La guerre des Mercenaires est une révolte organisée par des mercenaires constituant une grande partie de l'armée carthaginoise, à la suite de la première guerre punique (264-241 ) qui s'est achevée par la défaite de la cité punique. La guerre suit immédiatement la paix conclue avec la République romaine, et dure trois ans et quatre mois (automne 241 – fin 238 ).

La première guerre punique se termine en raison de la volonté des membres de l'oligarchie carthaginoise de mettre fin au coût exorbitant du conflit, et non sur une défaite décisive, même si les affrontements auraient entraîné la perte de 500 navires en 23 ans, et même si la défaite des îles Égates est sévère. La paix de 241 est d'un prix élevé pour Carthage, une crise économique sévissant et les caisses de l'État étant vides.

La révolte vient initialement du fait que les mercenaires, d'origines ethniques variées et qui avaient servi durant cette guerre, ne sont plus payés. Les autorités de Carthage louvoyant, le différend s'envenime et aboutit à un conflit ouvert avec les anciens contingents qui avaient combattu en Sicile.

Les rebelles sont rejoints par la suite par une certaine proportion des populations libyennes qui habitaient dans l'actuelle Afrique du Nord, ce qui donne au conflit un caractère de guerre civile justement souligné par les spécialistes. Même si le mécontentement provient initialement du non-règlement des salaires des mercenaires, s'y adjoignent par la suite d'autres revendications plus politiques liées à la question du joug carthaginois sur les populations de la région.

À la suite des atrocités commises de part et d'autre par les belligérants, la guerre se durcit ; elle est qualifiée d'Polybe, Histoires, I, 65, 6, texte établi et traduit par Paul Pédech, Paris, Belles-Lettres, 1989. par Polybe, notre seule source, bien que partiale, sur le sujet, car elle marque durablement les esprits : les atrocités dépassent en effet largement celles commises jusqu'alors, les usages de la guerre étant bafoués.

L'événement a connu par la suite une grande postérité, le thème ayant servi de toile de fond au roman de Gustave Flaubert, Salammbô (1862), témoignage de l'orientalisme du : même si le récit de Flaubert est une version romancée des événements, il est néanmoins fidèle au récit de l'historien antique sur lequel il s'est appuyé.

Contexte Conséquences de la première guerre punique

vignette|gauche|alt=Paysage typique de Sicile|Paysage de Sicile, perdue définitivement pour Carthage à l'issue de la première guerre punique.

La première guerre punique se solde par une écrasante défaite carthaginoise du fait de ses conséquences politiques et économiques, après vingt années de conflit.. En effet, Rome impose à Carthage un traité qui oblige celle-ci à verser une importante indemnité de guerre de euboïques, dans l'immédiat et pendant une période de dix années. Les Romains prennent en outre le contrôle de la Sicile et les îles Éoliennes. La situation économique et militaire de Carthage est donc critique..

La démobilisation des mercenaires, qui vont se trouver désœuvrés, pose un grave problème de sécurité à la cité punique ; en effet, les troupes aguerries se doivent de se mettre en quête de nouveaux engagements. De plus, l'armée punique n'avait pas été vaincue de façon définitive sur le terrain. Les mercenaires démobilisés sont donc à la fois privés du fruit du pillage et déçus des dirigeants qui ont décidé l'arrêt de la guerre.. La minorité oligarchique de la cité punique a décidé la fin du conflit, et la faction de Hannon le Grand souhaite un rapprochement avec Rome.

vignette|alt=Vue du Stagnone|Vue de l'étendue d'eau dénommée Stagnone, à proximité de Lilybée, l'actuelle Marsala, et de Motyé.

