Lamine Bey, nom francisé de Mohamed el-Amine Bey (), né le . à Carthage (Tunisie) et mort le à Tunis (Tunisie)., est le dernier bey de la dynastie des Husseinites qui a régné sur la Tunisie de 1705 à 1957.
Intronisé dans des conditions contestables à la suite de la destitution de son prédécesseur Moncef Bey par le général Henri Giraud en 1943, ce n'est qu'en 1948 que sa légitimité est reconnue par le peuple tunisien. Il se rapproche alors du mouvement nationaliste actif contre le protectorat français de Tunisie et en devient son représentant au plus haut niveau de l'État, n'hésitant pas à braver les résidents généraux qui se succèdent à Tunis.
Marginalisé par les représentants du Néo-Destour qui lui reprochent d'avoir accepté des réformes en 1954 alors que de nombreux militants nationalistes dont Habib Bourguiba sont toujours emprisonnés, il ne prend pas part aux négociations pour l'autonomie interne qu'il ratifie en 1955, ni à celles pour l'indépendance du pays obtenue en 1956. Après une phase d'hésitations où la mise en place d'une monarchie constitutionnelle est envisagée, le nouveau gouvernement tunisien décide d'instaurer la République le . Lamine Bey est alors expulsé de son palais ainsi que toute sa famille. Leurs biens sont saisis et plusieurs membres incarcérés. Il finit sa vie dans un appartement exigu à Tunis.
Biographie Intronisation contestée (1943) Prince héritier de Moncef Bey Le décès d'Ahmed II Bey le marque le début de la vie publique du futur Lamine Bey. Conformément aux règles de succession, Moncef Bey devient le nouveau monarque et Lamine le prince héritier, ou . Ce dernier est officiellement investi le par le souverain qui le décore du Nichân Ahd El-Amân tout en l'élevant à la dignité de général de division. Le coiffeur de la cour délimite ensuite, sur le visage du nouveau prince héritier, le collier de barbe qu'il doit porter..
Un mois plus tard, il a l'occasion de montrer sa fidélité à son souverain lorsqu'il est contacté par l'un des conseillers de la cour, le général M'hammed Belkhodja. Ce dernier, craignant pour son avenir politique, a en effet tenté de persuader le résident général Jean-Pierre Esteva de démettre Moncef Bey en le présentant comme un homme dangereux. Mais Lamine préfère prévenir le monarque du complot qui se trame. Belkhodja est expulsé du palais le ..
Destitution de Moncef Bey Les évènements se précipitent à la fin de la campagne de Tunisie en . Le général Alphonse Juin, commandant en chef des forces françaises en Afrique du Nord et résident général par intérim, arrive à Tunis avec des directives très claires qui lui ont été communiquées à Alger. Elles exigent la déposition de Moncef Bey ..
Après enquête sur les agissements des deux princes pendant l'occupation allemande, Juin conclut qu'il n'y a rien à leur reprocher mais les ordres sont impératifs : .. Juin rend alors visite à Lamine dans sa villa de La Marsa pour s'assurer que celui-ci ne refuserait pas le trône proposé. Mais Lamine refuse de s'engager par respect pour le souverain. Il finit par céder, attiré par des avantages ..
Moncef Bey, refusant d'abdiquer, est destitué par le général Giraud le et envoyé à Laghouat dans le Sahara algérien où on espère que la chaleur viendra à bout de sa résistance..
Intronisation de Lamine Bey
vignette|Vue de l'ancien palais de Carthage, résidence de Lamine Bey et de son père Habib Bey.
Lamine est intronisé le au palais du Bardo par le général Juin qui le décore de la Légion d'honneur. Il reçoit alors les hommages des princes husseinites, des ministres et dignitaires de la cour, des membres du corps consulaire, des représentants des corps élus et des directeurs et chefs de service civils et militaires. À cette occasion, Lamine Bey remet en usage le baisemain que son prédécesseur avait abandonné. Le même jour, M'hamed Chenik présente la démission de son gouvernement qui avait été nommé par Moncef Bey. Il est remplacé par celui de Slaheddine Baccouche.. Comme il est de coutume depuis le début du protectorat (à l'exception du gouvernement Chenik nommé par Moncef Bey), le nouveau souverain n'a pas été consulté sur le choix de ces ministres.
