Autobiographie de Federico Sánchez est un livre de l'écrivain espagnol Jorge Semprún, publié en espagnol en 1977 et l'année suivante en version française, dans une traduction de Claude et Carmen Durand.

Comme dans la plupart de ses livres, l'auteur parle de son expérience, fait un travail sur la mémoire en évoquant des passages de sa vie, en l'occurrence sa vie de clandestin dans le Parti communiste d'Espagne, essentiellement dans les années cinquante, tout en se livrant à une analyse sur lui-même. Il a obtenu pour cet ouvrage le prix Planeta.

Présentation Après la Seconde Guerre mondiale, Jorge Semprún est un membre actif du PCE (Parti communiste d'Espagne) qui lutte contre le pouvoir franquiste. Il commence par militer tout en continuant son travail de traducteur à l'UNESCO. En 1952, il devient permanent du partiLe PCE est alors clandestin, interdit en Espagne et en France en septembre 1950 affecté au travail clandestin en Espagne.

De 1953 à 1962, il coordonne la résistance communiste au régime de Franco, séjournant en Espagne à de nombreuses reprises sous différents pseudonymes, notamment celui de Federico Sánchez qui a donné son titre à ce livreSon héros Federico Sánchez revient dans un autre ouvrage Federico Sánchez vous salue bien paru en 1993, qui relate son expérience gouvernementale comme ministre de la culture. Intellectuel lui-même, comme il le note avec ironie dans son livre, il se voit chargé des relations avec les milieux intellectuels. Il entre alors au Comité central du PCE en 1954 puis au Comité exécutif (Bureau politique) en 1956. Il effectue aussi plusieurs missions dans les pays de l'Est et c'est alors qu'il fait la connaissance de Dolores Ibárruri, Secrétaire général du partiVoir son autobiographie, ¡No pasarán!, publiée en 1966..

En , ils se voient à Bucarest et en 1959 à Ouspenskoie (URSS), avec Santiago Carrillo, moment que choisit Dolores Ibárruri pour donner sa démission du poste de Secrétaire général. C'est justement par cet épisode que commence ce livre.

En 1962, le choses se gâtent et le secrétaire général Santiago Carrillo le retire du travail clandestin en Espagne. Deux ans plus tard, il est exclu du PCE avec son ami Fernando Claudín pour des divergences importantes avec la ligne du parti.

Ce livre constitue aussi une réponse au livre-interview de Santiago Carrillo Demain l'EspagneDemain l'Espagne, interviews de Santiago Carrillo par Max Gallo et Régis Debray, Éditions du Seuil, 1974 où Federico Sánchez est directement visé provoquant dans cet ouvrage cette réplique de Jorge Semprún : « Il va lui falloir confronter son absence de mémoire à celle de Federico Sánchez. Il va lui falloir entendre la voix de Federico Sánchez. Car ça ne va pas être facile de le réduire au silence, Federico Sánchez. »Voir page 242 de l'édition française

Résumé et contenu

Quelques références PSUC : Parti socialiste unifié de Catalogue, parti des communistes catalans créé en 1936; PCE : Parti communiste espagnol dirigé par Santiago Carrillo et Dolores Ibarruri; PSOE : Parti socialiste ouvrier espagnol de Felipe González; POUM : Parti ouvrier d'unification marxiste d'obédience trotskiste, dirigé par Joachim Maurin et Andreu Nin; IDC : Parti de la gauche démocratique chrétienne opposée aux franquistes; ETA : Mouvement de la gauche nationaliste basque qui élimina Carrero Blanco, le 'bras droit' de Franco.

À propos de la Pasionaria

C'était en 1959, Jorge Semprún faisait partie de la délégation du PCE devant se rendre en Russie; à cette époque, il s'appelait Federico Sánchez, bien qu'il utilisât aussi d'autres pseudonymes. Il écrivait des poèmes 'marxistes', teintés de références hégéliennes, de Rubén DaríoPoète nicaraguayen, auteur deL'Espagne contemporaine en 1901 et de Terres de soleil en 1904)., poète préféré de son père, à La PasionariaSurnom sous lequel on la connaît le plus souvent, ses 'Canto a Dolores Ibarruri' comme il les appelaitIl fait référence au livre de Georg Lukács, Histoire et conscience de classe.