Hamilcar Barca, chef de l'armée punique, regroupe celle-ci à Lilybée, restée punique et démissionne. Dans le même temps, Giscon, commandant de Lilybée, est chargé de négocier la retraite des dernières positions puniques de Sicile.. Il décide alors de les faire revenir progressivement à Carthage... Il souhaite ainsi éviter de grouper des guerriers aguerris et mécontents, et ne veut pas les faire revenir dans de mauvaises conditions. Le retour progressif permet en outre un règlement également étalé par les autorités carthaginoises et d'éviter ainsi une diffusion de la contestation. Carthage se résout à installer les mercenaires dans leur ville, pour en quelque sorte les faire patienter.. Pour Jean-Paul Brisson, laisser se grouper des et peut-être passablement perturbateurs dans la cité relève d'une erreur de Carthage..

Le Sénat de Carthage tente par l'intermédiaire de Hannon, gouverneur des provinces africaines de Carthage et conquérant de Théveste, de discuter le montant de la solde due, par avarice selon Polybe, ou plus probablement dans le but de réaliser des économies du fait des amendes devant être versées à Rome. Les mercenaires selon Hédi Dridi.

Forces en présence : les mercenaires

vignette|alt=Lancier libyen selon un ouvrage de la fin du |Lancier libyen de l'armée punique, représentation de Theodore Ayrault Dodge, 1891.

Les mercenaires ont une grande importance dans l'armée de Carthage. Ils bénéficient d'un contrat réglant les modalités de leur engagement, ainsi que leur rétribution, qui peut être versée en argent ou en nature. En 241 a lieu le dernier versement en espèces, malgré les difficultés économiques qui règnent alors.

La composition de cette armée de mercenaires est très hétéroclite : il y a parmi eux des Celtes, des Polybe, Histoires, I, 2, 67., des Ligures, des Ibères, des Baléares et des Africains. L'armée de Giscon, active en Sicile, est en majorité composée de mercenaires et de Libyens. Parmi ces derniers, certains s'étaient engagés volontairement, d'autres avaient intégré l'armée à cause de la conscription.. qui pesait sur les populations libyennes. Les Campaniens sont en outre cités par PolybePolybe, Histoires, I, 2, 66.. Parmi eux se trouvent de nombreux déserteurs et esclaves fugitifs..

Le versement de l'amende due à la République romaine provoque une véritable crise économique dans la ville et les dirigeants ne parviennent pas à régler les salaires et les primes de leurs mercenaires, près de selon Polybe. La validité des chiffres donnés par les sources antiques a été discutée, ils ont été la plupart du temps considérés comme excessifs ; cependant certains auteurs les considèrent comme vraisemblables. Les chiffres fournis, même s'ils ne sont pas assurés, démontrent cependant l'ampleur du mouvement de révolte..

Au début, les mercenaires n'exigent que le versement du complément de leurs soldes mais, devant le retard du paiement, augmentent leurs exigences avec le paiement pour les chevaux tués et du blé consommé, au prix estimé au cours le plus haut durant la période de guerre. De plus, les Libyens, au nombre de , viennent s'incorporer à l'armée des mercenaires pour lutter contre l'impérialisme carthaginois. Les mercenaires décident donc, à défaut de paiement, de se servir et ravagent les côtes nord-africaines, bientôt rejoints par de nombreux autres brigands, désireux de faire fortune. Leurs chefs sont Mathos pour les Africains (cité par Polybe sous un nom grec, mais son nom libyen semble avoir été Mattan.), Spendios, un ancien esclave osque. fugitif d'un Romain pour les Campaniens et Autarite pour les Celtes..

Déroulement du conflit Début du conflit

vignette|alt=Gravure ancienne représentant Le Kef|Gravure ancienne représentant Le Kef, lieu de retraite du groupe des mercenaires, en 1886 par Taylor et Hildibrand.

