Le CSS Shenandoah, anciennement Sea King, est un voilier trois-mâts en bois de teck sur armature de fer, de de long, de large, de tirant d'eau, jaugeant , et doté d'une machine à vapeur auxiliaire. Construit en Grande-Bretagne, il est acheté en 1864 par le gouvernement des États confédérés d'Amérique, alors engagé dans la guerre de Sécession, et armé en vaisseau de guerre.

Conçu comme une machine de guerre économique sur mer, il arraisonne et détruit tous les bateaux de l'Union qu'il rencontre lors de son large périple, du Cap de Bonne-Espérance au cercle Arctique. Après la défaite sudiste, il fait le tour du monde par les latitudes extrêmes pour se livrer aux Britanniques, en vue de Liverpool. Il est à noter que le Shenandoah tire le dernier coup de canon de la guerre de Sécession, aux îles AléoutiennesBaldwin, p. 255.

Son capitaine est James Iredell WaddellÀ ne pas confondre avec James Weddell (1787-1834), capitaine-phoquier et explorateur britannique de l'Antarctique.. Né en Caroline du Nord en 1824, Waddel est lieutenant lorsqu'il quitte l'US Navy en 1862 et opte pour la Confédération, sous le drapeau de laquelle il sert comme officier-artilleur de batterie côtière, puis comme officier du cuirassé . Quand les troupes nordistes envahissent La Nouvelle-Orléans, le Mississippi, qui n'est pas encore terminé, se saborde et est incendié. En 1863, Waddel est envoyé en Europe, comme agent au service de la Confédération. Il a alors quarante ans, dont vingt années de service, et est promu au grade de premier lieutenant en 1864.

La mission thumb|left|Le capitaine James Iredell Waddel, alors âgé d'environ quarante ans, avant son tour du monde.

Construit sur la Clyde en ÉcosseJules Verne, dans Les Forceurs de blocus décrit bien à la fois le lancement d'un bateau bon marcheur sur la Clyde à Glasgow, et l'ambiance sociale d'une grande ville industrielle britannique en 1862 : le prolétariat était frappé par la « Famine du Coton ». Voir aussi le site web When Liverpool was dixie., le Sea King, destiné originellement à transporter des troupes britanniques vers l'Asie, est lancé en . Le gouvernement confédéré l'achète en 1864 pour en faire un croiseur.

Le , le vaisseau quitte Londres, officiellement pour un voyage commercial à destination de Bombay. En réalité, il a rendez-vous avec le vapeur confédéré Laurel à Funchal, Madère.

Un groupe d'officiers et de marins (qui devait former le noyau de son futur équipage) monte à bord, et on embarque des armes lourdes, des munitions et des provisions. Le commandant, le lieutenant James Iredell Waddell, et son second William Conway Whittle supervisent la transformation du trois-mâts en navire de guerre, ce qui est chose faite dans les eaux internationales voisines de Funchal : le Sea King devint un croiseur, armé de 4 canons à âme lisse, calibre 8 pouces (203 mm), 2 obusiers (à âme rayée) de 32 livres (15 kg) et 2 obusiers de 12 livres (5 kg). Le gros problème est la constitution de l'équipage : même en comptant les volontaires venant du Sea King et du Laurel, Waddel ne dispose que d'une cinquantaine d'hommes, la moitié de l'équipage nécessaire.

Le nouveau croiseur confédéré, rebaptisé Shenandoah, reçoit sa patente le et fait voile vers l'Australie par le Cap de Bonne-Espérance.

Il a pour mission « de rechercher et détruire totalement » tous les intérêts de l'Union dans des zones où ils ne sont habituellement pas menacés : aussi devait-il croiser sur la route des caps du Sud, à la chasse aux navires de commerce — ainsi que sur les territoires de chasse des phoquiers et des baleiniers nord-américains.