Il ressent « un sentiment de culpabilité que suscite chez l'intellectuel d'origine bourgeoise le fait d'avoir vu le jour au sein d'une classe d'exploiteurs »À Buchenwald, certains communistes marquaient une certaine méfiance envers Jorge Semprún, renforcée du fait de son origine sociale - voir son livre Le Mort qu'il faut, sentiment qu'il n'a pas encore dépassé et sur lequel il ironise quand en 1976 il écrit ce livre. C'est un homme en prise avec sa mémoire, son passéIl faut se rappeler que Jorge Semprún a été hanté par son expérience des camps de concentration, qu'il a souvent retracée et qui domine toute son œuvre, de Le grand voyage jusqu'à Quel beau dimanche ou Le mort qu'il faut, un passé marqué ici par l'après-guerre de l'Espagne franquiste, par une vie clandestine au service du PCE. Ainsi vit alors cet homme double, aux deux identités qui se mêlent et s'emmêlent, attaché à cette double culture franco-espagnole qui sera toujours la sienneJorge Semprún a écrit en français la majeure partie de son œuvre..

Jorge Semprún revoit ses rencontres avec Santiago Carrillo et les autres dirigeants du PCE d'alors. Ce passé, il veut l'assumer, cette époque où il était un « intellectuel stalinien », le proclame et cherche pourquoi il a choisi cette voie, avec la lucidité d'un homme qui cherche sa vérité profonde sans concessions, qui écrit « il serait on ne peut plus facile de d'oublier soi-même son propre passéUn écrivain comme Roger Vailland nourrira les mêmes sentiments qui le poursuivront toute sa vie et qu'il mettra en scène lui aussi dans Un jeune homme seul par exemple., de perdre la mémoire comme ont coutume de le faire nos 'Petits Timoniers' locaux et vernaculaires. Ce serait trop facile. Du mien passé, je n'oublie rien.» Il s'efforce de décrypter « les rapports des intellectuels...avec le mouvement ouvrier dans son ensemble, un des thèmes dominants de cet essai de réflexion sur le mode autobiographique. »

La vie de clandestin Lors de cette fameuse réunion où chacun attendait le discours de la Pasionaria en mars ou , il manquait en particulier Simón Sanchez Montero Simon : membre du comité exécutif du PC espagnol, son vieil ami Simón Sánchez Montero qui va croupir dans les geôles franquistes depuis le mois de , victime d'une trahison. Soumis à la torture, il ne parlera pas et personne d'autre ne sera inquiété. Ces longues années de rencontres avec Simon « se sont cristallisées dans ma mémoire (Federico), autour de certains lieux déterminés : une cafeteria, une portion de trottoir... »

Jorge Semprún accomplit sa première mission clandestine en Espagne en 1953 dans des conditions assez précaires, une organisation qui ne brillait pas par son réalisme. Mais il va rencontrer des gens formidables qu'il n'oubliera pas. La mémoire, c'est aussi l'amitié, la confiance donnée par José Antonio et Colette Hernandez par exemple. « À jamais cela restera gravé dans ma mémoire. »

Dix ans après son arrestation, Simón est libre, il a repris le combat mais Federico Sánchez n'existe plus. Il est redevenu jorge Semprún. Quand ils se rencontrent, c'est la fête. Nostalgie et souvenirs des actions menées ensemble. Mais la clandestinité, c'est aussi un fossé avec le réel, les discours idéologiques des responsables communistes et Santiago Carrillo en premier lieu que Jorge Semprún fustige avec ironie.