La forte concentration de soldats aguerris à Carthage ne manque pas de générer des méfaits et suscite de l'inquiétude chez les oligarques puniques, cette situation entraînant la décision de déplacer l'armée. Les mercenaires sont tous envoyés à Sicca avec familles et bagages, ce qu'ils acceptentLa plupart des historiens identifient cette cité à l'actuelle ville du Kef, à de Carthage. Pour d'autres chercheurs, le site de Sicca serait toujours inconnu puisque la ville du Kef occuperait le site de Cirta, la capitale de la Numidie. Cette controverse est connue sous le nom de problème de Cirta.. Une pièce d'or leur est donnée en guise d'acompte. Ils profitent de la relâche pour faire le point sur les sommes qui leur sont dues, alors que la colère monte de plus en plus dans leurs rangs. Carthage utilise habituellement la diversité des origines des mercenaires pour maintenir la discipline, en prenant appui sur une partie des cadres de ces contingents divers.

Hannon, général qui avait combattu les Libyens, est envoyé pour discuter mais les négociations échouent. Le Sénat de Carthage souhaite discuter la solde due, ce qui provoque la guerre. Hannon, en tant que gouverneur militaire, implore les mercenaires de renoncer pour une part de leur solde au motif de la situation difficile traversée par les caisses de l'État. Certains officiers chargés de traduire le discours ne le font pas avec probité, ce qui n'arrange guère la compréhension mutuelle.

Le groupe des insurgés, fort de , décide de quitter Sicca et de marcher sur Carthage.. Ils installent leur camp dans l'actuelle ville de Tunis. Pris de panique, les sénateurs de Carthage font des promesses et proposent d'organiser la logistique nécessaire aux mercenaires.. Ceux-ci obtiennent le paiement de l'arriéré de la solde due par Giscon, qui les connaissait antérieurement pour les avoir rapatriés de Sicile. Cependant, Giscon procède aux règlements par nationalités, en escomptant obtenir un départ de celles-ci et en omettant de discuter avec les Libyens.

vignette|alt=Vue aérienne de l'actuelle Bizerte|Vue aérienne de l'actuelle Bizerte, l'antique Hippo Diarrhytus.

Toutefois, des demandes supplémentaires, des primes pour l'entretien des chevaux ou pour remplacer les montures tuées en Sicile, de même que des primes pour rembourser les rations de blé, entraînent un blocage de la situation. Giscon est chargé de négocier avec les mercenaires, mais est capturé. car certains insurgés, menés par Spendios et Mathos, ne souhaitent pas qu'un accord soit trouvé pour ne pas risquer de subir le sort habituellement réservé aux esclaves fugitifs restitués à leurs maîtres.

L'armée des révoltés, forte de selon PolybePolybe, Histoires, I, 73, 3., se scinde en trois, dont deux corps d'armée qui vont devant Hippo Diarrhytus et Utique, cités réputées alors pour leur soutien à Carthage, y compris au moment de l'invasion d'Agathocle de Syracuse. La dernière armée installée à Tynès coupe Carthage de son arrière-pays. Zarzas, capitaine libyen, prête main-forte aux mercenaires.

Les deux villes voisines de Hippo Diarrhytus et Utique font défection dès 240, après un siège. Les cités en question étaient sans doute jalouses de la cité punique de Carthage. Les insurgés tentent également de mettre en place un blocus de l'isthme de Carthage..

vignette|gauche|alt=Paysage des bords du fleuve Medjerda|Paysage actuel des bords de la Medjerda, l'antique Bagradas.

Le commandement est alors confié à Hannon, dont la réputation d'incompétence semble abusive, du fait du soutien de l'oligarchie terrienne punique. Hannon tente de dégager Utique avec une armée composée de citoyens, de mercenaires récemment levés et appuyés par environ 100 éléphants.. Les assiégeants se replient sur une colline. Utique est dégagée provisoirement, mais une attaque des rebelles entraîne de lourdes pertes.. Hannon ne parvient pas à mener la guerre et à reprendre le dessus sur l'armée adverse, qui au contraire s'approprie des nœuds de communication fondamentaux, les routes vers l'arrière-pays de Carthage et l'unique pont sur l'actuelle Medjerda.

vignette|alt=Représentation d'un cavalier numide par Theodore Ayrault Dodge|Cavalier numide selon Theodore Ayrault Dodge.