Les importations de blé et de coton d'Australie sont en effet indispensables à l'Amérique du Nord en plein effort de guerre ; quant à l'huile de baleine et de phoque, elle sert à cette époque non seulement de combustible et de matière première à l'industrie chimique, en particulier à l'industrie d'armement (nitro-glycérine), mais est aussi intégrée dans l'alimentation des troupes en campagne (margarine). Couper les approvisionnements de l'ennemi et par conséquent contribuer à affaiblir sa puissance industrielle, telle est donc la mission du ShenandoahLa guerre de Sécession est une guerre moderne à plus d'un titre : l'idée de couper aux antipodes les approvisionnements de l'ennemi fut reprise plus de 70 ans plus tard : cf le « cuirassé de poche » allemand Admiral Graf Spee..

Le Shenandoah capture 6 navires de commerce avant d'arriver au cap de Bonne-Espérance, dont cinq sont coulés ou incendiés, et le dernier reçoit tous les prisonniers et les emmène à Salvador de Bahia, au Brésil.

L'océan Indien, Melbourne, et le Pacifique thumb|Le trois mâts confédéré Shenandoah en cale sèche à Williamstown, état de Victoria, Australie, en 1865. La photo montre clairement l'élégance des œuvres-vives et les lignes de radoub qui suivent les interstices entre les bordés de teck. Noter le drapeau confédéré qui flotte à la corne de brigantine.

Le , le Shenandoah arrive à Melbourne, dans l'état de Victoria, en Australie, et y fait relâche. Il carène (la coque avait souffert quelques dégâts lors des arraisonnements des bateaux yankees) et embarque des provisions et des renforts Baldwin, p. 85. Malgré les protestations du Consul américain, qui demande en vain au gouverneur que les soient arrêtés et emprisonnés, les Britanniques facilitent en tout le séjour du Shenandoah : des bals et des réceptions ont même lieu en l'honneur des confédérésLa cause des confédérés bénéficie d'un fort capital de sympathie en Europe : apparemment pour l'opinion européenne (qui faisait abstraction de la question de l'esclavage.) les Sudistes étaient des « gentlemen du sud » qui montraient beaucoup plus de gallantry que leurs adversaires, les « yankees frustes et puritains ». Par ailleurs les Sudistes étaient producteurs de coton, partisans du libre-échange et bons clients des industriels européens, alors que les Nordistes, protectionnistes, développaient une industrie d'une puissance alarmante pour l'Europe..

Cependant un problème reste apparemment insoluble : l'équipage du Shenandoah, bien qu'étoffé par les prisonniers qui s'étaient volontairement enrôlés, est fort insuffisant, d'autant que dix-neuf matelots ont déserté à leur arrivée à Melbourne (certains allèrent se déclarer au Consulat des États-UnisSans doute leur présence à bord était-elle due à la méthode du press-gang (enrôlement forcé), très utilisée alors.).

Le Shenandoah quitte donc Melbourne le sous les manifestations de sympathie de la communauté britannique. Et à peine est-il sorti des eaux territoriales australiennes qu'on découvre à bord une quarantaine de stowaways (« passagers clandestins »), parmi lesquels le capitaine d'un vapeur de commerce anglais. Waddel fait alors signer leur engagement aux quarante nouvelles recrues, et fait du capitaine anglais son clerk (préposé aux écritures).

Le Shenandoah ne prend qu'un seul navire nordiste dans l'océan Indien. En revanche, sur le terrain de chasse habituel des baleiniers nord-américains, les îles Carolines, le croiseur confédéré arraisonne quatre baleiniers, qu'il brûle.

Le Pacifique Nord thumb|left|Fairway Rock, se trouvant à quinze kilomètres au sud-est des îles Diomède, voit en juin 1865 le Shenandoah pourchasser avec acharnement la flotte baleinière nordiste. Ayant écumé les eaux équatoriales de la Micronésie, le Shenandoah remonte dans le Pacifique jusqu'au nord afin de croiser autour des îles Kouriles, au nord du Japon. Mais en trois semaines de croisière en mer d'Okhotsk, le Shenandoah ne fait pas une seule prise : les phoquiers et baleiniers nord-américains avaient en effet été prévenus de son arrivéeLa vie à bord des baleiniers américains est fort bien décrite dans Moby Dick de Herman Melville. Quant aux phoquiers, voir The Sea Wolf (Le Loup des mers) de Jack London. Rudyard Kipling, dans la nouvelle Le Phoque Blanc ( in Le Livre de la jungle) a décrit les austères régions sub-arctiques et la vie du gibier industriel que représentaient les mammifères marins au .

