Le Festin de Pierre est une comédie de Molière en cinq actes et en prose dont la « Troupe de Monsieur frère unique du roi » donna quinze représentations triomphales en février et sur le théâtre de la grande salle du Palais-Royal à Paris. Les premiers éditeurs parisiens de la pièce lui ont donné en 1682 le titre Dom Juan ou le Festin de Pierre, sous lequel elle est connue depuis lors. Elle est également connue sous le titre abrégé Dom Juan (parfois orthographié Don Juan)Charles Magnin, Le Don Juan de Molière au Théâtre-français, 1847..
Annoncée et donnée avec pour sous-titre L'Athée foudroyé, elle était, après les tragi-comédies en vers de Dorimond (1658) et de Villiers (1659), toutes deux intitulées Le Festin de Pierre ou le Fils criminel, la troisième adaptation française de la légende de Don Juan Tenorio, débauché et impie châtié par le Ciel, à laquelle le moine espagnol Tirso de Molina avait donné, trente-cinq ans plus tôt, une première forme dramatique dans El Burlador de Sevilla y convidado de piedra (L’Abuseur de Séville et l’Invité de pierre).
Elle donne à suivre les trente-six dernières heures de la vie du jeune Dom Juan Tenorio, « esprit fort » et grand amateur de femmes, flanqué tout au long des cinq actes de Sganarelle, valet couard, glouton et friand de disputes intellectuelles. Provocateur impénitent, dom Juan n'échappera pas à la vengeance du Ciel, qui le châtiera par le bras d'une statue de pierre.
Le spectacle, où se mêlent tous les registres, du comique farcesque au sérieux, voire au tragique, est accueilli avec enthousiasme par le public parisien, mais fait l'objet d’une violente attaque dans les semaines qui suivent les représentations. Il ne sera jamais repris du vivant de Molière et le texte n'en sera imprimé que dix ans après sa mort.
Délaissée jusqu’au milieu du au profit de la version en vers que la veuve et les compagnons de Molière avaient commandée à Thomas Corneille en 1676, la pièce fut peu représentée pendant un siècle encore, jusqu’à ce qu’en 1947 et 1953, Louis Jouvet puis Jean Vilar la fassent redécouvrir au grand public. Elle est aujourd’hui considérée, à l’égal du Tartuffe et du Misanthrope, comme l’un des chefs-d’œuvre de Molière et de la dramaturgie classique française.
La place unique qu’elle occupe, par sa singularité formelle, dans la production de son auteur, les vicissitudes de son histoire, la réputation de modernité et de complexité qui lui est faite par ses exégètes depuis une soixantaine d’années (et dont témoigne une très abondante bibliographie critique), l’importance sans cesse croissante que lui accordent les programmes et manuels scolaires, enfin la grande diversité des mises en scène auxquelles elle a donné lieu depuis sa redécouverte, font de cette comédie de l’incrédulité châtiée un des avatars les plus fascinants du mythe de Don Juan.
Résumé Arrivé en ville après avoir abandonné Done Elvire, qu’il avait fait sortir d’un couvent pour l’épouser, dom Juan Tenorio expose à son valet Sganarelle le projet qu'il a d’enlever une jeune fille à la veille de se marier, tandis qu’elle fera une promenade en mer avec son fiancé. Sur ces entrefaites, Done Elvire arrive pour lui demander raison de son abandon, et il l'éconduit avec grossièreté.
La tentative d'enlèvement ayant échoué et l'embarcation de dom Juan ayant chaviré, il est sauvé de la noyade et recueilli par des habitants d'un village côtier. Il entreprend derechef de séduire deux jeunes paysannes, mais, averti que ses beaux-frères dom Carlos et dom Alonse le poursuivent, il doit s’enfuir par la forêt avec Sganarelle.