Du militant à l'exclusion

À travers toutes les discussions, les témoignages des anciens combattants fascinés par la mythologie de la guerre civile, il se rend compte que la nouvelle génération devra tourner la page pour bien se persuader que la guerre est finieTitre du scénario du film qu'il écrivit pour Alain Resnais, dont il dit de son héros, Diego Mora : « Il assure le passage concret, vital, malaisé de la réalité fantomatique mais agissante... de Federico Sánchez à la réalité de chair et d'os, et pourtant hypothétique de Jorge Samprún » et pouvoir ainsi se tourner vers l'avenir. Et il conclut : « Histoires d'écrivain fourvoyé en politique, très probablement. »

Conclusion qui prend tout son sel quand on sait que Jorge Samprún deviendra ministre de la culture du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, expérience qu'il va narrer en ressuscitant Federico Sánchez, son double dans la clandestinité, qu'il intitulera Federico Sánchez vous salue bienLivre dans lequel Jorge Samprún parle de son expérience comme ministre de la culture, revenant sur les combats qu'il a menés, comparés aux aléas, aux petitesses de la politique quotidienne.

« Rappelle-toi » dit Jorge Samprún à son double d'alors Federico Sánchez, « rappelle-toi » cette période noire de la vie du PCE où il n'était qu'un militant de base approuvant sans réserve les résolutions du Parti, approuvant les accusations de titismeDéviationnisme idéologique reproché alors aux militants et responsables qui critiquaient la ligne politique du Parti, s'éloignant de l'orthodoxie léniniste et le plus souvent étant considérés comme favorables à des conceptions trotskistes, l'exclusion de responsables comme Jesús Monzón et Joan ComoreraIl fut un des dirigeants du PSUC (branche catalane du Parti communiste d’Espagne) ou l'exécution de Gabriel Leon Trilla. Victimes expiatoires de l'orthodoxie stalinienne.

Jorge Samprún se revoit -et se juge aussi- à travers la figure du jeune militant naïf qu'il fut. Il pense qu'il manque maintenant le témoignage des responsables, beaucoup de protagonistes sont morts et les quelques survivants ne parlent pas, murés dans leur silence comme Ramón MercaderRamón Mercader (Jaime Ramón Mercader del Río Hernández) est né à Barcelone en 1914 et mort à La Havane en 1978. Militant communiste espagnol, il est surtout connu pour avoir, en tant qu'agent du NKVD, assassiné Léon Trotsky en 1940 au Mexique., l'assassin de Trotski, ancien militant du PSUCVoir le livre de Jorge Samprún La Deuxième Mort de Ramón Mercader. Il engage une sévère critique contre les responsables du PCE et surtout de son secrétaire général Santiago CarrilloVoir Santiago Carrillo, Eurocommunise et Étant, Flammarion, 1977 qui refait l'Histoire, soutenant avec impudence la thèse de l'indépendance du Parti par rapport au PCUSNom du parti communiste de l'Union soviétiqueVoir aussi Demain l'Espagne, interviews de Carrillo par Max Gallo et Régis Debray, éditions du Seuil, 1974, niant l'influence de Staline dans les décisions strétégiquesVoir Bernardo Valli, Gli Eurocomunisti, interviews de Carrillo, Paolo Spriano et Jean Elleinstein, 09/1976, alors qu'il s'est produit l'inverseVoir par exemple Enrique Líster, Ça suffit !. Profondes dissensions qui portaient déjà les germes de l'exclusionVoir Fernando Claudín, La crise du mouvement communiste, (2 volumes), François Maspéro, 1972.

Le chemin de l'exclusion

À la mort de Joseph Staline, le culte de la personnalité est plus que jamais présent, Jorge Samprún écrit un long poème imprimé et largement diffusé dans les rangs du Parti :

En 1954, il est avec Simón Sánchez Montero le seul membre du Comité central présent à Madrid. Mais de plus en plus, il va rechercher une « cohérence entre ce qu'on fait et ce qu'on dit. » Son ami aussi va le lâcher : même s'il reconnaît que les conditions matérielles des Espagnols se sont améliorées, il pense que les deux dissidents « semblent fascinés par la puissance du capitalisme. » C'est le triomphe de la 'langue de bois'. Comme Jorge Samprún le note d'une façon plus générale, « la permanence de l'organisation... est sources de routines et de rites, de parasse d'esprit et de soumission à l'autorité. » Il a l'impression que « le but suprême de tout révolutionnaire... n'est pas de faire la révolution mais de préserver le parti. »