Le croiseur confédéré, dont l'équipage avait cependant acquis en mer d'Okhostk l'expérience de la navigation par faible visibilité, conditions de mer rapidement changeantes, et à proximité des icebergs et growlers, fait alors route, par-delà les îles Aléoutiennes, vers la mer de Béring et l'océan Arctique. Le , le Shenandoah coupe le cercle Arctique à 23° 28' au sud du pôle Nord, et le découvre ses premières proies : les baleiniers yankees étaient là, en pleine action de pêche.

Le , il capture le Susan Abigail, dont le skipper montre au capitaine Waddel un journal de San Francisco vieux de 10 semaines : il y est décrit la reddition du général Robert Lee à Appomattox du et la fuite du gouvernement confédéré, qui avait quitté la capitale confédérée, Richmond, en Virginie. Mais le même journal publie une déclaration du président de la Confédération, Jefferson Davis, qui assure que .

Waddel, qui connaissait la valeur toute relative des informations rapportées par les journaux de l'époque, reprend sa chasse autour du cercle Arctique. Il y découvre enfin la flottille nord-américaine et il s'abat sur elle. Il coule , dont 11 en 7 heuresBaldwin, pp. 238-254. Le Shenandoah dépasse ainsi le « score » de destruction de baleiniers réalisé par le CSS Alabama au début de sa carrière, en 1862, aux AçoresSur le lien externe History on navy.mil se trouve une reproduction d'une peinture de B. Russell (qui fit partie de la collection du président Theodore Roosevelt) représentant le tableau de chasse du Shenandoah en date du 23 juin 1865, au large du cap Thaddeus. On y voit de gauche à droite, outre le croiseur confédéré et des glaçons flottants : le brick Susan Abigail (incendié), l’Euphrates (incendié), le Jerah Swift (incendié); le William Thompson (incendié), le Sophia Thornton (incendié - ce fut sur lui que « le dernier coup de canon de la Guerre de Sécession » fut tiré), une baleinière essayant de s'échapper, et le Milo sur qui furent embarqués les marins rescapés..

thumb|Caricature du vieux Rip Van Winkle du Shenandoah. Waddell, en uniforme dépenaillé, hâve, barbe et cheveux longs, dit avec surprise (et l'accent sudiste) à un asiatique monté à son bord :

C'est seulement le que le Shenandoah rencontre la barque britannique Barracouta et apprend d'elle la défaite totale de la Confédération : les généraux Johnston, Smith et Magruder se sont rendus, et le président Jefferson Davis s'est livré, le , avec une grande partie de son gouvernementLast Confederate Cruiser, de Cornelius E. Hunt, un de ses officiers, p. 267. Waddel note dans son journal de bord : .

Ironie du sort, la barque anglaise Barracouta arrivait de San Francisco, port que justement Waddel se disposait à attaquer, car il le pensait faiblement défendu.

Reddition du CSS Shenandoah 300px|thumb|left|Le tour du monde du Shenandoah. Son trajet dans le Pacifique Nord évoque celui de La Pérouse.

Waddel et son équipage savent que s'ils se rendent aux nordistes dans un port américain, ils seraient aussitôt condamnés à la pendaison comme piratesLes corsaires n'étaient pas inclus dans l'amnistie accordée aux Confédérés. C'est pourquoi le capitaine Raphael Semmes, du CSS Alabama se rendit (le mai 1865) en tant que « général d'infanterie adjoint » au général Johnston, et ses marins firent de même, sous la qualité d'« artilleurs ». Cet artifice leur permit d'échapper à la pendaison… (cf. The Pursuit p 123).