Chemin faisant, les deux hommes s'entretiennent de médecine et de religion, et font la rencontre d'un anachorète, auquel dom Juan tente en vain d'arracher un blasphème. Il est amené ensuite à sauver la vie de dom Carlos, qui en retour accepte de différer sa vengeance, à la condition que dom Juan reprenne la vie commune avec Done Elvire. Le maître et le valet, poursuivant leur route, passent devant le mausolée d’un commandeur que dom Juan a tué en duel l’année précédente et dont il invite la statue à venir partager son dîner le soir même.
De retour chez lui, il voit le moment de dîner repoussé trois fois par les visites inopinées d’un créancier, de son père et done Elvire à présent retournée à la vie religieuse. La statue du Commandeur, arrivée en dernier, refuse de partager le repas de dom Juan, mais l’invite à son tour à dîner le lendemain.
Le lendemain, en fin d’après-midi, dom Juan apprend à son père éperdu de joie qu’il a décidé de revenir à la religion, puis il confie à Sganarelle que ce revirement n’est qu’un subterfuge. La statue du Commandeur, apparaissant et prenant acte de son refus de se repentir, lui saisit la main et le précipite dans les entrailles de la terre.
Personnages D'après Dom Juan, ou le Festin de Pierre, dans Les Œuvres posthumes de Monsieur de Molière, Paris, 1682Voir sur gallica.bnf.fr. :
Distribution initiale Acteurs ayant créé les rôlesVoir sur fr.wikisource.org. Personnage Acteur Dom Juan La Grange Sganarelle Molière Elvire Mademoiselle Du Parc Dom Louis Béjart Charlotte Mademoiselle Molière (Armande Béjart) Mathurine Mademoiselle de Brie Pierrot Hubert Monsieur Dimanche Du Croisy La Ramée De Brie
Contexte historique vignette|Page de départ du Burlador de Sevilla, de Tirso de Molina, dans une édition des années 1640. Le , à Versailles, Molière présente devant la cour une première version, en trois actes, du Tartuffe. Louis XIV trouve la pièce « fort divertissante », mais dans les heures qui suivent, il est amené, pour des raisons de politique religieuse, à en interdire les représentations publiques.. Six mois plus tard, après avoir vainement tenté de faire revenir le roi sur sa décision et entrepris de restructurer sa pièce en cinq actesC'est probablement après la dernière représentation du Tartuffe en trois actes, donnée, entre le 21 et le 26 septembre 1664, au château de Villers-Cotterêts devant Louis XIV, son frère et sa belle-sœur, que le roi a signifié à Molière le caractère provisoirement irrévocable de son interdiction. Aucun document antérieur à la signature, le 3 décembre 1664, du marché de décors signalé plus bas, ne permet d'affirmer que Molière se serait intéressé à la légende de don Juan avant ce début d'automne., Molière s'attelle à un nouveau projet, qui lui permet de revenir sur le thème de l'hypocrisie et des faux dévots : ce sera la comédie du Festin de PierreEn 1696, dans la notice « Poquelin » de Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, Perrault écrit que Molière « fit deux comédies contre les hypocrites et les faux dévots, savoir Le Festin de Pierre, pièce imitée sur celle des Italiens du même nom, et Le Tartuffe, de son invention »..
Antécédents Depuis sept ans, le public parisien a pu voir trois spectacles portant ce titre : une comédie donnée au cours de l'année 1657 ou au début de la suivante par la Troupe italienne du Roi sur la scène du Petit-Bourbon à Paris, et deux tragicomédies en vers, la première de Nicolas Drouin, dit Dorimond, chef de la troupe de Mademoiselle, créée à Lyon en novembre ou devant les cours de France et de Savoie réunies, la seconde de Claude Deschamps, dit De Villiers, comédien de la Troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne, créée en .
La première version dramatique de l'histoire, sans doute très ancienne, du débauché châtié par une statue de pierre qu'il avait invitée à dîner est la comedia de Tirso de Molina intitulée El Burlador de Sevilla y convidado de piedra. Passée ensuite (ou peut-être même avant) en Italie, on retrouve la légende dans divers scénarios de la commedia dell'arte et dans une comédie en prose de Giacinto Andrea Cicognini intitulée Imprimé en 1671 seulement..