Ce n'est que le que Moncef Bey, affaibli par les conditions climatiques de sa nouvelle résidence, consent à signer son acte d'abdication, légitimant ainsi la désignation de son successeur.. Mais pour beaucoup de Tunisiens, Lamine Bey est alors considéré comme un usurpateur..
Début de règne difficile (1943-1948) En butte à l'hostilité des Tunisiens
vignette|Visite à Tunis du général de Gaulle reçu par Lamine Bey et le résident général Mast.
Face aux qui demandent le retour du bey déchu, Lamine adopte un profil bas, inquiet à l'idée que le gouvernement français cède à ce mouvement général dans tout le pays. Ses rares déplacements lui montrent que ses sujets n'éprouvent à son égard que de l'indifférence, voire de l'hostilité.. Pour remonter dans leur estime, il apporte son soutien aux professeurs zitouniens qui se mettent en grève en . Profitant de ses bonnes disponibilités, certains nationalistes parviennent à le convaincre de la nécessité de nommer des ministres néo-destouriens. Mais le bruit se répand également qu'il veut abdiquer et laisser son trône à Moncef Bey. Sa subite popularité disparaît dès que ces informations sont démenties..
La venue à Tunis du général De Gaulle le à l'occasion du premier anniversaire de la libération de la ville fait espérer aux Tunisiens que l'ancien rival de Giraud va réparer l'injustice commise par celui qui a déposé Moncef Bey. Mais la cordialité qu'il affiche à l'égard de Lamine Bey ruine les espoirs des .. Le général offre même au souverain une croix de Lorraine en or lorsque celui-ci lui apprend qu'il écoutait en cachette les émissions de Radio Londres avant la victoire des alliés en 1943. Le bijou sera longtemps porté par le bey sur son uniforme à côté de ses décorations..
L'hostilité vis-à-vis du monarque ne décroît pas pour autant. Il est même boycotté par les princes husseinites lorsqu'il se rend à la mosquée à l'occasion de l'Aïd es-Seghir.. Pour rehausser son prestige, il est invité à Paris où il assiste au défilé du 14 juillet 1945 aux côtés du chef de l'État. Son séjour se prolonge en Allemagne où il peut contempler la défaite de ceux qui avaient envahi la Tunisie trois ans auparavant.. Mais pour les Tunisiens, il reste le . et les quelques signes qu'il tente d'envoyer à la population n'y changent rien. Ainsi, en , alors que la capitale est paralysée par une grève générale dénonçant l'arrestation de plusieurs dirigeants nationalistes à l'issue du congrès de la Nuit du Destin, il prétexte des ennuis de santé pour annuler la qui devait se tenir à l'occasion de l'Aïd el-Fitr.. Mais lorsqu'il parcourt les rues de Tunis en à l'occasion du Mouled, il peut constater l'indifférence manifestée par les habitants.. Le jour anniversaire de son accession au trône est même l'occasion pour les commerçants de fermer leur boutique et d'accrocher en bonne place le portrait de son prédécesseur. On crache aussi sur sa voiture.. Dans ce climat de haine, sa santé se dégrade. En 1947, une radiographie décèle une lésion au poumon gauche. Cette nouvelle épreuve le rapproche du docteur Ben Salem, époux de sa fille, la princesse Zakia. Celui-ci devient son médecin puis son conseiller politique..
Gouvernement Kaak Le , le nouveau résident général Jean Mons arrive à Tunis. La situation politique qu'il y trouve n'a pas changé depuis la fin de la guerre : .. Mons propose alors au président du Conseil Paul Ramadier de remettre Moncef Bey sur le trône en reconnaissant qu'. Cependant, Ramadier refuse, inquiet des réactions des communautés françaises en Afrique du Nord..
