toute intervention militaire ou policière (salles de rédaction de presse, amphithéâtres ou encore cimetières). Des communiqués de presse et des lettres ouvertes sont rédigés, des pétitions adressées à l'Assemblée populaire nationale. Enfin la Ligue algérienne des droits de l'homme rédige, à l'appui de sources médicales, un rapport sur la torture exercée à l'encontre des émeutiers arrêtés. Des journaux tels que le très officiel El Moudjahid ou Algérie-Actualité se font l'écho du travail de la commission d'enquête de la LADH en divulguant des extraits accablants du rapport.

La majorité des réactions se cristallisent d'abord sur la dénonciation de la répression. Des universitaires algérois créent avec le concours de médecins un Comité national contre la torture, qui apporte son expertise à la rédaction du rapport de la LADH. Des avocats prennent gracieusement la défense de jeunes émeutiers victimes de mauvais traitements. Les lettres publiques adressées au président, les journaux aux lignes éditoriales habituellement distantes à l'égard du pouvoir rapportent les arrestations arbitraires, les actes de tortures et les sévices subis en détention par les jeunes émeutiers.