Depuis la publication, en 1906, de La Légende Don Juan, de Georges Gendarme de Bévotte, il est généralement admis que Molière n'a eu connaissance que des versions italiennes et françaises (voir ci-dessous), et l'étude comparative des textes paraît confirmer cette opinionToutefois, on ne peut exclure qu'il ait lu le Burlador de Tirso de Molina (son inventaire après décès signale, sans en donner le détail, « quarante volumes de comédies françaises, italiennes, espagnoles ») ni qu’il en ait vu une représentation. Il y avait, en effet, à Paris, entre 1660 et 1673, une troupe de comédiens espagnols dirigée par Joseph de Prado, qui étaient venus d’Espagne avec la jeune reine Marie-Thérèse (). La Grande Mademoiselle, qui les avait vus jouer dans les jours qui précédèrent le mariage de Louis XIV avec l’infante d’Espagne, écrit dans ses Mémoires : « Il y avait des comédiens espagnols à Saint-Jean-de-Luz. La reine Anne d’Autriche y allait tous les jours. […] Ils dansaient entre les actes, ils dansaient dans leurs comédies, ils s’habillaient en ermites, en religieux, ils faisaient des enterrements, des mariages, ils profanaient assez les mystères de la religion, et beaucoup de personnes en furent scandalisées. ()» À Paris, Prado et ses camarades jouaient en espagnol pour un public restreint. Au cours l'année 1663, ils donnèrent, au Louvre ou à l’Hôtel de Bourgogne, (). Le seul titre qui nous soit connu (par le Journal du diplomate Blumenthal) est El Caballero — sans doute le Chevalier d’Olmedo, de Lope de Vega, dont l’impression est contemporaine de celle du Burlador de Sevilla. Ce dernier faisait-il partie du répertoire de la troupe ? On n’en a aucune certitude, mais il serait étonnant qu’elle n’ait pas donné à son public hispanophone la «version originale» d’un sujet qui, depuis quelques années, réussissait si bien sur les scènes italiennes et françaises. À ce propos, et dans la perspective de la réception du Festin de Pierre de Molière, on lira avec intérêt ce que Jean Donneau de Visé, très au fait des réactions de la famille royale (voir ), écrit dans sa Lettre sur les Observations d'une comédie du Sr de Molière intitulée le Festin de Pierre : « Il y a plus longtemps qu'elle [Anne d’Autriche] connaît le Festin de Pierre que ceux qui en parlent. Elle sait que l'histoire dont le sujet est tiré est arrivée en Espagne et que l'on l'y regarde comme une chose qui peut être utile à la religion et faire convertir les libertins. ». Selon l’auteur anonyme des Observations sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de pierreObservations sur une comédie de Molière intitulée Le festin de pierre, Molière lui-même aurait prétendu (comme Villiers avant lui) qu'il n'avait fait que « traduire cette pièce de l'italien et la mettre en français », affirmation que les emprunts nombreux et souvent textuels faits à ses prédécesseurs français, et en particulier à Dorimond, suffisent à relativiser. Les travaux de Claude Bourqui sur les sources de Molière permettent en outre de mesurer l'ampleur des emprunts faits à d'autres auteurs, tels que Paul Scarron, l'abbé de Boisrobert et son frère DouvilleIl est probable que le « dialogue » sur les croyances de Dom Juan (Acte III, 1) doit quelque chose à celui qui se lit à la scène 8 du deuxième acte de L'Esprit folet de Douville (1642, et suivantes)., Charles Sorel, Cyrano de BergeracLe patois de Charlotte et Pierrot doit beaucoup à celui du paysan Gareau dans le Pédant joué de Cyrano..
Le premier Festin des Italiens