Face aux attentes des Tunisiens, un nouveau grand vizir, Mustapha Kaak, est désigné par le résident général. Le , la nomination est acceptée par Lamine Bey .. Pour la première fois, la parité est établie au gouvernement entre ministres tunisiens et français mais cela ne change rien à la mainmise de la résidence sur l'orientation politique du pays. Le rôle du souverain se limite à l'apposition de son sceau sur les textes de lois qu'on lui propose.
Décès de Moncef Bey Moncef décède le . La dépouille est ramenée à Tunis le pour y être inhumée au milieu de milliers de Tunisiens venus lui rendre hommage. Toutefois, sa famille menace de boycotter la cérémonie si Lamine Bey y assiste. Ce dernier ne s'est d'ailleurs pas déplacé pour leur présenter ses condoléances.. Craignant pour sa sécurité, il demande à Mons de s'assurer que son palais est bien gardé.. Cette date est le tournant de son règne. L'hypothèque de son remplacement ayant été levée, il y gagne sa légitimité aux yeux de son peuple.
Rapprochement avec les nationalistes (1948-1950) Rapprochement avec Salah Ben Youssef Dans les jours qui suivent l'inhumation de Moncef Bey, les néo-destouriens se rapprochent du bey. Salah Ben Youssef rencontre le souverain à de multiples reprises pour l'encourager à refuser de sceller les textes de lois préparés par la résidence avec un début de succès puisque les retards de promulgation s'accumulent. Lamine Bey proteste même officiellement le lorsqu'il apprend que des Français de Tunisie ont été élus au parlement français. Jean Mons est bien obligé de reconnaître que ..
Le rapprochement est visible par tous le lorsque l'anniversaire de l'intronisation du souverain est l'occasion d'une manifestation dirigée par Ben Youssef et le fils du souverain Chedly.. Le , malgré les protestations de Mons, le souverain reçoit même une délégation du Néo-Destour alors que le parti est toujours interdit depuis les événements du 9 avril 1938.. Toutes ces manœuvres portent leurs fruits : en , pour la première fois, Lamine s'engage dans le combat politique en exprimant le vœu que permette une moisson pour satisfaire . Les néo-destouriens sentent que le vent a tourné. En , à son retour d'exil en Égypte, l'une des premières visites de Habib Bourguiba est pour le souverain à qui il déclare qu'il est revenu afin de poursuivre la lutte qu'il a toujours menée et défendre, par cela même, le trône et le peuple tunisien..
Soutien aux demandes de réformes du Néo-Destour Ne voyant rien venir des réformes demandées, Lamine Bey envoie secrètement un émissaire auprès de Mons en , demandant une réponse à . Il croit voir dans ces lenteurs un moyen dilatoire à . Le résident général en informe aussitôt le gouvernement français en précisant que, faute d'avancées, le bey envisage de ne pas sceller le décret fixant le budget de la Tunisie.. Après avoir reçu Bourguiba, le souverain revient à la charge en écrivant au président de la République française Vincent Auriol le : Les principes de l'évolution auxquels on est obligé de se soumettre et que l'on ne peut négliger sans susciter des difficultés que tout homme clairvoyant doit éviter et prévenir nous ont fait un devoir envers nos fidèles sujets de signaler à M. Mons et à vous-même notre pressant désir de voir se réaliser des réformes substantielles et nécessaires, afin de résoudre les problèmes divers […] politiques, économiques, sociaux et culturels […] existant dans notre cher Royaume. C'est que notre peuple qui subit les lois de l'évolution a atteint […] un niveau élevé sans compter qu'il a apporté au noble peuple français son concours au cours des deux grandes guerres pour la défense du droit […] Or, un long laps de temps s'est écoulé sans que nous ayons vu de résultats […] Par contre, le Tunisien commence à donner des signes d'impatience et nous redoutons que cette impatience s'aggrave et se transforme en désespoir dont nous voudrions éviter les conséquences..